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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Cixi impératrice

Première publication
1998
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Sixième volume de Lanfeust de Troy et deuxième étape de son second cycle, Cixi impératrice déporte la série vers le Darshan, continent lointain peuplé de divinités où la quête se poursuit. Rappel du postulat: sur Troy, chaque habitant dispose d'un pouvoir magique minuscule que seule la proximité d'un sage rend actif; Lanfeust, apprenti forgeron, fait exception, puisqu'il les réunit tous. Séparés de Cixi, le sage Nicolède, sa fille aînée C'ian, Lanfeust, le troll Hébus et le dieu Sphax cheminent vers le Magohamoth, maître des dieux, échappent de peu à une attaque de trolls blancs, atteignent la Cité des Dieux et y découvrent l'extravagant quotidien des divinités, dont il faudra bien tirer un guide. Pendant ce temps, Cixi a choisi l'autre camp: elle rejoint Thanos Averroès, ennemi juré de Lanfeust, téléporteur redoutable qui s'est mis en tête de débarrasser le pays de ses sages, autant dire de priver Troy de sa magie. Le titre indique assez où cette alliance mène la cadette de Nicolède. Entre récit de voyage, satire des puissants et gags en rafale, l'album disperse le groupe fondateur et laisse ses héros en route vers la Cité des Glaces.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Cixi impératrice: la cadette change de camp, et Troy avec elle

Il existe des tomes de milieu de parcours qui se contentent de déplacer les pions d'une case. Cixi impératrice n'en est pas tout à fait un. En expédiant son personnage le plus indocile dans le camp d'en face, Arleston fait glisser une comédie d'aventure vers un registre nettement plus tendu. Quatre ans après L'Ivoire du Magohamoth, la mécanique tourne à plein régime et l'on pourrait redouter le pilotage automatique. L'album y échappe largement, grâce à trois décisions simples: disloquer le groupe fondateur, donner à la cadette une trajectoire qui n'appartient qu'à elle, et confier enfin à Thanos Averroès un projet qui menace le fonctionnement même du monde. Restait à voir si un récit calibré pour un gag par planche saurait ménager à cette bascule la place de respirer.

La construction repose sur une alternance simple et rentable. D'un côté, la troupe conduite par Nicolède, avec C'ian, Hébus et le dieu Sphax, progresse vers le Magohamoth dans un récit de voyage à étapes qui enchaîne l'attaque des trolls blancs, un trajet en train dont l'anachronisme ne gêne personne, l'arrivée à la Cité des Dieux et le marchandage d'un guide pour la suite. De l'autre, Cixi rallie Thanos Averroès. Le montage en contrepoint fait plus que varier les décors: il installe une ironie continue, puisque le lecteur sait ce que les héros ignorent encore. Arleston n'invente rien en matière de dramaturgie, mais il applique la recette avec métier, et le tome y gagne une tension que les précédents, plus picaresques, ne cherchaient pas.

Le vrai coup de force est ailleurs, dans la façon dont l'enjeu politique sort directement du postulat comique de la série. Sur Troy, chaque habitant dispose d'un pouvoir minuscule, souvent absurde, inutilisable hors de la présence d'un sage. C'était jusqu'ici un gisement de gags. En décidant que Thanos veut éliminer les sages, le scénario convertit cette règle du jeu en question de ressource et de domination: qui contrôle les sages contrôle la magie, donc l'équilibre entier du monde. Rares sont les séries humoristiques capables de faire de leur meilleure trouvaille comique leur meilleur ressort dramatique.

Cixi, elle, gagne en épaisseur ce qu'elle perd en innocence. Longtemps cantonnée au rôle de cadette délurée chargée de brouiller les cartes entre Lanfeust et C'ian, elle cesse d'être une complication sentimentale pour devenir une force autonome, avec ses appétits et son calcul. Le titre annonce la couleur sans détour, et cette promotion vaut mieux, dramatiquement, que dix planches de quiproquos amoureux.

L'écriture reste fidèle à sa mécanique: calembours, anachronismes assumés, patronymes bricolés, dialogues qui tirent la couverture au gag. La Cité des Dieux offre à cette veine son meilleur terrain. Le panthéon y est domestiqué, occupé de préséances, de vanités et de petits arrangements, et la satire mord davantage qu'ailleurs parce qu'elle vise moins la fantasy que nos propres institutions.

