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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Des Bleus dans le brouillard

Première publication
2008
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Guerre de Sécession, automne 1863. Sur les hauteurs de Lookout Mountain, qui dominent la vallée et la rivière, les confédérés ont installé un camp que les nordistes, en contrebas, cherchent le moyen de déloger. C'est ce moment que le sort choisit pour y expédier le sergent Cornelius M. Chesterfield et le caporal Blutch, chargés de remettre une lettre au général Hooker. La missive ne fait pas le bonheur de son destinataire, dont la fureur retombe aussitôt sur les deux messagers: les voilà réquisitionnés comme éclaireurs et envoyés reconnaître les positions adverses. Les sudistes veillent, et l'expédition tourne court du côté de la rivière. Lorsqu'un brouillard épais finit par noyer la vallée, Hooker y voit l'occasion rêvée de surprendre l'adversaire et lance ses hommes à l'assaut de la montagne. Mais la purée de pois qui dissimule les uns égare aussi les autres: les colonnes se dispersent, se perdent, et en viennent à se tirer dessus. Fidèle à sa méthode, Raoul Cauvin part d'un épisode réel de la campagne de Chattanooga pour en tirer une farce militaire où le galon ne garantit ni le sang-froid ni le sens de l'orientation.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Le brouillard comme plan de bataille

Cinquante-deuxième album d'une série née dans Spirou en 1968, écrite depuis l'origine par Raoul Cauvin et dessinée par Willy Lambil depuis 1972, Des Bleus dans le brouillard fait exactement ce que ce tandem sait faire de mieux: prendre un épisode authentique de la guerre de Sécession, ici la position confédérée de Lookout Mountain que l'Union rêve d'enlever en novembre 1863, et le retourner jusqu'à ce qu'il en tombe une farce militaire. Le dispositif tient en trois éléments: une montagne tenue par l'ennemi, une vallée pleine de soldats qui voudraient bien y monter, et un banc de brume providentiel dont personne ne saura quoi faire. Le reste appartient, comme toujours, à Blutch et Chesterfield.

La construction obéit au principe qui a fait la longévité de la série: une seule ligne dramatique tenue d'un bout à l'autre des quarante-six planches, sur laquelle Cauvin greffe des gags de situation plutôt que des chutes autonomes, héritage d'une prépublication en feuilleton dans Spirou. Le premier mouvement relève de la comédie de caractères, avec la remise de la lettre, la fureur de son destinataire et la réquisition punitive des deux porteurs de mauvaise nouvelle. Le deuxième, la reconnaissance qui bute sur la rivière, tient lieu de répétition générale ratée et installe le vrai sujet: ces gens-là ne savent pas où ils vont. Le troisième applique la logique implacable du burlesque. Privé de vue, l'appareil militaire continue de fonctionner comme si de rien n'était, avec ses ordres, ses colonnes et sa discipline, et produit méthodiquement l'inverse de ce qu'il vise.

Car le brouillard n'est pas seulement un décor commode, c'est un révélateur. Il rend visible, en l'exagérant, ce que Cauvin répète depuis quarante ans: la guerre est d'abord une affaire de malentendus, et le galon ne protège ni de la bêtise ni de la panique. Le motif des tirs fratricides, qui serait sinistre traité au premier degré, passe ici par le rire, sans que le rire efface tout à fait le constat qu'il transporte. C'est la marque de fabrique de la maison, une comédie de troupiers qui n'a jamais oublié que les troupiers meurent. Le duo central conserve son admirable économie: Chesterfield en sergent loyal jusqu'à l'aveuglement, persuadé que l'obéissance tient lieu de raisonnement, Blutch en tire-au-flanc lucide qui a compris avant l'état-major ce que vaut l'assaut qu'on prépare. Leur dialogue demeure le véritable moteur de l'album, davantage que l'action elle-même.

Côté dessin, Lambil déploie le meilleur de l'école de Marcinelle, ce trait rond et nerveux forgé au journal Spirou, où les visages se déforment à volonté et où les corps gardent une élasticité de dessin animé. Ce comique graphique n'exclut pas un vrai sérieux documentaire: uniformes, harnachements, pièces d'artillerie et reliefs boisés sont observés avec le soin que la série revendique depuis ses débuts. Le pari du sujet, c'est évidemment de dessiner ce qui efface les formes. Le dessinateur y répond avec les moyens du métier: des silhouettes qui flottent, des arrière-plans qui s'évanouissent, des cases allégées où la parole prend le relais du décor. La mise en couleurs de Vittorio Leonardo suit le mouvement en tirant la palette vers les gris et les bleus délavés, si bien que l'album possède une atmosphère un peu à part dans la série. Le découpage, lui, reste d'une lisibilité exemplaire, sans effet de manche, entièrement au service de la clarté du gag.

