Le fil littéraireParutions, entretiens, critiques et patrimoineRecevoir l’essentiel
Rechercher

Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Dent pour dent

Première publication
2012
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Cinquante-sixième album des Tuniques Bleues, Dent pour dent ramène le sergent Chesterfield et le caporal Blutch au campement de cavalerie nordiste où se joue, entre deux batailles de la guerre de Sécession, leur guerre à eux. Tout part d'une farce de Chesterfield aux dépens d'Arabesque, la jument de Blutch. Or on peut à peu près tout faire subir au caporal, sauf s'en prendre à son cheval. Depuis, Blutch rumine. Arrive alors une lettre: le sergent y apprend qu'il est le père d'une petite fille et qu'il lui faut renoncer à l'uniforme pour assumer ses devoirs de chef de famille. Sommé de choisir entre ses galons et une paternité dont il ignorait tout, Chesterfield obtempère la mort dans l'âme, avant de découvrir que la mère supposée n'a jamais eu d'enfant ni écrit la moindre ligne. Reste à savoir qui a eu le culot de monter pareil canular, et le sergent a sa petite idée sur la question. Cauvin bâtit ainsi un récit de talion en miroir, où les comptes se règlent à coups de blagues plutôt qu'à coups de sabre et où l'adversaire n'est jamais celui d'en face. Quarante-huit pages de comédie de caserne, dessinées par Willy Lambil et mises en couleurs par Vittorio Leonardo.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Blutch, Chesterfield et la loi du talion

Paru chez Dupuis en octobre 2012, Dent pour dent est le cinquante-sixième volet d'une série née dans le journal Spirou en 1968 et qui, à ce stade, n'a plus rien à prouver ni personne à convaincre. Raoul Cauvin au scénario depuis l'origine, Willy Lambil au dessin depuis le début des années 1970, Vittorio Leonardo à la couleur: l'équipe travaille en terrain connu, celui du duo comique le plus solidement installé de la bande dessinée franco-belge. L'album n'a pas l'ambition des volets les plus sombres de la série, ceux où la guerre de Sécession cesse d'être un décor pour devenir un sujet. Il assume au contraire son régime de comédie de caserne, avec une mécanique de vengeance en deux temps et un enjeu qui, pour Chesterfield, vaut bien une bataille: ses galons.

La construction repose sur une symétrie simple et parfaitement lisible: une blague, puis la blague en retour. Cauvin n'a pas besoin de plus de quelques planches pour installer le contentieux, et le reste de l'album déroule les conséquences d'une seule idée, la fausse lettre de paternité. C'est un ressort de vaudeville transplanté sous l'uniforme bleu, et il fonctionne parce qu'il touche la seule chose à laquelle Chesterfield tient vraiment: son statut. Priver le sergent de ses galons, c'est le priver de son identité, et l'album trouve là un moteur plus riche que la simple farce.

Le point de départ, lui, est moins anodin qu'il n'y paraît, puisqu'il repose sur ces substances que l'on fait avaler aux soldats pour leur donner du cœur au ventre et que Chesterfield détourne à ses propres fins. Cauvin ne s'attarde pas sur ce qu'un tel détail dit de la guerre réelle: le motif sert de détonateur comique et l'album passe aussitôt à autre chose.

Le vrai sujet, en effet, tient en une question que le récit pose sans jamais l'énoncer: ce que l'uniforme fait à celui qui le porte. Chesterfield n'est pas seulement un militaire de carrière, il est militaire de part en part, et l'album le prend précisément par là. Le voir hésiter entre ses galons et une famille qu'il n'a pas eu le temps de désirer, c'est le voir mesurer pour la première fois ce qu'il a jeté dans la balance en s'engageant. La série procède ainsi depuis toujours, en glissant sous le gag une remarque exacte sur la condition du soldat, puis en laissant Blutch énoncer le bon sens que la hiérarchie ne veut pas entendre.

L'équilibre du duo se déplace légèrement, et c'est le meilleur de la proposition. Blutch, d'ordinaire cantonné à l'esquive et au commentaire désabusé, cesse d'être celui à qui les choses arrivent: le soupçon qui finit par peser sur lui suffit à lui prêter une patience et une rancune que le personnage cachait bien. Chesterfield, en face, conserve sa crédulité d'idéaliste et cette dignité bafouée qui le rend touchant, plus démuni devant une enveloppe qu'au milieu d'une charge. Autour d'eux, la routine du camp, les officiers va-t-en-guerre et l'absurdité ordinaire de la hiérarchie fournissent un contrechamp rodé par des dizaines d'albums.