Graphiquement, Tarquin est au sommet de sa première manière. Rien ici de la sobriété ni de l'économie de moyens: le trait est charnu, l'encrage nerveux, les anatomies héroïques, les décors saturés de détails, dans une filiation qui doit davantage à l'illustration d'heroic fantasy anglo-saxonne qu'aux hebdomadaires franco-belges. Les grandes cases panoramiques servent le dépaysement, le découpage garde une lisibilité constante dans l'action, et la mise en couleurs, chaude et fortement contrastée, unifie l'ensemble. On peut juger ce dessin démonstratif; il est en tout cas parfaitement accordé à ce que le récit lui demande.

Notre verdictSixième étape d'un feuilleton qui aurait pu se contenter de son succès, Cixi impératrice est le volume où Lanfeust de Troy accepte de faire mal. La défection annoncée par le titre reconfigure le groupe, l'offensive de Thanos contre les sages donne au conflit une ampleur qu'il n'avait pas, et la Cité des Dieux offre à la satire d'Arleston son meilleur terrain de jeu. Rien de cela ne coûte au plaisir immédiat: on rit autant qu'avant, et le dessin de Tarquin garde la générosité qui a fait la fortune de la série. Les limites n'ont pas bougé non plus: un humour qui désamorce ce qu'il vient de construire, un regard sur son héroïne que les années ont rendu plus voyant. Reste un album d'aventure mené tambour battant, plus dense que ses aînés, et le meilleur endroit du cycle pour vérifier que cette fantasy de bonne humeur savait, à l'occasion, être autre chose qu'une farce.

Points forts

  • Un renversement qui relance la mécaniqueFaire passer Cixi dans le camp adverse est la meilleure décision du cycle. La série disposait d'un groupe soudé et d'un adversaire lointain; elle se retrouve avec une ligne de fracture intime, et le montage alterné en tire un suspense que les tomes précédents, occupés à enchaîner les étapes, ne cherchaient pas.
  • Un enjeu né du postulat lui-mêmeEn s'attaquant aux sages, Thanos ne menace pas seulement des personnages: il menace la règle du jeu qui rend Troy amusante. L'idée donne au conflit une portée politique inattendue, la magie devenant une ressource dont un ambitieux peut organiser la pénurie.
  • La Cité des Dieux, sommet satirique du volumeLe détour chez les divinités est le morceau de bravoure de l'album: panthéon domestiqué, vanités, marchandages, passe-droits. Arleston y trouve le registre qui lui réussit le mieux, la parodie sociale déguisée en fantasy, et Tarquin y déploie ses décors les plus généreux.
  • Un dessin de pure séductionTrait souple, encrage nerveux, sens du volume et du mouvement: Tarquin impose une fantasy solaire et luxuriante, très éloignée des grisailles habituelles du genre. Les planches se lisent vite et se regardent longtemps, ce qui explique une bonne part du succès de la série.

Réserves

  • Cixi promue, Cixi cadrée comme avantL'album donne enfin une trajectoire à son personnage féminin le plus vivant, mais continue de le regarder en objet de désir, poses et tenues comprises. L'écart entre l'ambition annoncée par le titre et le traitement graphique saute aux yeux aujourd'hui, et affaiblit ce qui aurait pu être un beau portrait d'ambitieuse.
  • Le gag qui désamorce la tensionLe calembour revient rarement plus d'une planche après le précédent. Cette générosité fait le charme de la série, mais elle rabote les moments qui demanderaient du silence: une trahison, une menace, une mort frôlée retombent aussitôt dans le comique de répétition.
  • Un volume qui ne s'ouvre pas seulMalgré les rappels placés en tête d'album, le tome suppose acquis un monde, une galerie de personnages et une quête déjà longue. Qui commence ici suivra l'action sans peine, mais manquera l'essentiel de ce qui se joue entre Lanfeust, C'ian et Cixi.

À qui s’adresse ce livre ?

Cixi impératrice s'adresse d'abord aux lecteurs de la série, qui y trouveront le tome le plus lourd de conséquences depuis le début. Pour les autres, c'est une porte d'entrée honnête dans la fantasy humoristique à la française, celle qui se moque de ses propres codes sans les mépriser, plus proche de l'esprit de Terry Pratchett que de celui de Tolkien, et qui se lit sans culture préalable du genre. L'album convient bien aux adolescents et aux jeunes adultes; on le réservera aux plus jeunes avec un peu de prudence, tant l'érotisme de pacotille et quelques scènes brutales y restent présents, sur un mode léger mais visible. Les amateurs de beau dessin y trouveront largement leur compte, en particulier ceux que séduisent l'illustration d'heroic fantasy et les décors foisonnants. En revanche, les lecteurs qui attendent d'une fantasy qu'elle soit grave, ou qui supportent mal le calembour continu, passeront leur chemin sans regret.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.