Notre verdictDes Bleus dans le brouillard n'est ni le sommet ni le point faible de cette série fleuve, c'est un album de plein régime, écrit et dessiné par deux auteurs qui connaissent leur affaire au millimètre. Il vaut surtout par son idée centrale, dont il tire un burlesque de la désorientation qui offre à Lambil l'occasion d'un travail graphique inhabituel, et par la constance de son propos: quarante-six planches durant, la bêtise de l'état-major coûte plus cher aux soldats que l'ennemi lui-même. On lui reprochera une prévisibilité assumée et un arrière-plan historique réduit à la portion congrue, deux défauts d'une série arrivée à l'âge des habitudes. Reste un divertissement d'une belle tenue, drôle sans facilité et grinçant sans amertume, qui rappelle pourquoi ces deux tuniques bleues ont survécu à tant de guerres et à tant de modes.

Points forts

  • Une idée simple, exploitée jusqu'au boutTout l'album tient dans une trouvaille unique, la brume qui tombe au pire moment, et Cauvin a le bon goût de ne pas la diluer dans des sous-intrigues. Cette économie de moyens donne au récit une évidence rare pour un cinquante-deuxième tome: le principe est acquis en quelques planches, et l'on peut ensuite savourer chaque variation sans jamais perdre le fil.
  • Le duo Blutch et Chesterfield, toujours aussi justeQuarante ans de compagnonnage n'ont pas émoussé le ressort fondamental de la série, l'affrontement entre la loyauté butée du sergent et le scepticisme du caporal. Leurs échanges portent l'essentiel du comique, mais aussi l'essentiel de la morale, sans que jamais l'un des deux soit réduit au rôle du sot ou à celui du sage.
  • Un vrai défi graphique relevé par LambilReprésenter l'invisible est un exercice périlleux en bande dessinée. Lambil le résout avec une élégance discrète, en jouant des silhouettes, des fonds qui se dissolvent et des cases largement vidées, tandis que les couleurs de Vittorio Leonardo tirent la série vers des gris bleutés inhabituels. L'album y gagne une identité visuelle immédiatement reconnaissable.
  • Une satire du commandement qui n'a pas vieilliLa charge contre l'autorité incompétente, ses ordres absurdes et leurs conséquences funestes, garde toute son efficacité parce qu'elle reste incarnée par des personnages précis plutôt que portée par un discours. Le rire y demeure toujours du côté de ceux qui obéissent, jamais de ceux qui commandent.

Réserves

  • Une mécanique très rodée, donc très prévisibleÀ ce stade de la série, le lecteur assidu connaît par cœur la place de chaque rouage: le supérieur hystérique, la mission impossible, les protestations de Blutch, la résignation finale. L'album exécute ce programme avec métier, sans chercher à le bousculer, et ne surprendra donc personne parmi les fidèles.
  • Un contexte historique surtout allusifLa série a longtemps tiré sa force de son arrière-plan documentaire, mais on reste ici au niveau de l'anecdote. Les enjeux de la campagne de Chattanooga, en novembre 1863, la valeur stratégique de la montagne, le sort des dizaines de milliers d'hommes engagés: tout cela demeure largement hors champ, et le lecteur curieux d'histoire refermera l'album avec le sentiment d'être resté au seuil.
  • Un ressort qui s'étire dans la dernière partieLe comique de la désorientation fonctionne admirablement le temps de quelques séquences, puis commence à tourner sur lui-même. Les variations sur les soldats égarés se succèdent avec une régularité qui finit par émousser l'effet de surprise, là où un traitement plus resserré aurait concentré le trait.

À qui s’adresse ce livre ?

Le titre s'adresse d'abord aux lecteurs de la série, qui y retrouveront intacte la mécanique dont ils sont friands, et plus largement aux familles: la lecture est accessible dès neuf ou dix ans, les gags sont limpides et la violence, bien réelle sur le fond, reste toujours désamorcée par le trait. Les amateurs de comique de caserne, les lecteurs formés au catalogue Dupuis et ceux qui aiment voir l'Histoire prise à revers par les seconds couteaux y trouveront leur compte. En revanche, ce n'est pas la porte d'entrée idéale pour découvrir Les Tuniques bleues: un néophyte gagnera à commencer par les titres les plus ambitieux de la série, ceux où l'humour s'appuie sur une reconstitution plus fournie, avant de revenir à cet épisode qui suppose une certaine familiarité avec ses personnages.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.