De quoi parle ce livre ?
Vingt-quatrième album des Tuniques Bleues, Baby blue paraît chez Dupuis en janvier 1986, en pleine période faste du tandem formé par le scénariste Raoul Cauvin et le dessinateur Willy Lambil. Née dans les pages de Spirou en 1968, la série suit deux cavaliers nordistes que tout oppose: le sergent Cornélius Chesterfield, patriote borné, amoureux du règlement et prêt à charger sous la mitraille, et le caporal Blutch, tire-au-flanc lucide qui ne songe qu'à se soustraire à une guerre dont il ne comprend pas l'utilité. Autour d'eux gravitent le capitaine Stark, obsédé de la charge de cavalerie, et toute une armée de l'Union croquée sans la moindre révérence. Fidèle à la formule maison, ce vingt-quatrième volume marie le comique de caractère et la toile de fond de la guerre de Sécession, ce conflit fratricide que Cauvin utilise depuis l'origine comme décor autant que comme cible. Le titre, jeu de mots entre le bleu de l'uniforme fédéral et l'univers de la petite enfance, annonce un album de la veine légère, celle où la mécanique militaire se trouve prise à contre-pied plutôt que confrontée à l'horreur des champs de bataille.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Le savoir-faire tranquille de Cauvin et Lambil
En janvier 1986, quand paraît Baby blue, Les Tuniques Bleues approchent de leur vingtième anniversaire et Raoul Cauvin travaille avec Willy Lambil depuis quatorze ans. La série tourne alors à son régime de croisière: deux albums par an, un duo de héros parfaitement rodé, une guerre de Sécession qui sert tour à tour de décor comique et de rappel tragique. Vingt-quatrième volume d'une collection qui en compte aujourd'hui plus de soixante, celui-ci relève clairement de la veine légère de la série, celle où le rire l'emporte sur le constat amer.
Ce qui frappe, en ouvrant un album des Tuniques Bleues de cette période, c'est la sûreté du métier. Cauvin écrit alors deux albums par an sans jamais donner l'impression de forcer: il dispose d'un dispositif comique qui fonctionne seul, deux caractères irréconciliables enfermés dans le même uniforme et la même armée, et il lui suffit de les placer devant une situation neuve pour que les répliques viennent. Le rythme, hérité de la prépublication dans Spirou, garde une régularité de métronome: une situation, une montée, une chute, et l'on repart.
Le couple Chesterfield et Blutch demeure le meilleur atout de la série, et il n'a rien perdu de son mordant au bout de vingt-quatre albums. Le sergent croit à l'Union, à la discipline, à la gloire militaire, et son sérieux imperturbable constitue à lui seul un ressort comique. Blutch, lui, ne croit qu'à la valeur de sa propre peau, et sa lucidité de poltron fonctionne comme un contrepoint permanent au discours martial. Cauvin ne les fait jamais évoluer, et c'est un parti pris assumé: ce sont des types, au sens du théâtre comique, et leur immobilité même autorise la variation infinie. On les retrouve ici exactement là où on les avait laissés, ce qui fait à la fois la limite et le charme de la formule.
Graphiquement, Lambil appartient de plein droit à l'école de Marcinelle, celle du journal de Spirou: trait rond et souple, silhouettes toujours en mouvement, visages élastiques capables de passer de la fureur à l'accablement en deux cases. Rien ici de la ligne claire d'un Hergé, dont l'esthétique est aux antipodes: le dessin de Lambil vit de déséquilibre, de courbes et d'expressions poussées. Sa mise en page privilégie la lisibilité, avec des plans larges où le regard trouve immédiatement le point comique, et son sens de la foule, indispensable dans une série militaire, reste remarquable. Les couleurs de Vittorio Leonardo, franches et chaudes, ajoutent à cette clarté sans jamais durcir le propos.
Reste la question du niveau. Les Tuniques Bleues comptent parmi les très rares séries humoristiques franco-belges à avoir su regarder la guerre en face: dans ses meilleurs albums, ceux qui prennent pour sujet une bataille réelle ou le sort des blessés, le rire se cogne à quelque chose de sombre et le livre change de statut. Baby blue, dont le titre annonce d'emblée la légèreté, ne cherche visiblement pas ce terrain. C'est un album de détente, écrit et dessiné avec un métier évident, mais qui ne vise ni le vertige ni le malaise. La guerre de Sécession y redevient ce qu'elle est le plus souvent chez Cauvin: un décor commode, un réservoir d'uniformes, de grades et de sonneries, plutôt qu'un véritable sujet.
