De quoi parle ce livre ?
Trente-sixième volume de la saga viking et fantastique née en 1977 sous la plume de Jean Van Hamme et le pinceau de Grzegorz Rosinski, « Aniel » commence par une fuite. Au terme d'une quête qui l'a entraîné très loin des terres du Nord, jusqu'aux cités d'Orient où des magiciens détenaient son second fils, Thorgal a retrouvé l'enfant. Reste le plus difficile : le ramener vivant. Aniel est mal en point, prisonnier d'un sortilège qui détraque en lui le cours du temps, et chaque journée de voyage compte. Entouré de quelques compagnons rencontrés en chemin, l'aventurier reprend la route du Nord à travers des contrées hostiles, où l'attendent des créatures, des guerriers et des puissances peu disposées à lui rendre service. Pendant ce temps, au pays viking, sa famille guette le retour d'un époux et d'un père dont elle ignore s'il reviendra. Album charnière à double titre, ce tome porte la première signature de Yann sur la série mère et referme quatre décennies de compagnonnage entre Rosinski et son héros. Il sert aussi de point de jonction entre la saga et les récits dérivés des « Mondes de Thorgal ».
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Rosinski tire sa révérence, Yann prend la barre
Il y a des albums qu'on n'ouvre pas tout à fait comme les autres. « Aniel », paru en 2018, est de ceux-là. Trente-cinq volumes après « La Magicienne trahie », il signe la sortie de scène de Grzegorz Rosinski, seul dessinateur que la série ait connu en quatre décennies, et l'entrée en piste de Yann, quatrième scénariste de la série mère après Jean Van Hamme, Yves Sente et Xavier Dorison. Deux mouvements contraires dans un même livre : l'un referme, l'autre ouvre. Cette double charge pèse sur la lecture, et il faut un moment pour juger le tome sur ce qu'il est plutôt que sur ce qu'il représente.
Sur le papier, « Aniel » est un récit de retour, matrice narrative qui va comme un gant à un héros dont l'histoire n'a jamais cessé de tourner autour d'un foyer perdu. Yann en tire une construction en étapes : une fuite, une traversée, une succession de territoires franchis, chacun avec son obstacle et sa figure. Le procédé imprime un tempo bien plus vif que celui des dernières années, où la série avait pris l'habitude d'étaler ses intrigues sur plusieurs volumes : tout ici est calibré pour tenir en un seul tome.
Le vrai moteur du livre est ailleurs, dans l'état de l'enfant. Aniel, ramené du bout du monde avec en lui un sortilège qui dérègle le cours du temps, transforme le voyage en compte à rebours. Le ressort est efficace : il installe une tension continue et empêche le récit de se réduire à un chapelet de périls pittoresques. Il permet surtout à Yann de faire ce qu'on attendait de lui, ramener la série vers son noyau familial après des années passées à en disperser la matière entre personnages secondaires et séries parallèles. L'album fonctionne d'ailleurs comme un carrefour entre la série mère et les « Mondes de Thorgal », ce qui est autant une promesse qu'une servitude : il doit raconter son histoire et, dans le même temps, refermer des portes ouvertes ailleurs.
Le ton, lui, change nettement. Yann apporte une âpreté et un goût du sarcasme qui ne ressemblent ni à la gravité romanesque de Van Hamme ni au sérieux appliqué de ses successeurs immédiats. Les dialogues claquent, la cruauté est plus frontale, l'humour plus grinçant, et les personnages perdent la solennité dans laquelle la série les avait installés. Certains lecteurs y verront un utile coup de fouet, d'autres une rupture de registre, surtout quand la verve du scénariste s'exerce sur des figures aussi anciennes que celles de la famille de Thorgal.
Reste le dessin, et c'est là que l'album prend sa dimension. Rosinski travaille en couleur directe, peinture posée sans encrage préalable sur un trait demeuré nerveux, presque griffé, plus proche de l'illustration peinte que du savoir-faire franco-belge dont il vient. Paysages arides, ciels lourds, visages burinés, rouges qui viennent soudain trouer la page : voilà un artiste qui a depuis longtemps renoncé à la joliesse pour ne garder que l'atmosphère. La mise en page reste sobre, au service du récit, avec quelques grandes cases en guise de respiration. On peut préférer le Rosinski minutieux des années 1980, celui des hachures et des décors fouillés ; on ne peut lui refuser la capacité d'installer un monde entier en une planche. Pour un adieu signé à soixante-dix-sept ans, la tenue force le respect.
