De quoi parle ce livre ?
Dix-huitième album des Tuniques Bleues, Blue rétro prend la série à revers en remontant avant son commencement. Cauvin et Lambil y racontent l'avant-guerre de leurs deux héros, à l'époque où le sergent Chesterfield et le caporal Blutch ne se connaissaient pas encore et n'avaient jamais endossé l'uniforme bleu de l'Union. D'un côté Cornelius Chesterfield, commis chez un boucher, garçon docile encore installé chez ses parents, entre une mère qui rêve de le marier à la fille du patron et un père vétéran qui n'attend qu'une chose, le voir s'engager. De l'autre Blutch, tenancier d'un petit bar, indépendant, solitaire, sceptique devant tout ce qui porte un uniforme. Deux existences sans rapport, dans une Amérique que la sécession commence à aspirer vers la guerre. Il suffira d'une livraison de viande au bar de Blutch, de quelques verres de trop et d'un militaire en quête de volontaires pour que ces deux destins se rejoignent au bas du même contrat. Reste à tenir la promesse faite sur le papier: les deux recrues se sont déclarées cavaliers, ce qu'elles ne sont évidemment pas. Blue rétro raconte comment le duo le plus mal assorti du journal Spirou s'est retrouvé sous le même drapeau.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Blue rétro, l'album des origines
Il y a des séries qui semblent n'avoir jamais commencé: elles existent depuis toujours, avec leurs figures fixes et leur mécanique bien huilée. Les Tuniques Bleues étaient de celles-là, jusqu'à ce que Cauvin et Lambil décident, au dix-huitième album, de remonter le temps. Blue rétro n'est pas un épisode de plus dans la longue campagne de Blutch et Chesterfield: c'est le récit de leur rencontre, prépublié dans le journal Spirou du 13 novembre 1980 au 22 janvier 1981, puis édité en album chez Dupuis la même année. Un flash-back, donc, qui prend le risque d'expliquer ce que la série s'était jusque-là contentée de faire vivre.
La construction repose sur un montage parallèle d'une simplicité imparable. D'un côté Cornelius Chesterfield, commis boucher dans une petite ville, garçon docile pris en tenaille entre une mère qui veut le caser avec la fille du patron, la boucherie à hériter en ligne de mire, et un père vétéran pour qui l'uniforme règle tout. De l'autre Blutch, patron d'un bar minuscule, homme seul, sans famille ni ambition affichée, qui ne demande rien à personne. Cauvin fait avancer ces deux lignes sans les laisser se croiser trop tôt, et le lecteur, qui sait pertinemment où tout cela mène, regarde le piège se refermer avec la gourmandise particulière que procure l'ironie dramatique. Le suspense n'est pas dans l'issue, il est dans le chemin.
Le scénario tire son meilleur parti de l'écart entre ce que nous savons des personnages et ce qu'ils sont encore. Le Chesterfield d'avant n'a rien du sergent tonitruant qui hurlera plus tard des ordres absurdes: il est timide, dominé, incapable de dire non. Le Blutch d'avant n'est pas encore le tire-au-flanc professionnel: c'est un civil qui n'a tout simplement aucune raison de s'engager. Ce que l'album met en scène, c'est la fabrication de deux rôles, et le comique naît de voir des hommes ordinaires devenir, par accident et par vanité, les personnages que nous croyions connaître. Le ressort central, un engagement signé dans l'euphorie et un mensonge de recrue sur ses talents de cavalier, est d'une drôlerie très cauvinienne: la catastrophe militaire commence par une paperasse et un verre de trop.
Le propos, lui, est plus grave qu'il n'y paraît. Blue rétro parle de recrutement, c'est-à-dire de la manière dont une société convainc ses garçons d'aller se faire tuer: la pression familiale, la nostalgie guerrière des pères, le prestige de l'uniforme, le défilé d'une troupe dans la grand-rue, la peur du ridicule. La série a toujours été antimilitariste sous ses dehors bon enfant; elle prend ici le problème à la racine, avant même le premier coup de feu. C'est une comédie de mœurs autant qu'une comédie de guerre, et le duo y gagne une profondeur inattendue: on comprend mieux pourquoi l'un s'accroche au règlement comme à une bouée et pourquoi l'autre n'a jamais rien eu à défendre.
