De quoi parle ce livre ?
Quatorzième album de la série, Aaricia délaisse un instant la trajectoire de Thorgal pour celle de la jeune fille qui l'accompagne depuis l'origine : la fille de Gandalf-le-Fou, chef du clan viking où grandit l'enfant venu des étoiles. Sur le modèle de L'Enfant des étoiles, qui racontait la jeunesse du héros, Van Hamme abandonne ici le récit d'aventure continu au profit de quatre courts récits indépendants, situés à différents moments de l'enfance et de l'adolescence d'Aaricia. On y trouve une petite fille qui refuse d'admettre la mort de sa mère, le bouleversement que provoque dans le clan la disparition de Leif Haraldson, lorsque Gandalf prend la tête du village et en chasse Thorgal, la rivalité qui oppose le jeune homme à Bjorn, fils du chef, et une échappée où la mythologie nordique prend franchement le pas sur le quotidien. Loin de la figure passive de la femme qui attend, Aaricia y apparaît obstinée, rusée, souvent seule à tenir tête aux adultes. Sans rien dévoiler de ce que chaque récit réserve à ses dernières pages, on peut dire que l'album éclaire par en dessous les treize volumes qui le précèdent.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Aaricia, le versant intime de la saga Thorgal
Il arrive qu'une série d'aventure s'arrête pour regarder ailleurs. Après treize albums passés à suivre Thorgal Aegirsson d'un bout à l'autre du monde connu, Van Hamme et Rosinski consacrent un volume entier à celle qui l'aime depuis toujours : Aaricia. Paru chez Le Lombard en 1989, ce quatorzième tome ne raconte pas une quête mais une jeunesse, en quatre récits séparés. C'est l'un des albums les plus atypiques du cycle, et l'un des plus discutés : il ne fait pas avancer l'intrigue en cours, il l'éclaire par en dessous.
La construction frappe d'abord. Plutôt qu'un récit unique, Van Hamme découpe ses quarante-huit pages en quatre histoires autonomes, d'une dizaine à une vingtaine de planches chacune, qui saisissent Aaricia à des âges et dans des situations différents. Ce montage produit un effet d'album de famille : les ellipses y comptent autant que les scènes, et le lecteur reconstitue de lui-même les années manquantes. Le procédé était risqué dans une série nourrie de fins de chapitre suspendues ; il tient parce que chaque fragment est calibré comme une nouvelle, avec sa tension et sa chute propres, et parce qu'un fil rouge, la place de Thorgal dans un clan qui ne veut pas de lui, tend l'ensemble.
Le déplacement du point de vue est l'autre coup de force. Reléguée jusque-là au rang de compagne, Aaricia se révèle ici tout sauf passive : c'est elle qui affronte le deuil sans céder, elle qui trouve l'argument capable de retenir Thorgal au village, elle encore qui déjoue les manœuvres de son père et de son frère aîné. La série gagne une héroïne là où elle n'avait qu'une promise, et l'on relit autrement les albums précédents.
L'album comble par ailleurs plusieurs blancs de la mythologie interne du cycle. La mort de Leif Haraldson, l'accession de Gandalf-le-Fou à la tête du clan, le rejet de l'enfant venu des étoiles : autant d'événements souvent évoqués et rarement montrés, qui prennent ici leur épaisseur. Van Hamme y assume aussi une part de merveilleux qu'il tient ailleurs à distance, avec des créatures et des figures venues d'Asgard qui font basculer certaines séquences du côté du conte, quitte à rendre incertaine la frontière entre la vision et le réel.
Graphiquement, Rosinski déploie un réalisme nerveux, hérité de sa formation polonaise plutôt que des écoles franco-belges dominantes : trait mordant, hachures denses, visages construits en expressions plutôt qu'en types. Les paysages du Nord, gris, humides, écrasés de ciel, contrastent avec les échappées mythologiques, plus lyriques dans la couleur comme dans le cadrage. Le découpage, dense et volontiers resserré, laisse d'autant mieux respirer les rares grandes images, qui tombent toujours au bon moment.