Les thèmes, eux, sont ceux qui traversent la saga depuis l'origine : la paternité comme fardeau et comme boussole, l'impossibilité de la paix pour qui porte un destin, la fatalité qui frappe les enfants pour les fautes des parents. « Aniel » y ajoute une méditation discrète sur le temps qui file, que la situation de son dessinateur charge d'une ironie involontaire et assez émouvante.
Notre verdict« Aniel » avance à deux vitesses. Comme relais, il fait le travail : Yann resserre la narration, redonne un cap à une série qui s'était éparpillée et ramène la famille au centre. Comme aboutissement, il déçoit : ce que la saga promettait depuis des années passe trop vite, certains personnages semblent parler avec la voix d'un autre, et la convergence annoncée avec les « Mondes de Thorgal » reste largement de surface. Ce qui emporte finalement l'adhésion, c'est le dessin. Rosinski livre une dernière partition d'une belle intensité et transforme un tome de transition en événement. On lira ce livre pour ce qu'il ouvre, on le gardera pour ce qu'il clôt : quatre décennies d'un dessinateur et de son héros, qui se séparent sans cérémonie mais avec une vraie tenue.
Points forts
- Un adieu graphique de haute tenueRosinski quitte la série sans baisser de régime. Sa couleur directe, ses ciels chargés et ses cadrages secs donnent au livre une atmosphère inquiète que peu de dessinateurs d'aventure atteignent. Les paysages traversés et les scènes de fuite comptent parmi les plus belles pages de sa dernière manière.
- Un récit resserré qui va quelque partAprès des années d'intrigues étirées, Yann ramène l'album à une seule ligne de force: rentrer. Le sortilège qui ronge Aniel fournit une horloge interne et impose un rythme. On referme le volume avec le sentiment, rare ces derniers temps dans la série, qu'une étape a réellement été franchie.
- Le retour au cœur familialEn rassemblant des fils dispersés entre la série mère et ses déclinaisons, l'album replace la cellule familiale au centre du dispositif. Yann, qui avait déjà écrit « La Jeunesse de Thorgal » et la série dérivée consacrée à Louve, connaît ces personnages de l'intérieur, et cela s'entend dans sa manière de traiter les enfants de Thorgal.
Réserves
- Une convergence surtout de surfaceLa jonction annoncée entre la série mère et ses déclinaisons est menée à une vitesse qui laisse sur sa faim. Ellipses abruptes, raccourcis commodes: ce que la saga préparait depuis des années tient parfois de la case cochée plus que de l'aboutissement.
- Une caractérisation qui dérouteLe ton mordant de Yann convient aux comparses, beaucoup moins aux figures installées. Certaines répliques et certains gestes sonnent faux pour qui suit ces personnages de longue date, et l'impression d'une continuité malmenée revient à plusieurs reprises.
- Un exotisme de conventionCités lointaines, magiciens malfaisants, peuplades pittoresques: les contrées traversées reposent sur des figures attendues, plus décoratives que réellement travaillées. On aurait aimé que ces mondes pèsent autrement sur le héros, au lieu de défiler comme autant d'étapes obligées.
- Un album qui se lit mal seulLe tome suppose une familiarité sérieuse avec les vingt dernières années de la saga, séries dérivées comprises. Le lecteur occasionnel traversera des scènes dont il ne mesurera pas l'enjeu et des allusions qui lui resteront opaques.
À qui s’adresse ce livre ?
Cet album s'adresse d'abord aux fidèles, ceux qui suivent Thorgal depuis les années Van Hamme et qui ont accompagné, bon gré mal gré, le cycle d'Yves Sente, l'intermède de Xavier Dorison, puis la floraison des séries dérivées. Ils y trouveront des réponses et surtout l'occasion de saluer Rosinski une dernière fois sur la série qui a fait sa carrière. Les amateurs de dessin réaliste et de couleur directe ont eux aussi de bonnes raisons de l'ouvrir, même sans connaître l'histoire par cœur : la performance graphique se suffit presque à elle-même. En revanche, ce n'est pas la porte d'entrée à conseiller à un curieux qui voudrait découvrir la saga ; mieux vaut commencer par les premiers tomes, ou par « La Jeunesse de Thorgal ». Quant aux plus jeunes, le livre reste accessible vers douze ans, avec la réserve habituelle de la série : la violence y est franche, et le sort réservé aux enfants n'a rien de rassurant.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.