De quoi parle ce livre ?
Trente-cinquième album des Tuniques Bleues, Captain Nepel quitte les champs de bataille de la guerre de Sécession pour revenir à Fort Bow, le poste avancé où la série avait pris son départ à la fin des années soixante. Le colonel Appeltown étant tombé malade, le sergent Chesterfield et le caporal Blutch sont chargés d'escorter jusqu'au fort l'officier appelé à le remplacer, le capitaine Nepel. Chesterfield accepte la corvée sans rechigner: il compte bien y revoir Amélie, la fille du colonel, dont il est épris depuis toujours. Mais l'homme qu'il convoie n'a rien d'un chef ordinaire. À peine installé, Nepel décrète que Fort Bow doit être réservé aux « vrais Américains » et fait chasser tous ceux qu'il juge étrangers: les Indiens installés en paix aux abords du camp, les employés noirs et chinois qui servaient la garnison. L'équilibre vole en éclats, les expulsés refusent l'affront, et l'avant-poste bascule vers un conflit dont personne, hormis son nouveau commandant, ne voulait. Entre un sergent trop discipliné pour désobéir et un caporal trop lucide pour approuver, il revient au duo de tenter l'impossible: parler avant que les fusils ne parlent.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Un western en forme de tract antiraciste
Prépublié dans le journal Spirou avant de paraître en album chez Dupuis en septembre 1993, Captain Nepel appartient à cette famille de récits où Raoul Cauvin cesse un instant de plaisanter et abat une carte politique. Le titre se lit à l'envers: Nepel, c'est Le Pen, et l'officier que Blutch et Chesterfield doivent conduire jusqu'à Fort Bow, borgne et péremptoire, est le décalque à peine masqué d'un tribun d'extrême droite alors en pleine ascension en France. Vingt-cinq ans après les débuts de la série, le tandem le plus dépareillé de la bande dessinée franco-belge se retrouve ainsi embarqué dans une fable sur la xénophobie, costumée en western et servie avec les moyens assumés de la comédie troupière.
La construction obéit à un schéma que Cauvin manie depuis longtemps: un convoi, une arrivée, une décision absurde, une escalade, puis la tentative de rattrapage. Le premier mouvement installe le voyage et l'antipathie immédiate entre l'officier et ses deux escorteurs. Le deuxième montre Fort Bow tel qu'il ne sera bientôt plus, un poste où la troupe, les Indiens des environs et les employés civils de la garnison avaient trouvé un arrangement sans grandeur mais parfaitement vivable. Le troisième déroule les conséquences du décret. Le mécanisme frappe parce qu'il est simple: il suffit d'un homme et d'un ordre pour défaire ce que des années de voisinage avaient rendu possible.
Cauvin place surtout son duo dans la position la plus inconfortable de toute la série: l'adversaire n'est pas en face, il porte le même uniforme. Chesterfield, sergent jusqu'au bout des moustaches, obéit à un supérieur qu'il déteste parce que le galon prime sur l'homme qui le porte. Blutch, lui, se moque du galon comme de sa première guerre et dit tout haut ce que le lecteur pense. La désobéissance devient dès lors la seule attitude honorable, et le vieux ressort de la série, la loyauté contre la conscience, se trouve appliqué à un sujet qui n'a rien de drôle.
Le ton oscille en permanence, et c'est là que l'album se joue. Les gags de caserne, les reparties de Blutch et les rapports orageux entre le sergent et son nouveau supérieur maintiennent le rythme d'une comédie, tandis que le propos, lui, est frontal, presque pamphlétaire. Cauvin ne cherche ni la nuance ni l'ambiguïté: son capitaine est odieux dès sa première case et la démonstration file en ligne droite jusqu'à son terme. On peut y voir une faiblesse dramatique ou, à l'inverse, la clarté d'une fable destinée d'abord à des lecteurs de dix ans, à qui elle explique en moins de cinquante planches comment un discours d'exclusion fabrique une guerre.
Graphiquement, Lambil reste un pur produit de l'école de Marcinelle, ce trait rond et nerveux né dans les pages de Spirou: visages élastiques, silhouettes toujours en mouvement, science du décor et de la chevauchée. Il excelle dans les scènes collectives, l'ordonnancement d'un fort, la poussière levée par une colonne de cavalerie, et sa caricature de Nepel dit en un profil ce que le scénario met plusieurs pages à formuler. Les couleurs chaudes et sableuses de Vittorio Leonardo achèvent d'installer l'atmosphère de western que le récit revendique. Quant au décor de Fort Bow, où tout avait commencé à la fin des années soixante, il ajoute pour les fidèles une note nostalgique qui rend l'irruption du nouveau commandant plus brutale encore.