Le dessin de Lambil relève pleinement de l'école de Marcinelle: trait rond et souple, silhouettes élastiques, visages très expressifs, caricature toujours tenue par un solide sens de l'anatomie. Ses chevaux, en particulier, restent un modèle du genre, et un album où une jument déclenche toute l'affaire lui offre un terrain de choix. Le découpage s'en tient au gaufrier classique de la série: cadrages fonctionnels, lisibilité absolue, aucune esbroufe. Les couleurs de Vittorio Leonardo assurent la continuité visuelle de l'ensemble, bleus d'uniformes, ocres de terre battue, verts de campagne d'été. Le souci documentaire est bien là, dans les tenues, les harnachements, le matériel de campement, mais il ne prend jamais le pas sur le gag.

L'écriture de Cauvin est celle d'un artisan qui connaît son métier: dialogues rapides, répliques brèves, chute en bas de planche, art de la relance et du rappel comique. Rien n'y dépasse, rien n'y brille non plus: une prose de scénariste, transparente, entièrement au service du rythme, et c'est exactement ce que la formule réclame après plus de cinquante albums.

Notre verdictDent pour dent est un bon cru de série, ni plus ni moins: un album de métier, écrit et dessiné par des auteurs qui connaissent leurs personnages mieux que quiconque et savent exactement où placer chaque effet. La mécanique de vengeance en miroir lui donne une unité qui manque à bien des volets tardifs, le déplacement de Blutch vers le rôle de suspect apporte une vraie saveur, et le dessin de Lambil, souverain de bout en bout, vaut à lui seul la lecture. On regrettera que la guerre n'y soit qu'un décor et que la ficelle narrative soit aussi visible, mais ce serait reprocher à une comédie de caserne de ne pas être une chronique de la boucherie. Pour qui suit la série, c'est une excellente heure de lecture. Pour qui la découvre, mieux vaut commencer ailleurs, puis revenir à cet album comme on retrouve de vieilles connaissances.

Points forts

  • Une mécanique comique limpideLe principe du talion est posé en quelques planches et suffit à porter les quarante-huit pages: Cauvin n'a besoin d'aucun artifice supplémentaire pour tenir son lecteur, et la progression du canular ménage ses relances avec une régularité de métronome.
  • Un tandem dont l'équilibre se déplaceVoir le tire-au-flanc de la série passer du statut de victime à celui de suspect, et le sergent perdre d'un coup ce qui lui tient lieu d'identité, suffit à décaler une mécanique que cinquante-cinq albums avaient parfaitement réglée. Blutch y gagne une épaisseur inattendue, Chesterfield une vulnérabilité qui le rend plus attachant que jamais.
  • Le trait de Lambil, toujours souverainFidèle à l'école de Marcinelle, le dessin conjugue rondeur du trait, expressivité des visages et justesse anatomique. Les scènes équestres, décisives ici, rappellent que Lambil est l'un des meilleurs dessinateurs animaliers de la bande dessinée humoristique franco-belge, et la couleur de Vittorio Leonardo souligne cette clarté sans jamais l'alourdir.

Réserves

  • Une ficelle un peu grosseTout repose sur un canular épistolaire que le lecteur perce à jour bien avant Chesterfield. La crédulité du sergent relève de la convention sérielle plus que de la vraisemblance, et l'adulte acceptera la règle du jeu sans y croire une seconde.
  • La guerre reléguée au décorLes Tuniques Bleues ont donné des albums où la Sécession fait mal, où l'humour laisse voir les hôpitaux de campagne, les camps de prisonniers et l'absurdité des charges frontales. Ce n'est pas le registre choisi ici: le conflit sert surtout de toile de fond à une querelle privée, et le motif des soldats drogués pour tenir au combat, à peine effleuré, ne sert qu'à lancer la farce.
  • Le confort de la formuleCinquante-sixième volume oblige, le récit avance sur des rails éprouvés et ramène les personnages à leur point d'équilibre. Le plaisir de la répétition tourne par moments au ronronnement, et l'album n'apporte à la série ni surprise formelle ni renouvellement véritable.

À qui s’adresse ce livre ?

Cet album s'adresse d'abord aux fidèles de la série, qui y retrouveront tout ce qui les fait revenir depuis des décennies et goûteront le renversement des rôles au sein du duo. Il convient parfaitement à une lecture familiale et aux enfants à partir de neuf ans: le vocabulaire est simple, la violence tenue à distance par le gag, et l'humour fonctionne à deux niveaux, celui de la farce pour les plus jeunes, celui de la satire militaire pour les parents. Les adultes qui ont grandi avec Spirou y trouveront un plaisir de retrouvailles plus que de découverte. On le déconseillera en revanche à qui veut entrer dans la série par la grande porte, ou l'utiliser en classe pour aborder la guerre de Sécession: les volets où Cauvin regarde le conflit en face rendent bien mieux ce service. Les collectionneurs, eux, compléteront leur rangée de dos bleus sans hésiter.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.