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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Carte blanche pour un bleu

Première publication
2016
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Guerre de Sécession. Au sortir d'une bataille sanglante qui n'a laissé que peu de survivants dans le 22e de cavalerie, le sergent Chesterfield rentre au camp méconnaissable: sourd, muet, le regard vide, immobile dans un fauteuil roulant. Il a perdu conscience de tout, et l'état-major songe déjà à se débarrasser de lui. Le caporal Blutch, qui passe pourtant sa vie à le contredire, refuse cette solution et plaide sa cause devant le général Alexander. Il obtient carte blanche: trente jours, pas un de plus, pour faire réagir son supérieur par tous les moyens. Faute de médecine, Blutch improvise une thérapie de fortune et replonge le sergent dans les situations qui l'ont marqué, du coup de clairon à la cellule de prison, du ballon d'observation à une visite chez Miss Appeltown. Soixantième album de la série, paru chez Dupuis en octobre 2016, ce volume aborde la maladie avec les armes ordinaires du duo, l'obstination et le rire, et croise en chemin quelques figures familières, à commencer par l'inévitable capitaine Stark.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Trente jours pour ramener Chesterfield

Il y a quelque chose de vertigineux à voir Cauvin et Lambil, après cinquante-neuf albums de charges héroïques et de disputes de camp, immobiliser brusquement l'un de leurs deux héros dans un fauteuil roulant. Carte blanche pour un bleu, soixantième volume de la série, retire à Chesterfield la parole, le regard et l'autorité, et confie à Blutch le soin de le ramener parmi les vivants. Le pari est risqué: la mécanique comique des Tuniques Bleues repose tout entière sur le frottement de ces deux tempéraments, et l'album commence par en débrancher un. Cauvin sait ce qu'il fait, puisqu'il avait déjà joué ce tour à ses personnages vingt-sept ans plus tôt, mais dans l'autre sens.

La construction est celle d'un compte à rebours. Trente jours, une échéance posée dès les premières planches, et un protocole que Blutch improvise faute de mieux: puisque le sergent ne réagit plus à rien, il faut le remettre devant ce qui a compté pour lui. L'album prend la forme d'un chapelet de tentatives, un coup de canon, une sonnerie de clairon, une cellule de prison, un ballon d'observation, une visite chez Miss Appeltown, chacune fonctionnant comme une séquence autonome. Ce découpage en stations donne au récit un rythme de sketches: on avance par accumulation plutôt que par tension, mais chaque station autorise un changement de registre, du burlesque franc à la mélancolie.

Le vrai coup de force tient à l'inversion des rôles. Depuis les origines, Blutch est celui qui fuit, qui râle et qui démontre par l'absurde que la guerre est une sottise, Chesterfield celui qui croit, qui obéit et qui charge derrière le capitaine Stark. Priver le sergent de parole revient à priver le caporal de son contradicteur, donc de son emploi. Ce que Cauvin fait de ce vide est ce que l'album a de plus juste: Blutch se retrouve responsable, patient, presque maternel, et l'amitié bourrue qui court sous la série depuis quarante ans remonte à la surface sans jamais être formulée. Les lecteurs de longue date reconnaîtront pourtant le dispositif: en 1989, En avant l'amnésique! accordait déjà deux jours à Chesterfield pour rendre la mémoire à un Blutch privé de souvenirs. Le miroir retourné est le meilleur argument du volume, et sa limite la plus visible.

L'éditeur annonce un album sur la maladie, et c'est bien de cela qu'il s'agit: l'embarras d'une institution devant un homme qui ne rentre plus dans aucune case, et la tentation de s'en débarrasser plutôt que de s'en occuper. Cauvin ne théorise rien et n'emploie aucun vocabulaire clinique; il montre un camp qui ne sait pas quoi faire d'un soldat éteint, et un compagnon qui refuse de le rendre. La série a souvent été plus grave qu'on ne le dit, et ce volume prolonge cette veine avec une pudeur qui lui va bien.

Au dessin, Lambil reste fidèle au trait de l'école de Marcinelle qu'il pratique depuis les années soixante: silhouettes rondes, mouvement souple, chevaux nerveux, arrière-plans documentés sans lourdeur. L'exercice imposé par le scénario est redoutable, puisqu'il faut faire tenir des planches entières sur un visage qui n'exprime rien. Lambil s'en tire par le contraste, en chargeant d'expression tout ce qui entoure le sergent et en jouant de variations minuscules, une paupière, une inclinaison de tête.