Notre verdictCaptain Nepel n'est pas le sommet des Tuniques Bleues, mais c'est l'un de ses albums les plus francs. Cauvin y abandonne la prudence de la comédie troupière pour désigner nommément, ou presque, ce qu'il combat, et Lambil lui offre un écrin de western solide, chaleureux, parfaitement lisible. Le prix à payer est une intrigue sans mystère et un méchant de carton-pâte dont on pressent d'avance le sort. Reste un objet peu banal: une série populaire, lue par des centaines de milliers de lecteurs, qui accepte de se mouiller sur un sujet brûlant et le fait avec les armes qui sont les siennes, l'humour, le rythme et l'affection pour deux soldats qui n'aiment pas la guerre. Un tome utile plus qu'un grand tome, et qui se relit sans ennui.
Points forts
- Une charge politique frontale, chose rare dans la sérieCauvin ne se contente pas d'une allusion: il transporte une figure de l'actualité française dans l'Ouest américain et lui fait jouer jusqu'au bout la logique de ses discours. Le procédé est gros, mais il a le mérite du courage et de la lisibilité. Rares sont les séries jeunesse de cette ampleur à aborder le rejet de l'étranger aussi franchement, et la charge n'a rien perdu de sa force.
- Blutch et Chesterfield poussés dans leurs contradictionsLa mécanique du duo fonctionne à plein parce qu'elle sert le propos. Le sergent respecte la hiérarchie, le caporal respecte le bon sens, et l'album les oblige à choisir sans leur laisser d'échappatoire. Les dialogues, nerveux et sans graisse, tirent de cette tension autant de rires que de gêne, ce qui est exactement l'effet recherché.
- Un western tenu de bout en bout par le dessin de LambilUniformes, chevaux, palissades, campements: Lambil documente son Ouest sans jamais alourdir la page. Le découpage reste limpide, les scènes de foule lisibles, les expressions immédiatement compréhensibles, et le fort redevient un vrai lieu plutôt qu'un décor de fond. C'est du grand artisanat de journal, au service d'un récit qui avance vite.
Réserves
- Une thèse qui écrase l'intrigueLe capitaine est si uniformément détestable qu'il n'existe jamais comme personnage, seulement comme cible. L'album n'offre donc guère de surprise: on devine très tôt où l'histoire aboutira, et le plaisir de lecture repose entièrement sur le chemin, non sur l'issue. Les tomes les plus forts de la série, ceux qui laissent une part d'ambiguïté à leurs figures d'autorité, inquiètent davantage.
- Un clin d'œil que le temps a rendu opaqueLe jeu sur le nom parlait immédiatement au lecteur francophone de 1993. Trente ans plus tard, une bonne partie du public passera à côté de la référence sans la voir, et l'album se lit alors comme une fable antiraciste générique, efficace mais moins mordante. L'allusion a vieilli plus vite que le sujet qu'elle servait.
- Des figures secondaires réduites à leur fonctionLes employés civils du fort et les Indiens des environs sont d'abord les victimes désignées d'une démonstration. Cauvin les défend avec chaleur sans vraiment leur donner d'épaisseur, et certaines conventions du western, à commencer par le folklore prêté aux tribus, restent très datées pour un album qui dénonce précisément les assignations.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album vise en priorité les lecteurs de neuf à treize ans, qui y trouveront une aventure claire et une leçon de tolérance sans détour, ainsi que les fidèles de la série, heureux de retrouver Fort Bow, le colonel Appeltown et sa fille. Il fonctionne très bien en famille et en classe, où il sert de porte d'entrée commode pour parler du racisme et de la fabrication d'un bouc émissaire, à condition d'expliquer la référence politique qui lui a donné naissance. Les amateurs de reconstitution historique rigoureuse ou de satire tout en demi-teintes seront en revanche moins comblés: ce n'est ni un album documentaire sur la guerre de Sécession, ni un exercice de subtilité. Les nouveaux venus, eux, peuvent l'ouvrir sans rien connaître des trente-quatre tomes précédents.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.