Le fil littéraireParutions, entretiens, critiques et patrimoineRecevoir l’essentiel
Rechercher

MangaLangue d’origine : Japonais

Croire en ses rêves

Première publication
2004
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Vingt-quatrième tome de One Piece, paru chez Glénat le 2 novembre 2004, ce tankobon réunit les chapitres 217 à 226, prépubliés dans le Weekly Shonen Jump. Sa position est charnière : le chapitre d'ouverture referme l'arc Alabasta, les neuf suivants ouvrent l'arc Jaya, première étape de la saga de l'Île céleste. Le Vogue Merry a repris la mer quand Nico Robin se révèle passagère clandestine et s'impose comme septième membre de l'équipage, sous l'œil méfiant de Zoro. La route se brouille ensuite : un chapitre entier s'emploie à expliquer pourquoi les Log Pose sont sphériques, et le cap vers Jaya cesse d'être une affaire de simple relevé. Les Chapeaux de paille croisent d'abord l'homme-singe Masira, roi du repêchage, puis abordent Mock Town, port de pirates où le mépris tient lieu de conversation. Bellamy la Hyène y prend l'équipage à partie et tourne en dérision ceux qui croient encore à leurs rêves, alors qu'une promesse de ne pas se bagarrer dans cette ville lie les mains des Chapeaux de paille. Le volume se referme sur l'arrivée de Shojo, roi de la fouille sous-marine.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Mock Town, ou le rêve mis en accusation

Un tome de shonen hebdomadaire se juge rarement seul, et celui-ci moins que d'autres : il tient tout entier dans un déséquilibre assumé. Eiichirō Oda consacre un unique chapitre à solder l'immense arc d'Alabasta, puis emploie les neuf suivants à planter un décor, une économie, une galerie de figures et surtout une question. Aucun affrontement décisif ne s'y livre. Le volume avance pourtant, et sur un terrain que la série n'avait encore jamais occupé de front : celui du rêve considéré non plus comme moteur, mais comme objet de litige.

Le découpage du volume trahit un savoir-faire de feuilletoniste. Oda dispose d'un chapitre pour refermer Alabasta et ne le gaspille pas : l'irruption de Nico Robin en passagère clandestine règle en quelques planches ce que d'autres auteurs auraient étiré sur un arc entier. Le procédé est abrupt, mais il épouse la logique du Weekly Shonen Jump, où chaque livraison doit produire son effet. Plutôt que de négocier l'intégration de l'ancienne adversaire, Oda la pose comme un fait accompli et laisse la méfiance de Zoro courir sous le reste du tome comme une dissonance de fond, jamais tranchée, jamais oubliée.

Le rythme change ensuite de nature. Oda consacre un chapitre entier à expliquer pourquoi les Log Pose sont sphériques, façon de prévenir que la navigation elle-même va devenir un problème, puis lâche Masira et sa troupe dans plusieurs chapitres de vacarme. Ces hommes-singes relèvent d'un registre que la série pratique depuis ses débuts, celui du grotesque comme sas. Leur fonction est pourtant structurelle : le repêchage, la fouille des fonds, l'obstination à remonter ce que la mer a englouti composent un décor qui renseigne avant d'expliquer. On devine ce que ces eaux recèlent bien avant qu'un personnage ne le formule.

La trouvaille dramaturgique se joue à Mock Town. Oda y prive volontairement son héros de son outil principal : la promesse de ne pas se bagarrer dans cette ville transforme chaque provocation en épreuve de retenue, et le lecteur de shonen, habitué à voir la tension se dénouer par le poing, se retrouve devant des planches où rien ne se libère. Le pari est risqué dans un magazine qui vit du combat hebdomadaire. Il produit une tension d'un autre ordre, purement morale, dont le chapitre qui donne son titre au volume constitue le point d'orgue : la série laisse son propre moteur passer en jugement, exposé aux quolibets d'un port qui a cessé d'y croire.

Graphiquement, le tome joue d'un écart net. Le trait qui donne Masira relève de la déformation la plus élastique, quand les visages de Mock Town sont travaillés en rictus, en dents découvertes, en regards obliques, avec un encrage plus dur. Le noir et blanc y gagne : les trames vont d'abord à la mer et aux masses d'eau, et Oda réserve ses grandes cases aux apparitions, si bien que les planches de dialogue restent denses, presque encombrées, à l'image de la ville qu'elles décrivent. Lu de droite à gauche, l'enchaînement des cases de Mock Town accentue l'impression d'être pris à partie de face, sans échappatoire latérale.