Reste un tome anniversaire qui joue beaucoup avec sa propre mémoire, et qui finit par raconter la série autant qu'une histoire.

Notre verdictCarte blanche pour un bleu est un album de série longue qui trouve encore le moyen de se déplacer. En privant Chesterfield de la parole et de la conscience, Cauvin fabrique un vide au centre de son duo et laisse Blutch le combler par une fidélité qu'il n'avouerait jamais. La construction en compte à rebours produit un récit un peu en plateau, le ressort avait déjà servi en 1989 et les échos aux tomes antérieurs enferment le volume dans sa propre histoire, mais l'ensemble tient par la justesse du regard porté sur un homme cassé et par le refus du pathos. Lambil, dont le trait d'école de Marcinelle n'a rien perdu de sa souplesse, réussit l'exercice ingrat de faire tenir un album sur un visage éteint. Ce n'est pas le meilleur des soixante volumes, c'est l'un des plus tendres.

Points forts

  • Blutch en protecteur, une inversion qui éclaire tout le duoEn rendant Chesterfield muet et absent, Cauvin retire au caporal son adversaire favori et l'oblige à endosser le rôle du protecteur. Le déplacement montre la série sous un autre angle: Blutch défend devant l'état-major un homme dont il combat les convictions depuis soixante albums, et le lien qui unit les deux personnages devient visible sans qu'une seule réplique ait besoin de l'expliquer.
  • Un sujet grave abordé sans une once de pathosUn homme éteint, une hiérarchie qui songe à s'en débarrasser, un compagnon qui s'entête: le sujet pouvait virer au plaidoyer larmoyant. Cauvin le traite par la bande, par le gag et par l'obstination de Blutch, et obtient une émotion d'autant plus efficace qu'elle n'est jamais réclamée. La série confirme qu'elle sait être grave sans quitter le registre humoristique.
  • Le métier de Lambil face à un visage sans expressionLe trait de Lambil, héritier direct de l'école de Marcinelle, garde sa rondeur et son sens du mouvement, en particulier dans les scènes de cavalerie. Le tour de force du volume est ailleurs: faire vivre des dizaines de cases occupées par un visage qui n'exprime rien, en reportant l'expressivité sur les personnages alentour et sur des variations infimes du regard. La mise en couleurs sert ce contraste sans jamais l'appuyer.

Réserves

  • Une progression en plateauLe principe des trente jours conduit à une suite de tentatives juxtaposées: une idée, une mise en scène, un échec, puis on recommence. Le procédé permet de varier les tons, mais il produit une progression en plateau, sans véritable montée de tension, et quelques stations paraissent surtout là pour occuper le calendrier annoncé.
  • Une idée que la série avait déjà eueEn avant l'amnésique!, paru en 1989, reposait sur le même ressort avec les rôles échangés: Chesterfield disposait alors de deux jours pour rendre la mémoire à Blutch. Permuter les deux compagnons suffit à renouveler l'émotion, beaucoup moins à renouveler les gags, et qui connaît le vingt-neuvième tome verra souvent venir la mécanique. On est ici dans un Cauvin tardif, sûr de ses effets, économe en surprises, qui vaut par son angle et sa tendresse plus que par son invention.
  • Un album anniversaire qui suppose de la mémoireAlbum anniversaire oblige, les clins d'oeil aux volumes précédents sont nombreux et souvent savoureux, à condition d'avoir la série en tête. Celui qui découvre les Tuniques Bleues par ce tome suivra l'intrigue sans peine, mais perdra une bonne part de ce qui fait le prix de ces retrouvailles.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse d'abord aux fidèles de la série, qui y trouveront un volume à part, plus intime que guerrier, et une galerie de retours vers des épisodes anciens. Il convient aussi très bien aux jeunes lecteurs, à partir de neuf ans selon l'éditeur, le propos passant par des situations concrètes et par le rire plutôt que par des explications. Les lecteurs que le regard porté sur la maladie et sur l'homme cassé intéresse peuvent enfin le lire pour lui-même: ce n'est pas une étude, mais c'est une des rares séries humoristiques grand public à s'aventurer de ce côté. Ceux qui cherchent la grosse mécanique comique des premiers albums, ou qui gardent un souvenir précis du tome 29, seront en revanche un peu déroutés.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.