C'est aussi ce qui fait sa fonction dans la collection. Une série longue a besoin d'albums de respiration, de volumes que l'on tend à un enfant de neuf ans sans arrière-pensée et qui donnent envie d'aller voir les autres. Baby blue occupe cette place sans complexe.
Notre verdictBaby blue est un album de métier, et c'est déjà beaucoup. Cauvin y fait tourner un dispositif comique qu'il connaît par cœur, Lambil y déploie un dessin d'une lisibilité exemplaire, et l'ensemble se lit d'une traite, le sourire aux lèvres. On reste loin des sommets de la série, ceux où le rire se paie d'un véritable malaise, et la formule confirme plus qu'elle ne surprend. Mais il existe une vertu propre à ce genre de volume: c'est celui que l'on offre, celui par lequel on entre dans une série longue, celui qu'un adulte relit sans déplaisir. Une friandise bien faite, signée par deux auteurs assez sûrs d'eux pour se permettre la légèreté.
Points forts
- Un duo comique parfaitement rodéChesterfield et Blutch forment l'un des tandems les plus solides de la bande dessinée franco-belge: le zèle militaire absolu d'un côté, la rogne lucide de l'autre. Cauvin n'a plus besoin de les présenter, il lui suffit de les mettre en situation pour que le comique se déclenche, et cette économie de moyens porte l'album de bout en bout.
- Le trait de Lambil, expressif et d'une lisibilité exemplaireLambil dessine dans la meilleure tradition de l'école de Marcinelle: rondeur du trait, sens du mouvement, visages qui portent à eux seuls l'essentiel du comique. Le découpage demeure limpide, les scènes de troupe sont menées avec un vrai sens de la foule, et les couleurs franches de Vittorio Leonardo soutiennent l'ensemble sans jamais l'alourdir.
- Un album accessible, sans aucun prérequisVingt-quatrième volume d'une longue série, Baby blue se lit pourtant sans rien connaître des précédents. Les caractères se comprennent en une planche, le contexte historique tient en une case, et l'humour reste franc et dénué de méchanceté: c'est typiquement le tome que l'on peut mettre entre les mains d'un jeune lecteur pour l'amener à la série.
- Le métier d'un tandem à son régime de croisièreEn 1986, Cauvin et Lambil travaillent ensemble depuis quatorze ans et publient deux albums par an sans faiblir. Cette régularité se voit dans la fabrication même du livre: rien ne traîne, rien ne pèse, et l'album donne cette impression rare d'auteurs assez sûrs de leur série pour la laisser respirer.
Réserves
- Une veine légère, loin des sommets de la sérieLes Tuniques Bleues valent surtout par les albums où le rire finit par se cogner à l'absurdité meurtrière de la guerre. Ce n'est pas le registre retenu ici: l'humour demeure aimable, le ton égal, et l'on sourit beaucoup sans jamais être saisi. Qui découvrirait la série par ce tome mesurerait mal ce qu'elle sait faire ailleurs.
- Une formule qui tourne sur elle-mêmeCauvin ne fait jamais évoluer ses personnages, et à ce stade de la série le lecteur assidu connaît par cœur les réactions de chacun. La variation l'emporte sur l'invention, et l'album confirme la formule davantage qu'il ne la renouvelle.
- Une guerre de Sécession réduite au décorLe conflit sert ici surtout de réservoir de costumes, de grades et de sonneries. Qui attend d'une bande dessinée historique une reconstitution documentée restera sur sa faim, d'autant que la série a prouvé ailleurs qu'elle savait se montrer autrement précise, et autrement dure, sur le sujet.
À qui s’adresse ce livre ?
Baby blue s'adresse d'abord aux familles et aux jeunes lecteurs, disons à partir de huit ou neuf ans: l'humour y est franc, la violence tenue à distance, et rien n'exige la connaissance des albums précédents. Les fidèles de la série y trouveront une récréation, un volume que l'on relit un soir de fatigue pour le seul plaisir de retrouver deux caractères familiers. Les amateurs d'humour Dupuis des années 1980, ceux qui ont grandi avec le journal de Spirou et le trait de l'école de Marcinelle, seront en terrain connu. En revanche, le lecteur qui découvre Les Tuniques Bleues et veut comprendre pourquoi la série passe pour l'une des plus intelligentes du catalogue franco-belge fera mieux de commencer par les albums directement consacrés aux grandes batailles de la guerre de Sécession, plus sombres et plus ambitieux. Quant à celui qui cherche une bande dessinée historique documentée, il devra regarder ailleurs: ici, l'Histoire sert la farce, et non l'inverse.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.