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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Colorado Story

Première publication
2013
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Cinquante-septième album des Tuniques Bleues, Colorado Story éloigne le sergent Cornelius Chesterfield et le caporal Blutch des champs de bataille où la série les malmène depuis bientôt un demi-siècle. La guerre de Sécession suit son cours, mais les troupes de l'Union n'ont plus seulement les Confédérés en face d'elles: sur leurs arrières, une bande de mercenaires aux ordres du capitaine Miller, esclavagiste notoire décidé à empêcher la victoire du Nord abolitionniste, harcèle les colonnes nordistes. L'état-major veut savoir qui finance ces hommes et choisit d'en infiltrer deux dans leurs rangs. Chesterfield y voit une occasion de servir, Blutch une idée détestable de plus, et les voilà pourtant déclarés volontaires, promus agents doubles et expédiés loin de la ligne de front, jusque dans les forêts du Colorado. Cauvin puise, comme souvent, dans un épisode peu connu du conflit pour donner un socle documentaire à ce qui demeure une comédie de troupe: satire de la hiérarchie militaire, gags de campement et amitié increvable entre deux hommes que tout sépare.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Colorado Story: les Tuniques Bleues en mission d'infiltration, loin du front

Paru chez Dupuis en octobre 2013, Colorado Story porte le numéro cinquante-sept d'une série née dans Spirou en 1968 sous le crayon de Louis Salvérius, et reprise par Willy Lambil après la mort prématurée de celui-ci. Quarante-cinq ans plus tard, Raoul Cauvin et son dessinateur en sont à ce stade où la mécanique tourne seule: promesse de l'album autant que risque, confort de lecture immédiat d'un côté, routine installée de l'autre. L'album cherche la parade du côté du déplacement: plutôt que de camper une fois de plus dans la boue des bivouacs, Cauvin envoie ses deux héros en infiltration et emprunte au récit d'espionnage ses figures obligées, l'identité d'emprunt, la peur d'être démasqué, l'argent qu'il faut remonter à sa source.

La construction relève d'un savoir-faire poussé jusqu'à l'automatisme: une mission impossible confiée à ceux qui la méritent le moins, un Chesterfield que le devoir enflamme, un Blutch embarqué avant d'avoir pu protester, puis une file de séquences calibrées comme des sketches, chacune refermée par une chute en bas de planche. L'infiltration renouvelle le décor et fournit un moteur limpide, mais Cauvin la traite surtout comme un gisement de quiproquos. Le récit progresse par paliers plutôt que par accélérations, et le plaisir de l'auteur se loge visiblement dans le dialogue, dans l'écart entre le sérieux des uns et l'ironie des autres.

Le choix de l'adversaire mérite pourtant qu'on s'y arrête. Miller n'est pas un officier sudiste en tunique grise mais un esclavagiste qui loue des tueurs, et la question posée n'est plus celle d'une bataille à gagner: c'est celle de l'argent qui alimente la guerre et des intérêts privés qui prospèrent sur elle. La série n'a jamais réduit la guerre de Sécession à un décor pittoresque: sous les gags, elle rappelle que le conflit a coûté des centaines de milliers de vies et que l'esclavage en était l'enjeu. Blutch, objecteur de conscience avant l'heure, porte cette lucidité désabusée; Chesterfield incarne l'obéissance patriotique et l'aveuglement qui va avec. Le duo tient parce qu'il n'est jamais un simple attelage comique: c'est un désaccord moral ambulant, doublé d'une affection que ni l'un ni l'autre n'avouera.

Graphiquement, Lambil reste un pur produit de l'école de Marcinelle, celle du journal Spirou et des éditions Dupuis: trait rond et souple, silhouettes élastiques, visages hyperexpressifs, sens du mouvement hérité de la caricature bien plus que de la reconstitution académique. Rien à voir avec la ligne claire d'un Hergé: ici le dessin déforme pour faire rire, ce qui lui permet de faire passer sans pédagogie une documentation sérieuse sur les uniformes, l'armement et les chevaux. Ses arrière-plans se font parfois plus sommaires, mais les chevauchées gardent une lisibilité immédiate. Le découpage, gaufrier assoupli de quelques cases larges, sert le tempo du gag, tandis que les couleurs franches et chaudes de Vittorio Leonardo opposent la fange des campements à la verdure du Colorado.

