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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

De l'or pour les Bleus

Première publication
2024
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Guerre de Sécession. En route vers une permission, le caporal Blutch et le sergent Chesterfield assistent à l'assassinat de deux soldats sudistes par des pillards. Fidèle à son idée du devoir, Chesterfield recueille les dernières volontés de l'un des mourants et promet de rapporter son médaillon à sa fiancée. Voilà les deux cavaliers nordistes déguisés en Mexicains et lancés vers le Sud, où on les prend pour les morts dont ils ont endossé l'identité. Car ces deux Confédérés participaient à un plan secret : convoyer un chargement d'or destiné à financer l'effort de guerre sudiste. Flanqués du fils du général Lee, les compères avancent masqués dans un pays saigné par le conflit, où le magot attire bien d'autres appétits. L'album reconduit le contrepoint fondateur de la série : l'idéalisme du sergent contre le pragmatisme d'un caporal qui n'aspire qu'à sauver sa peau. Soixante-huitième volume de la série créée en 1968 par Raoul Cauvin et Louis Salvérius, paru chez Dupuis le 18 octobre 2024, ce titre est le premier scénarisé par Fred Neidhardt, sur un dessin toujours signé Willy Lambil et des couleurs du Studio Leonardo.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Une ruée vers l'or pour roder la relève

Il y a des successions plus lourdes que d'autres. Raoul Cauvin a tenu la plume des Tuniques Bleues pendant plus d'un demi-siècle, avant de se retirer de son vivant : son retrait est annoncé en octobre 2020, à l'occasion du tome 65, L'Envoyé spécial, album à part paru hors ordre de numérotation et entièrement confié à BeKa et José Luis Munuera, coscénaristes, le second signant aussi le dessin. Le dernier scénario de Cauvin, Où est donc Arabesque ?, ne paraîtra qu'un an plus tard, en octobre 2021, deux mois après sa mort. Willy Lambil a ensuite poursuivi avec Kris, seul au scénario, sur Irish Melody puis Du feu sur la glace. Avec ce soixante-huitième volume publié chez Dupuis en octobre 2024, c'est Fred Neidhardt qui s'installe à la table du scénario, face à un dessinateur toujours penché sur sa planche, à quatre-vingt-huit ans. Venu du Psikopat, de la parodie et du canular, auteur du Syndrome de l'imposture, il ouvre son mandat par un album entièrement bâti sur une usurpation d'identité. Le clin d'œil est trop beau pour être fortuit.

La construction est celle d'un western de série, et c'est un choix assumé. Neidhardt ne cherche pas à réinventer le dispositif : il rebranche le moteur le plus fiable de la maison, celui de l'imposture. Pris pour deux Confédérés qu'ils ont vus tomber, Blutch et Chesterfield avancent masqués en territoire ennemi, situation qui produit mécaniquement du suspense (quand le mensonge va-t-il craquer ?) et du comique (le sous-officier le plus patriote de l'Union contraint de jouer les Sudistes). Poursuites, embuscades et scènes de dialogue alternent à cadence soutenue, et les quarante-huit planches passent sans temps mort notable. On y sent un scénariste appliqué, plus soucieux de cocher les cases que de bousculer la formule, mais qui connaît son matériau.

Le sel de la série est ailleurs, dans le contrepoint, et il est ici respecté. Chesterfield croit à l'armée, au drapeau et à la parole donnée ; Blutch ne croit qu'à sa peau et le dit avec une insolence de tire-au-flanc parfaitement lucide. Neidhardt écrit ces échanges avec un plaisir visible, même si son humour se loge davantage dans la situation et le pastiche du western que dans la fulgurance verbale qu'affectionnait Cauvin. La galerie secondaire fait mieux que remplir le décor : un révérend peu recommandable lancé sur la piste du magot, un soldat noir cantonné aux corvées, un fils de général qui porte son nom comme un fardeau. Chacun sert le vieux propos de la série : la guerre est d'abord une affaire de bêtise et d'hypocrisie. L'or, lui, fait plus que prétexte, puisqu'il rappelle que les conflits se financent, que l'héroïsme a un cours et que la cupidité tue autant que les canons.

Reste le dessin, qu'il faut regarder pour ce qu'il est : le trait d'un homme qui tient la série depuis plus d'un demi-siècle, après avoir succédé à Louis Salvérius. Lambil appartient de plein droit à l'école de Marcinelle, celle du journal Spirou, du rond, du mouvement et de la caricature affectueuse, aux antipodes de la ligne claire d'un Hergé. À quatre-vingt-huit ans, sa mise en page demeure limpide, ses chevauchées gardent leur élan, et l'on retrouve sans effort la silhouette longiligne de Blutch face à la carrure bourrue du sergent. L'œil pointilleux relèvera ici ou là une posture raide, un visage moins expressif qu'autrefois, et notera combien la couleur d'ambiance du Studio Leonardo travaille à creuser les décors. Le résultat n'a plus tout à fait la souplesse des grandes années, mais il conserve une chaleur artisanale devenue rare.