Reste la place du volume dans l'arc. Ce tome ne couvre que l'entame de Jaya. Il ne résout rien, ne pose pas encore l'enjeu qui décidera de la suite du voyage, et se referme sur l'entrée en scène d'un nouveau venu plutôt que sur un climax. C'est la loi du tankobon : dix chapitres taillés pour une lecture hebdomadaire, reliés ensuite sans que la coupe ait été pensée pour le volume. Jugé comme fraction de récit, ce qu'il est, l'exercice tient parfaitement. Jugé comme objet autonome, il laisse une impression de seuil.

Notre verdictCroire en ses rêves est un tome de seuil, et il faut le juger comme tel. On n'y trouvera ni combat décisif ni révélation, mais un travail de mise en place mené avec une maîtrise du tempo que peu de séries hebdomadaires atteignent. Oda solde Alabasta en un chapitre, installe une île, une économie et une galerie de figures en neuf, et se paie le luxe d'interdire à son héros de se bagarrer au moment précis où le magazine attendait qu'il frappe. Le résultat est un volume un peu bancal dans son équilibre comique, franchement passionnant dès qu'il entre à Mock Town, et porteur d'une des rares séquences où la série interroge de front ce qui la fait avancer. Un tome de transition, oui, mais de ceux dont on comprend après coup qu'ils portaient l'essentiel.

Points forts

  • Un chapitre d'ouverture qui solde Alabasta sans traînerOda referme en un seul chapitre le plus vaste ensemble narratif que la série ait connu jusque-là, et fait de l'arrivée de Nico Robin un fait accompli plutôt qu'une négociation. Le tome démarre sans effet de traîne et récupère neuf chapitres pour installer tout autre chose. Peu de séries au long cours osent une bascule aussi sèche entre deux ensembles narratifs.
  • Une dramaturgie de la retenue, rare dans le shonen hebdomadaireEn imposant à son héros de ne pas se bagarrer à Mock Town, Oda désamorce le mécanisme même dont vit le magazine. La tension ne se dénoue plus par le combat, elle s'accumule de page en page, ce qui donne au volume une nervosité inhabituelle et une vraie tenue morale. Le lecteur attend une décharge qui ne vient pas, et cette frustration est exactement le sujet du tome.
  • Un décor qui renseigne avant d'expliquerLe repêchage de Masira, le Log Pose dont un chapitre entier justifie la forme, l'arrivée finale d'un roi de la fouille sous-marine: le tome laisse déduire ce que Jaya recèle au lieu de l'exposer. Les figures comiques servent de relais d'information, et le monde s'épaissit sans passage obligé par le discours explicatif. C'est du feuilleton d'aventure conduit avec économie.
  • Un écart de trait tenu d'un bout à l'autreL'élasticité des hommes-singes et l'encrage plus dur des visages de Mock Town cohabitent sans que le dessin perde son unité. Les rictus, les regards de biais et la densité des cases de dialogue installent une hostilité que le seul scénario n'aurait pas suffi à faire sentir.

Réserves

  • Un volume presque entièrement consacré à l'installationRien ne se conclut ici. L'enjeu qui décidera de la suite du voyage n'est pas encore posé, le tome se referme sur une simple entrée en scène, et qui espérait une résolution devra passer au volume suivant. C'est la condition ordinaire d'un tome de série au long cours, mais elle se fait sentir plus nettement que dans les précédents.
  • Le comique des hommes-singes tire en longueurMasira et sa troupe occupent plusieurs chapitres sur un ressort de gag peu varié, et le volume se referme en relançant le même registre avec Shojo. Ce comique de vacarme encadre la séquence de Mock Town et en dilue la tension: la couture entre les deux tonalités reste apparente.
  • L'entrée de Nico Robin est affirmée plus qu'elle n'est jouéeLe passage d'adversaire à équipière se règle en quelques planches. La méfiance de Zoro est bien posée, mais elle reste à l'état de fil tendu: le tome ne lui accorde pas la scène qui aurait donné du poids à cette recomposition de l'équipage.

À qui s’adresse ce livre ?

Ce tome s'adresse aux lecteurs déjà engagés dans la série : il suppose les vingt-trois volumes précédents, et notamment tout l'épisode d'Alabasta dont il constitue l'épilogue immédiat. Ce n'est en aucun cas une porte d'entrée. Il conviendra particulièrement à qui aime les phases d'installation, les décors qui se construisent par indices et les récits qui prennent le temps de poser leur thème avant de le mettre à l'épreuve. Les lecteurs venus chercher le grand affrontement hebdomadaire sont prévenus : il n'y en a pas ici, et l'absence est délibérée. La question que le volume met sur la table, celle de ce que valent les rêves face au cynisme, résonne différemment selon l'âge auquel on la lit, et sans doute plus durement passé l'adolescence.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.