Notre verdictAaricia est l'album de la respiration, celui où une série d'aventure accepte de s'interrompre pour regarder ce qu'elle avait laissé dans l'ombre. Le pari formel, une jeunesse racontée en quatre récits séparés, aurait pu donner un simple recueil de scènes détachées ; il produit au contraire l'un des volumes les plus attachants du cycle, porté par un dessinateur au meilleur de sa manière et par un scénariste qui sait exactement ce qu'il choisit de ne pas montrer. On lui reprochera de ne rien faire progresser et de beaucoup supposer de son lecteur : c'est vrai, et parfaitement assumé. Reste un album qui déplace le centre de gravité de la saga. Après ce quatorzième tome, Aaricia n'est plus seulement la femme de Thorgal, elle est un personnage dont on a vu grandir la volonté.
Points forts
- Une héroïne révélée, et une saga que l'on relit autrementEn confiant l'album à Aaricia, Van Hamme transforme une figure de compagne en personnage à part entière: courageuse, obstinée, capable de ruse quand la force lui manque. Le lecteur découvre que la survie du héros doit beaucoup aux décisions d'une petite fille, et les treize volumes précédents changent de relief.
- Quatre récits d'une réelle économie narrativeChaque histoire fonctionne comme une nouvelle brève, avec sa tension et sa résolution propres, tandis que les ellipses entre les fragments font le travail que d'autres albums confieraient à vingt planches d'exposition. En quarante-huit pages, Van Hamme couvre toute une jeunesse sans jamais donner l'impression de résumer.
- Des blancs comblés dans la mythologie de la sérieLa mort de Leif Haraldson, la prise de pouvoir de Gandalf-le-Fou et le rejet de Thorgal par le clan restaient jusque-là des références allusives. L'album leur donne des scènes, des visages et des mobiles, et enrichit durablement le socle sur lequel repose tout le cycle.
- Rosinski au plus juste de son réalismeLe dessinateur alterne avec une aisance rare le naturalisme rugueux du village viking et le lyrisme des séquences mythologiques. Les visages d'Aaricia, saisis à des âges différents, restent reconnaissables sans jamais se figer, ce qui est l'un des exercices les plus difficiles de la bande dessinée réaliste.
Réserves
- Un album qui ne fait pas avancer l'intrigue principaleLe lecteur venu chercher la suite des aventures en cours restera sur sa faim: le volume revient en arrière, comble des blancs, éclaire des motifs, mais laisse la trame générale à peu près où il l'avait trouvée. Placé au milieu d'une lecture d'un trait, il produit un effet de suspension que tout le monde n'appréciera pas.
- Une porte d'entrée peu recommandable pour les néophytesPresque tout l'intérêt de l'album repose sur ce que l'on sait déjà des personnages et de leur histoire commune. Découvert isolément, il risque de sembler une suite de scènes joliment dessinées mais faiblement reliées, dont les enjeux échappent.
- Un ensemble inégal d'un récit à l'autreLes histoires les plus terriennes, celles qui montrent la vie du clan et les rapports de famille, emportent mieux l'adhésion que l'échappée franchement mythologique, dont le symbolisme appuyé et le ton de conte tranchent avec la sobriété du reste. La solennité de certains récitatifs ajoute par endroits une gravité un peu démonstrative.
À qui s’adresse ce livre ?
Cet album s'adresse en priorité aux lecteurs qui suivent déjà Thorgal et souhaitent en explorer les marges : c'est pour eux que le volume prend tout son relief, notamment parce qu'il complète l'histoire des origines racontée dans L'Enfant des étoiles. Il conviendra aussi aux amateurs de bande dessinée réaliste sensibles aux récits d'enfance, de deuil et de filiation, ainsi qu'aux lecteurs attirés par l'imaginaire scandinave, très présent ici. Les adolescents à partir de douze ou treize ans y trouveront un récit accessible, dont la dureté et la mélancolie supposent toutefois une certaine maturité de lecture. En revanche, ceux qui découvrent la série feront mieux de commencer par les premiers tomes, et les lecteurs qui attendent avant tout de l'action continue pourront trouver le rythme trop retenu.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.