Reste que l'écriture puise dans un stock de motifs éprouvés: sottise réglementaire du sergent, répliques assassines du caporal, incurie des officiers supérieurs. Ils font le charme de la série autant qu'ils en dessinent la limite.

Notre verdictColorado Story est un album de belle facture qui ne prend aucun risque. Cauvin y déroule sa partition avec une aisance de vieux professionnel, Lambil y montre que son trait garde toute son énergie, et le tandem Chesterfield-Blutch reste l'un des plus justes de la bande dessinée humoristique franco-belge. L'idée de l'infiltration apporte un vrai dépaysement et un joli moteur de comédie, mais elle demeure sous-exploitée: la tension attendue ne monte jamais, l'adversaire est trop vite désamorcé et la question du financement de la guerre, la plus stimulante du lot, reste au seuil du récit. On referme un tome agréable, calibré pour son public, qui n'ajoutera rien de décisif à une série que ses lecteurs aiment pour sa constance.

Points forts

  • Un duo comique qui n'a rien perdu de son ressortChesterfield et Blutch fonctionnent ici comme au premier jour: le zèle du sergent lance l'action, la mauvaise foi du caporal la commente, et l'affection bourrue qui les lie empêche la farce de tourner à la pure mécanique. L'infiltration, qui les oblige à jouer un rôle de concert, met leur complicité en pleine lumière.
  • Un dépaysement bienvenu après cinquante-six albumsQuitter le campement et la ligne de front pour une opération clandestine donne à la série un air de western d'espionnage qui la sort de sa routine militaire. Le détour par les forêts du Colorado offre en prime à Lambil des paysages plus amples que les tentes et les popotes habituelles.
  • Un dessin d'école de Marcinelle toujours vivantLe trait de Lambil, rond, mobile, adossé à une documentation solide en matière d'uniformes et de chevaux, garde une lisibilité exemplaire. Les scènes d'action se suivent sans effort, les visages portent le comique à eux seuls, et les couleurs de Vittorio Leonardo soutiennent l'ensemble sans alourdir la page.
  • Un arrière-plan historique qui ne sert pas de simple décorEn faisant de l'adversaire un esclavagiste qui achète des mercenaires plutôt qu'un soldat confédéré anonyme, l'album ramène le conflit à son enjeu réel et à la question rarement posée de son financement. La série continue de glisser un peu d'histoire américaine dans une collection grand public familial.

Réserves

  • Une intrigue trop sage, sans véritable tensionLe principe de l'infiltration promettait un jeu dangereux et une pression croissante sur les deux imposteurs. Cauvin s'en tient à une progression jalonnée de gags, où les obstacles se dénouent sur le mode comique plutôt que sur celui du suspense. L'amateur de récit d'espionnage restera sur sa faim.
  • Des antagonistes désamorcés par le régime comiqueMiller et ses hommes portent un projet odieux, mais le ton de la série leur interdit d'être vraiment inquiétants et la menace reste largement théorique. Le sujet aurait pourtant supporté la part de noirceur que la série sait distiller ailleurs.
  • Une mécanique de gags devenue prévisibleLa bêtise réglementaire de Chesterfield et les répliques résignées de Blutch reviennent selon un tempo si bien rodé que le lecteur assidu anticipe la plupart des chutes. Le cinquante-septième tome assume sa formule sans chercher à la déplacer d'un pouce.
  • Un sujet historique effleuré plutôt que traitéLa piste la plus intéressante, celle de l'argent qui finançait la guerre et la défense de l'esclavage, sert d'accroche puis s'efface derrière les péripéties. Quelques pages de plus lui auraient donné le corps qu'elle mérite, sans rien coûter au rire.

À qui s’adresse ce livre ?

Colorado Story s'adresse d'abord aux fidèles de la série et aux jeunes lecteurs à partir de neuf ou dix ans: le récit est autonome, la violence reste hors champ ou traitée sur le mode comique, et la lecture ne suppose aucune connaissance des tomes précédents. C'est aussi un bon album de lecture familiale, chacun y trouvant son niveau, le gag pour les plus jeunes, la satire des galons pour les adultes. Les enseignants qui abordent la guerre de Sécession avec la série y trouveront une entrée honnête, à condition de la compléter. Le lecteur adulte qui découvre Les Tuniques Bleues gagnerait en revanche à commencer par ses sommets, plus mordants.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.