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Couverture de Lucky Luke, tome 30

Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Calamity Jane

Première publication
1967
Éditions référencées
1

De quoi parle ce livre ?

Calamity Jane est le trentième album de la série de bande dessinée Lucky Luke, scénarisé par René Goscinny et dessiné par Morris, paru chez Dupuis en 1967. Il met en scène, dans l'univers du cow-boy solitaire, la figure historique de Martha Jane Cannary, dite Calamity Jane. Après avoir tiré Lucky Luke d'un mauvais pas face aux Apaches, cette femme au comportement rude (elle boit, fume, joue aux cartes et manie le fusil) gagne le saloon d'El Plomo lors d'un bras de fer, au détriment de son propriétaire, August Oyster. Ce dernier retourne contre elle la bonne société de la ville, qui réclame son départ. Pour la défendre, Lucky Luke entreprend d'en faire une dame respectable, à la manière de Pygmalion, et engage un professeur de bonnes manières. En parallèle, il enquête sur un trafic d'armes destinées aux Apaches. Les deux intrigues se rejoignent lorsque Oyster se révèle être le trafiquant, ce qui provoque une attaque indienne repoussée par Jane et Lucky Luke.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Calamity Jane, ou le Pygmalion western de Goscinny et Morris

Trentième album de Lucky Luke, publié chez Dupuis en 1967, Calamity Jane porte la signature du tandem le plus fécond de la bande dessinée franco-belge : Morris au dessin, René Goscinny au scénario. L'album mérite qu'on s'y arrête pour une raison précise. Partant de la figure légendaire de Martha Jane Cannary, cette aventurière de l'Ouest américain que l'imaginaire populaire a changée en icône, Goscinny greffe sur elle la trame de Pygmalion, que la comédie musicale My Fair Lady venait de populariser à l'écran. Le résultat interroge, l'air de rien, ce que civiliser veut dire, et qui décide de ce qu'est une dame.

L'album repose sur une construction à deux détentes. D'un côté, un ressort comique central : les dames patronnesses de la petite ville, choquées qu'une femme boive, chique, joue au poker et manie le fouet mieux que les hommes, se donnent pour mission de faire de Calamity une vraie lady. Leçons de maintien, de diction, de danse et de couture s'enchaînent, et Goscinny y déploie tout son art du contraste entre le langage précieux des bourgeoises et la rudesse joyeuse de son héroïne. De l'autre, une intrigue d'aventure plus classique : un trafic d'armes et d'alcool, mené par un homme que la ville place au-dessus de tout soupçon, menace la paix de la région et donne à Lucky Luke sa fonction familière de redresseur de torts.

Le vrai sujet, pourtant, n'est pas le trafic mais la question que pose le titre même : qu'est-ce qu'une dame ? Goscinny reprend la mécanique de Pygmalion, mais il la retourne. Là où la pièce de Shaw fait de la transformation une réussite (Eliza Doolittle devient une autre femme), l'album montre surtout l'absurdité de vouloir corriger une femme qui n'a besoin d'être corrigée en rien. Calamity est déjà compétente, libre et loyale ; ce que la société lui reproche, ce ne sont pas ses défauts, mais son refus des codes féminins de l'époque. Le rapprochement des deux intrigues n'est d'ailleurs pas gratuit : pendant que les bonnes âmes s'acharnent à polir une héroïne foncièrement honnête, le vrai danger vient d'un notable que ses belles manières mettent à l'abri des soupçons. La satire vise ainsi une même cible, l'écart entre les apparences et la valeur réelle, et le comique de mœurs finit par porter une charge presque féministe, remarquable pour une bande dessinée grand public de 1967.

Côté style, le duo fonctionne à plein régime. Le trait de Morris, nerveux et caricatural, excelle à croquer les bagarres de saloon, les mimiques outrées et la dégaine masculine de Calamity, la chique au coin des lèvres. Goscinny, lui, truffe les dialogues d'anachronismes et de jeux de mots, et installe des gags récurrents (la chique crachée avec une précision redoutable, les rechutes de l'élève rétive dès qu'on la croit assagie) qui rythment la lecture. L'humour repose autant sur le running gag que sur la satire douce des bonnes manières, dans cet équilibre entre tendresse et moquerie qui est la marque de la série à son meilleur.

Reste que l'album s'inscrit dans une série qui laisse peu de place aux femmes : Calamity y fait figure d'exception, quelques années avant la Ma Dalton de 1971. Ce statut singulier explique sans doute qu'on lui prête aujourd'hui une portée que Goscinny n'a peut-être pas visée aussi consciemment ; le propos reste d'abord au service du rire, et l'on aurait tort d'y lire un manifeste. Mais l'intuition est là, et elle donne à l'ensemble une saveur qui a plutôt bien vieilli.

Notre verdictCalamity Jane n'est pas le Lucky Luke le plus trépidant, mais c'est l'un des plus attachants, et sans doute l'un des plus fins dans ce qu'il donne à voir. Porté par une héroïne mémorable et par l'idée maligne de retourner le mythe de Pygmalion, l'album transcende son intrigue d'aventure un peu convenue par la qualité de son propos et la vivacité du duo Morris-Goscinny. On rit, et l'on referme le volume avec le sentiment d'avoir croisé un personnage plus riche que la plupart des silhouettes du western de papier. Une réussite mineure par l'ampleur, majeure par le charme et la finesse.

Points forts

  • Une héroïne hors normeEn 1967, confier le premier rôle à une femme qui boit, jure et rosse les hommes relève presque de l'audace. Calamity n'est ni faire-valoir ni intérêt amoureux: elle est l'égale de Lucky Luke, et l'album la traite avec une évidente affection.
  • Le détournement de PygmalionGreffer la trame de My Fair Lady sur le western est une vraie idée de scénariste, et Goscinny l'exploite jusqu'au bout: la satire vise moins l'héroïne à corriger que la société qui prétend la corriger, jusqu'à ce que le vrai danger vienne d'un homme que personne n'imagine coupable.
  • Le métier du duo Morris-GoscinnyDessin expressif, sens du mouvement, dialogues ciselés et gags qui tombent juste: l'album illustre la mécanique bien huilée qui a fait l'âge d'or de la série.

Réserves

  • Une intrigue d'aventure convenueLe fil du trafic reste fonctionnel et sans surprise. Le méchant manque d'épaisseur et n'existe que pour donner à Lucky Luke de quoi agir, loin de la richesse du portrait de Calamity.
  • Une satire qui ne pousse pas ses avantagesLe procédé des dames patronnesses, drôle au départ, tourne un peu en rond, et la critique des conventions, bien réelle, reste prudente: l'album amuse plus qu'il ne dérange, et se garde de heurter le lecteur familial auquel il s'adresse d'abord.

À qui s’adresse ce livre ?

Calamity Jane s'adresse d'abord au large public familial qui a toujours été celui de Lucky Luke : les enfants y trouveront l'action, les bagarres et les gags visuels, sans que rien ne les heurte. Mais l'album gagne à être lu par les adultes, qui goûteront la satire des convenances, les clins d'oeil à My Fair Lady et le portrait, étonnamment moderne, d'une femme libre. C'est aussi un bon titre pour qui veut découvrir la série par un album plus thématique que la moyenne, ou pour le lecteur curieux de voir comment une bande dessinée populaire des années 1960 aborde, l'air de rien, la question des rôles féminins.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Éditions référencées, avec ISBN, éditeur, date de parution et format
ÉditionÉditeurParutionFormatISBNDisponibilité
Lucky Luke, tome 30Calamity JaneDupuisAutre · 46 p. · Français978-2-8001-1448-4Non renseigné

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.