Notre verdictDe l'or pour les Bleus fait exactement ce qu'on attendait de lui : remettre la série sur ses rails après la disparition de Raoul Cauvin et les essais de plumes qui ont suivi. Fred Neidhardt s'installe avec respect, connaissance du matériau et un vrai sens du rythme, quitte à réutiliser des ressorts largement éprouvés plutôt qu'à proposer d'emblée sa propre lecture des personnages. Lambil, lui, tient sa ligne avec une constance qui force l'admiration, même si le trait ne dissimule plus tout à fait le poids des années. Le résultat est un album chaleureux, drôle par intermittence, plus mélancolique qu'il n'y paraît dans sa dernière ligne droite, et surtout rassurant sur la capacité de la série à durer. Reste à espérer que le prochain épisode ose davantage : la relève est en place, il lui manque encore une voix bien à elle.

Points forts

  • Un moteur d'intrigue taillé pour le duoL'usurpation d'identité place Blutch et Chesterfield dans la seule position où ils sont toujours drôles: contraints de coopérer, obligés de mentir, en désaccord permanent sur la conduite à tenir. Le scénario tire de cette situation sa tension comme ses meilleurs gags, sans jamais avoir besoin de forcer le trait.
  • Un rythme de feuilleton jamais relâchéPoursuites, embuscades, retournements et fausses pistes se succèdent sur quarante-huit planches qui se lisent d'une traite. Neidhardt a le sens du suspense de bas de page et n'oublie jamais que la série fut d'abord un feuilleton de magazine, conçu pour donner envie de tourner la page suivante.
  • Le trait de Lambil, mémoire graphique de la sérieHéritier de l'école de Marcinelle, Lambil conserve un découpage clair, des cavalcades enlevées et une galerie de trognes très expressive. Sa longévité sur le titre donne à l'album une continuité visuelle immédiate: mêmes corps, même énergie, même univers, servis par les couleurs d'ambiance du Studio Leonardo.
  • Une amertume assumée sous la comédieDerrière les gags, l'album n'oublie ni que la guerre de Sécession fut une boucherie, ni que l'or ne rachète rien, ni que la condition des Noirs américains, relégués aux corvées jusque dans les rangs de l'Union, mérite mieux qu'un décor. Le ton se fait par moments plus désabusé qu'à l'accoutumée, ce qui sauve le récit du simple exercice de style.

Réserves

  • Un album qui recycle plus qu'il n'inventeDéguisement, mission absurde, trésor convoité, virée en territoire ennemi: chaque ressort a déjà servi dans la série, parfois avec plus de mordant. Neidhardt joue la sécurité et signe un épisode compétent mais balisé, dont on devine assez tôt la trajectoire. Les lecteurs de longue date y trouveront le plaisir des retrouvailles plutôt qu'une véritable surprise.
  • Un dessin qui n'a plus la souplesse d'antanLa maîtrise est intacte, mais l'amateur attentif des albums des années quatre-vingt remarquera quelques postures figées, des expressions moins vives et des scènes d'action chargées où la couleur vient beaucoup au secours de la planche. Rien qui gâche la lecture, tout ce qu'il faut pour rappeler l'âge du dessinateur.
  • Un humour plus sage que celui de CauvinLa verve corrosive des dialogues de Cauvin, ses répliques assassines et son goût du non-sens laissent place à un comique de situation plus consensuel, nourri de références au western classique. C'est mené avec métier, mais l'étincelle d'insolence qui faisait la marque de fabrique de la série ne revient que par intermittence.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album vise d'abord les fidèles, ceux qui suivent Blutch et Chesterfield depuis des décennies et veulent savoir si le passage de témoin se passe bien : ils seront rassurés plus qu'électrisés. Il fonctionne très bien en lecture familiale, dès neuf ans comme le suggère l'éditeur, la violence du conflit restant traitée sur le mode de la caricature, avec un fond antimilitariste et une évocation de la condition des Noirs américains que les parents pourront prolonger en discussion. Les amateurs de western humoristique et de bande dessinée franco-belge classique y retrouveront un savoir-faire aujourd'hui rare. En revanche, qui cherche une étude historique savante sur la guerre de Sécession, ou un récit graphique formellement ambitieux, passera son chemin. Un néophyte peut commencer ici sans difficulté, la série ne réclamant aucune continuité, mais il découvrirait les personnages dans un épisode honorable plutôt que dans l'un de leurs sommets.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.