Au dessin, Lambil est dans sa meilleure période. Son trait rond et souple, pur produit de l'école de Marcinelle, terriblement expressif dans les visages et les postures, excelle dans ce registre civil: une arrière-boutique de boucherie, un comptoir de bar ou une salle à manger familiale valent bien une charge de cavalerie. La documentation sur les costumes et les décors américains des années 1860 reste discrète, jamais étalée au détriment du gag. Le découpage, lui, garde le rythme de la prépublication hebdomadaire, avec ses relances régulières en bas de planche: c'est à la fois sa vivacité et sa légère mécanique.
Notre verdictBlue rétro est l'un de ces albums que les séries longues ne s'autorisent qu'une fois: le retour aux origines, écrit au moment où les personnages sont assez installés pour qu'on ait envie de savoir d'où ils viennent. Cauvin y réussit un exercice délicat, expliquer ses héros sans les démystifier, et Lambil y prouve que son trait vaut autant pour une arrière-boutique que pour une charge de cavalerie. On peut lui reprocher un humour parfois daté et un manque d'ampleur guerrière; on lui pardonne pour la justesse avec laquelle il montre deux hommes ordinaires signer, presque par distraction, le papier qui va décider de leur vie. Ce n'est pas le tome le plus spectaculaire des Tuniques Bleues, c'est sans doute l'un des plus éclairants, et l'un des plus attachants.
Points forts
- Une idée de récit qui relance la sérieAprès dix-sept albums de campagnes, l'avant-guerre était le seul territoire vraiment neuf. Cauvin s'y engouffre et transforme un duo de gags en couple de personnages dotés d'un passé, sans jamais alourdir le ton ni verser dans l'explication psychologique.
- L'ironie dramatique comme moteur comiqueLe lecteur connaît la suite, les personnages non: tout le sel de l'album vient de cet écart. La moindre décision anodine prend une résonance comique parce qu'on sait à quoi elle condamne les deux hommes pour le reste de la série.
- Lambil en dehors du champ de batailleLe trait rond et mobile de l'école de Marcinelle fonctionne aussi bien dans une boucherie ou une salle à manger que dans une charge de cavalerie. Visages, silhouettes et postures portent la comédie sans que le dialogue ait besoin d'expliquer quoi que ce soit.
- Un antimilitarisme pris à la racineEn racontant l'engagement plutôt que le combat, l'album montre comment se fabrique un soldat: la famille, l'alcool, la vanité, la peur du qu'en-dira-t-on. C'est le propos de la série, énoncé à l'endroit exact où il fait le plus mal.
Réserves
- Un album qui suppose la série connueBlue rétro fonctionne d'abord comme un cadeau aux fidèles. Qui découvrirait Les Tuniques Bleues par ce tome-là tiendrait une comédie sympathique, mais amputée de la moitié de son effet, puisque tout repose sur ce que le lecteur sait déjà des deux héros.
- Un humour daté par endroitsLa mère abusive, le parti à marier imposé, les gags de séquence appuyés: certains ressorts appartiennent nettement à la bande dessinée franco-belge du début des années 1980 et ont vieilli plus vite que le propos antimilitariste.
- Moins d'ampleur que les albums de guerreLe parti pris civil laisse peu de place aux grandes scènes de bataille et aux morceaux de bravoure graphiques qui font la réputation de la série. Les amateurs d'action y trouveront un rythme plus domestique, ponctué par les relances propres au feuilleton hebdomadaire.
À qui s’adresse ce livre ?
Album à conseiller en priorité aux lecteurs qui fréquentent déjà Blutch et Chesterfield: c'est à eux qu'il parle, et c'est leur plaisir qu'il décuple. Les nouveaux venus peuvent le lire sans difficulté, l'histoire étant autonome, mais gagneront à avoir parcouru quelques tomes auparavant. Accessible dès neuf ou dix ans par son ton et son dessin, il se relit très bien à l'âge adulte, où l'on perçoit mieux la critique du recrutement et la mélancolie discrète du personnage de Blutch. Il intéressera également les curieux de bande dessinée franco-belge classique, pour qui il offre un bon exemple de ce que le journal Spirou savait faire au début des années 1980: de la comédie populaire adossée à un vrai sujet. Les amateurs d'histoire de la guerre de Sécession y trouveront moins de matière militaire que dans d'autres tomes, mais un aperçu savoureux de la société civile du Nord au moment de la mobilisation.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.