De quoi parle ce livre ?
Une jeune recrue interroge le caporal Blutch: a-t-il vraiment participé à la bataille de Bull Run? La question suffit à ouvrir le récit, et Blutch entreprend de raconter au bleu ce que fut, en juillet 1861, la première grande bataille de la guerre de Sécession, telle du moins qu'il l'a vue, c'est-à-dire de biais et d'assez loin. De part et d'autre du cours d'eau qui donne son nom à la journée, deux armées encore inexpérimentées se font face, persuadées l'une comme l'autre que l'affaire sera réglée avant l'automne. Washington n'est qu'à une journée de route et la bonne société de la capitale a décidé d'y voir une distraction: on vient en spectateur, ombrelle et panier de pique-nique sous le bras, assister aux premières loges à la victoire annoncée. Fidèle à ses principes, Blutch s'arrange pour servir les rafraîchissements pendant que le sergent Chesterfield ne songe qu'à se battre. Reste à savoir ce qu'il advient d'une partie de campagne lorsque les renforts confédérés entrent en scène, et ce que deux hommes de troupe peuvent encore tenter quand la route de Washington se change en cohue.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Bull Run, ou la bataille regardée depuis les gradins
Au vingt-septième album, Cauvin et Lambil reviennent au commencement: juillet 1861, la première grande bataille de la guerre de Sécession, celle où les deux camps croyaient encore que tout serait réglé avant les moissons. Le dispositif tient en quelques cases, une recrue pose une question, un vétéran répond, et le récit bascule dans le passé. Le détour n'a pourtant rien de gratuit dans une série qui démonte depuis près de vingt ans la mécanique militaire: de tout le conflit, Cauvin choisit précisément la bataille que le public était venu regarder comme une attraction de plein air.
Le récit-cadre est réduit à l'essentiel: une question de bleu, une réponse de vétéran. Le lecteur sait d'emblée que les deux héros s'en sont tirés, ce qui déplace l'intérêt du suspense vers l'observation et permet à Cauvin ce qu'un récit au présent lui interdirait, le recul du commentaire. Blutch ne raconte pas la bataille de Bull Run, il raconte ce qu'un homme de troupe occupé à ne pas mourir a pu en apercevoir: les cuisines, les arrières, les fossés, partout sauf la ligne de feu. Ce point de vue oblique est le vrai sujet de l'album.
Le comique repose sur un décalage que le scénariste n'a pas eu à inventer. En juillet 1861, des notables de Washington sont bel et bien venus assister à l'affrontement comme on va aux courses, calèches et paniers compris, avant d'être renvoyés vers la capitale mêlés aux fuyards. Cauvin travaille ce matériau selon sa méthode habituelle, l'accumulation de gags courts greffés sur une situation absurde, jusqu'au moment où le rire se retourne contre celui qui l'a lâché. Ombrelles et commentaires de gradins font d'abord office de running gag, puis de réquisitoire que personne n'a besoin de prononcer. C'est sa manière, plus proche du sketch que de la démonstration, et c'est ce qui la préserve du prêche.
Le tandem tourne à plein régime. Chesterfield, sergent zélé et sincèrement convaincu que le courage et le règlement suffisent à gagner une guerre; Blutch, caporal lucide dont la couardise est une forme supérieure de bon sens, et qui trouve ici à se faire embaucher au service des rafraîchissements plutôt qu'à monter en ligne. Bull Run ne réinvente pas ce moteur, il le replace à son point d'origine, ce qui donne au duo une saveur inédite, celle de deux hommes qui ignorent encore que la chose durera quatre ans.
Graphiquement, Lambil est en pleine possession de ses moyens. Formé à l'école de Marcinelle, dont il a gardé le trait rond et le sens du mouvement qui ont fait le journal Spirou, il a fait glisser la série vers un semi-réalisme documenté sans sacrifier l'expressivité des visages. Uniformes, artillerie, fourgons et surtout chevaux, dont il passe à bon droit pour l'un des meilleurs dessinateurs de sa génération, sont traités avec un sérieux qui contredit joyeusement le burlesque des situations. Les scènes de foule, nombreuses ici, sont un morceau de métier: la panique d'une route encombrée s'y lit case après case sans qu'un récitatif ait à l'expliquer. La mise en couleurs de Vittorio Leonardo accompagne le basculement du pique-nique vers la débâcle sans jamais appuyer.
