De quoi parle ce livre ?
Vingtième album des Tuniques Bleues, Black Face écarte Blutch et Chesterfield des charges de cavalerie qui font l'ordinaire de la série. L'état-major nordiste cherche un moyen d'abréger la guerre de Sécession et croit le tenir : envoyer derrière les lignes confédérées un homme capable de soulever la population noire des plantations. Le général Alexander désigne pour cette mission un fossoyeur noir de l'armée du Nord, surnommé Black Face, et charge le sergent Chesterfield et le caporal Blutch de l'escorter en territoire ennemi. Les trois hommes sont séparés en chemin, et celui qui devait servir d'instrument poursuit seul sa route. L'opération échappe alors à ceux qui l'ont conçue, car Black Face a sur la liberté des idées qui lui appartiennent, et elles ne s'arrêtent pas à la frontière entre le Nord et le Sud. Cauvin installe ses deux héros en position inconfortable, témoins d'un embrasement qu'ils n'ont pas voulu, partagés entre les ordres reçus et ce qu'ils découvrent des calculs de leur propre camp. Sous le couvert de l'aventure, l'album pose la question qui travaille le conflit tout entier : au nom de quoi, et pour qui, cette guerre est-elle menée ?
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Black Face : le tome où Les Tuniques Bleues cessent de plaisanter
Dans la longue série des Tuniques Bleues, quelques albums se distinguent moins par leurs gags que par ce qu'ils acceptent de regarder. Black Face est de ceux-là. Prépublié dans Spirou en 1982, puis paru chez Dupuis l'année suivante, ce vingtième tome aborde frontalement ce que la série effleurait le plus souvent : l'esclavage et la question raciale, c'est-à-dire le motif même du conflit que Cauvin raconte depuis 1968 et que Lambil dessine depuis la disparition de Louis Salvérius, en 1972. Le résultat est un album à part, plus sombre et plus tendu, dont la réputation dans la série tient à cette gravité assumée.
La construction obéit d'abord au schéma familier de la série : une idée naît sous une tente d'état-major, et ce sont deux hommes de troupe qui en paient le prix. Le général Alexander, qui imagine de soulever les plantations pour désorganiser l'arrière confédéré, appartient à cette galerie d'officiers cauviniens qui déplacent des pions sans voir de visages. Mais l'album quitte vite le terrain du gag. La séparation du trio, simple péripétie en apparence, fonctionne comme un basculement : privé de son escorte, le fossoyeur cesse d'être l'instrument d'un plan pour devenir celui qui le conduit. Cauvin fait alors quelque chose de rare dans la série, il confie le moteur du récit à un personnage extérieur au duo et relègue Blutch et Chesterfield au rang de témoins. Le renversement vaut moins comme surprise que comme démonstration : on ne manipule pas impunément le désir de liberté d'un homme.
Le vrai sujet de l'album n'est pas la guerre, c'est l'instrumentalisation. L'émancipation n'y est pas une cause, elle est un moyen ; le Nord n'affranchit pas, il utilise. Cauvin pousse la logique jusqu'à son terme inconfortable en montrant que le camp qui se dit libérateur abrite ses propres racistes, et que l'ordre reprend ses droits dès l'instant où la révolte devient encombrante. Le partage entre les deux héros est révélateur : Chesterfield, persuadé de servir la bonne cause, se découvre plus paternaliste qu'il ne le croyait ; Blutch, plus désabusé, se garde de trancher mais ne croit guère aux intentions de son propre camp. L'humour subsiste, porté par la couardise lucide de Blutch et par le règlement chevillé au corps de Chesterfield, mais il tient ici le contrepoint plutôt que le moteur.
Graphiquement, Lambil est à son meilleur. Son dessin relève de l'école de Marcinelle et tient ensemble deux exigences qui s'accordent rarement : un trait rond, souple, immédiatement lisible, et un souci documentaire dans les uniformes, l'armement et les paysages. Les visages restent expressifs jusqu'à la caricature, mais les scènes de groupe possèdent une densité que peu de séries humoristiques atteignent. Lambil sait aussi ralentir, laisser une case respirer sans dialogue, et la violence advient alors sans complaisance.
Reste la question du ton. Cauvin n'était pas un moraliste, et l'album ne délivre aucune leçon : il expose une situation, laisse ses personnages s'y débattre et refuse la consolation finale. Cette retenue fait sa force autant qu'elle explique son inconfort. On referme Black Face sans la satisfaction habituelle de la série, avec le sentiment d'avoir entrevu ce que la guerre de Sécession, telle qu'on la raconte d'ordinaire aux enfants, préfère laisser hors champ.
Notre verdictBlack Face n'est pas l'album le plus drôle des Tuniques Bleues, et c'est ce qui en fait l'un des plus tenus. En affrontant la question qui fonde la guerre de Sécession, Cauvin et Lambil prennent le risque de décevoir leur public habituel pour gagner autre chose : une gravité qui ne sonne jamais faux, portée par un dessin dont la rondeur marcinellienne rend la dureté lisible sans jamais l'adoucir. La force du récit tient à cet homme qui refuse le rôle qu'on lui assigne. Restent des limites réelles : un cadre historique resserré, un regard qui demeure celui des soldats bleus, une figure payée d'un peu d'épaisseur humaine, un titre qu'il faut désormais expliquer. Plus de quarante ans après sa parution, ce vingtième tome se relit avec un sérieux intact.
Points forts
- Le moteur du récit confié à un tiersEn confiant la direction de l'histoire à un personnage extérieur au duo, Cauvin décentre ses deux vedettes et obtient une tension inhabituelle dans une série où tout revient d'ordinaire à Blutch et Chesterfield. Black Face n'est ni faire-valoir ni prétexte: il a sa stratégie, sa colère et ses raisons.
- Une charge politique qui ne se paie pas de motsL'album ne se contente pas d'opposer un Nord vertueux à un Sud esclavagiste. Il montre l'émancipation transformée en instrument tactique, un état-major calculant le rendement d'une révolte, et le racisme prospérant à l'intérieur même des rangs bleus. Le propos passe par la seule mécanique des situations, sans un gramme de discours.
- Le dessin de Lambil, rondeur et exactitudeLe trait relève pleinement de l'école de Marcinelle: souple, chaleureux, très lisible. Lambil y ajoute une documentation solide sur les uniformes, l'armement et les paysages, et une vraie science des scènes de masse. Les séquences les plus dures y gagnent une gravité que le format humoristique laissait peu attendre.
- Un récit tendu de bout en boutLa progression ne se relâche jamais: mise en place rapide, basculement net, montée en pression continue jusqu'aux dernières planches. La régularité de la mise en page fait office de métronome et rend d'autant plus perceptibles les accélérations et les silences.
Réserves
- Un titre qu'il faut aujourd'hui expliquerLe titre reprend le surnom donné au personnage et ne renvoie pas au blackface, cette pratique du spectacle américain où des acteurs blancs se grimaient en Noirs. La proximité des mots suffit néanmoins à créer un malentendu, et le lecteur qui découvre l'album aujourd'hui, en particulier s'il est jeune, gagne à recevoir ce contexte.
- Une figure plus qu'un personnageLe héros n'est jamais désigné que par un surnom: Cauvin en fait avant tout une figure, celle d'une population tenue pour inférieure des deux côtés du front. Le procédé donne au propos sa force mais laisse peu de place à l'intériorité. La population des plantations reste vue de l'extérieur, par les yeux des deux soldats, et les voix intermédiaires manquent.
- Un cadre historique nécessairement resserréUne quarantaine de planches ne peuvent restituer la complexité de l'émancipation, de la proclamation de 1863 aux régiments de couleur engagés dans l'armée de l'Union. L'album resserre son cadre pour tenir sa démonstration, ce qui en fait un point de départ pour la réflexion plutôt qu'une source historique.
- Un humour en net retraitLe lecteur venu chercher la mécanique comique de la série trouvera un album sec, dont les respirations drolatiques sont rares et parfois dissonantes avec la gravité du propos. Ce n'est pas un défaut d'écriture mais un déséquilibre assumé, qui déroute une partie du public.
À qui s’adresse ce livre ?
Black Face s'adresse d'abord aux lecteurs déjà familiers des Tuniques Bleues, seuls à même de mesurer l'écart entre ce tome et le registre ordinaire de la série. Il se lit toutefois sans connaissance préalable, l'intrigue étant autonome. À partir de onze ou douze ans, il ouvre une bonne porte d'entrée vers la guerre de Sécession, à condition qu'un adulte accompagne la lecture : la dureté de certaines séquences, la question de fond et la résonance actuelle du titre appellent quelques mots de contexte. Enseignants et documentalistes y trouveront un support pour aborder l'esclavage, la propagande et la récupération politique des causes justes.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.