Reste une question de fond, valable pour toute la série. Bull Run n'est pas une bande dessinée historique, c'est une bande dessinée antimilitariste située dans l'Histoire. Le lieu est juste, la date aussi, l'arrivée des renforts sudistes est bien le pivot de la journée, mais la manœuvre demeure hors champ et le lecteur n'apprendra rien de la façon dont le 21 juillet 1861 a réellement basculé. On lit une satire, non une reconstitution.
Notre verdictBull Run est l'un des albums où Les Tuniques Bleues justifient le mieux leur réputation. En remontant à la première grande bataille du conflit, Cauvin trouve un sujet qui coïncide exactement avec le propos de la série: une guerre que tout le monde croyait courte, regardée par des spectateurs en tenue du dimanche, et qui s'achève en fuite éperdue sur la route de Washington. La satire y est plus nette que dans bien des tomes voisins, parce qu'elle n'a rien à inventer, et Lambil livre un travail de foule et de mouvement qui rappelle pourquoi il compte parmi les grands artisans du catalogue Dupuis. On reprochera à l'album la routine de sa mécanique comique et la légèreté de son traitement historique; on lui accordera l'essentiel, faire rire d'une journée qui a fait des milliers de victimes sans jamais donner l'impression de s'en amuser.
Points forts
- Un récit-cadre qui déplace la focaleEn confiant la narration à Blutch, Cauvin abandonne le point de vue du commandement pour celui de l'homme de troupe, et l'album y gagne une unité rare dans la série. On ne voit pas la bataille, on voit ce qu'un caporal décidé à survivre peut en apercevoir depuis les arrières. Le dispositif désamorce le suspense au profit de l'observation, et cette perte est un gain.
- Une satire adossée à un fait avéréLes spectateurs venus pique-niquer autour du champ de bataille ne sont pas une trouvaille comique: c'est un épisode documenté de juillet 1861, souvent cité par les historiens du conflit. Cauvin s'en empare sans forcer le trait, et le glissement du gag vers le malaise s'opère de lui-même, par simple accumulation. C'est l'une des démonstrations antimilitaristes les plus efficaces de la série, parce qu'elle ne démontre rien.
- Le métier graphique de LambilTrait d'école de Marcinelle assoupli vers le semi-réalisme, gestion des masses, chevaux d'une justesse anatomique constante, découpage limpide dans les séquences les plus encombrées: Lambil tient l'album de bout en bout. Le contraste entre le sérieux documentaire des uniformes et le comique des visages est exactement ce qui permet à la série de faire rire d'un sujet qui n'y prête pas.
Réserves
- Une mécanique de série très rodéeLe duo fonctionne, mais il fonctionne comme dans les vingt-six albums précédents. Chesterfield s'emporte, Blutch esquive, l'officier supérieur s'obstine: le lecteur régulier anticipe une bonne part des enchaînements. La série a choisi la fidélité à sa formule plutôt que le renouvellement, et Bull Run ne s'affranchit pas de ce confort.
- Une bataille traitée comme un décorQui viendrait chercher ici une intelligence de la première bataille de Bull Run restera sur sa faim. Les mouvements de troupes, les fautes de commandement, la manière dont l'arrivée des renforts confédérés fait basculer la journée: tout cela demeure à l'arrière-plan. Le choix est assumé, mais il rend l'album moins nourrissant que ceux de la série où l'anecdote historique est vraiment creusée.
- Un changement de régime dans la seconde partieUne fois la satire du public installée, le récit doit conclure, et il le fait en revenant à une logique d'aventure plus convenue, avec objectif à atteindre et péripéties resserrées. Le passage d'un registre à l'autre se sent, et les dernières planches perdent un peu de la causticité qui faisait le prix des premières.
À qui s’adresse ce livre ?
Album accessible dès dix ou onze ans, comme la série entière, et lisible sans connaître les vingt-six tomes précédents: le récit-cadre en fait un point d'entrée commode. Les lecteurs adultes y trouveront la couche satirique, plus mordante ici qu'à l'accoutumée, et l'évocation d'un épisode réel de juillet 1861. On le conseillera aussi aux enseignants qui cherchent une porte d'entrée vers la guerre de Sécession, à condition de préciser aux élèves que l'album prend des libertés avec le déroulement militaire de la journée. L'amateur de bande dessinée historique documentée, en revanche, devra accepter le régime du gag et le format court de l'album classique.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
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Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.