Des Bleus et des bosses
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 1986
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Vingt-cinquième album des Tuniques Bleues, Des Bleus et des bosses part d'une idée que l'Histoire a réellement eue avant Raoul Cauvin: faire entrer le dromadaire dans la guerre de Sécession. Tout commence par une bataille perdue faute de ravitaillement, les chariots restant embourbés loin derrière pendant que la troupe attend des munitions qui n'arrivent pas. De cette déroute naît la proposition du capitaine d'état-major Stephen Stilman: confier le transport à des bêtes plus sobres, plus endurantes, capables d'avancer là où les roues s'enfoncent. Restent à désigner ceux qui essuieront les plâtres. Ce sera, comme toujours, le sergent Chesterfield et le caporal Blutch, chargés d'assister le méhariste venu avec les animaux, que Blutch rebaptise aussitôt Ahmed. Le premier est cavalier jusqu'à l'os et ne conçoit pas qu'on puisse préférer quoi que ce soit à un cheval. Le second, pour une fois, se laisse convaincre: il devient l'avocat des dromadaires et rédige un rapport qui leur est franchement favorable. Le sort de l'expérience se jouera donc moins sur le terrain que sur le bureau du supérieur appelé à lire ce rapport.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
La guerre de Sécession à dos de dromadaire
Vingt-cinquième album d'une série qui, en 1986, tourne depuis longtemps à plein régime, Des Bleus et des bosses relève de la veine que Raoul Cauvin affectionne: prendre une bizarrerie militaire, la déposer au beau milieu de la guerre de Sécession, puis regarder l'institution se débattre avec. Ici, la bizarrerie a une bosse et un long cou. L'armée du Nord s'entiche du dromadaire, Chesterfield et Blutch héritent du dossier, et le titre travaille sur trois étages: l'expression toute faite, les Bleus de l'armée fédérale et les bosses des bêtes. Autant dire qu'on est du côté de la comédie de troupe bien plus que de la fresque guerrière.
Le canevas de la série est connu: un bureau décide, une troupe exécute, et les deux ne se comprennent jamais. Cauvin le règle ici d'une façon plus retorse qu'à l'accoutumée, parce que l'idée de départ n'a rien d'absurde. Elle naît d'une bataille perdue faute de ravitaillement, chariots embourbés à l'arrière et cartouches manquantes à l'avant, et c'est un capitaine d'état-major, Stephen Stilman, qui en tire la conclusion: puisque les roues s'enfoncent, qu'on essaie une bête qui porte davantage, boit moins et passe où la mule renonce. La trouvaille a d'ailleurs l'Histoire pour elle: l'armée des États-Unis a réellement entretenu un corps de chameaux à partir des années 1850, projet soutenu par Jefferson Davis alors secrétaire à la Guerre, puis laissé à l'abandon au moment où éclate la guerre civile. Cauvin ne fait pas oeuvre de reconstitution, mais il puise dans un réel déjà comique.
Le plus intéressant est la façon dont l'expérience tourne court. On attendrait le mécanisme habituel, la lubie venue d'en haut qui se fracasse sur le terrain; c'est presque l'inverse qui se produit. Blutch, chargé avec Chesterfield d'assister le méhariste qu'il rebaptise Ahmed, se laisse gagner par la démonstration et rédige un rapport favorable aux dromadaires. Il en devient l'avocat, et l'album ne le prend jamais en défaut sur ce point. Ce qui tue le projet, ce n'est donc ni l'entêtement d'une bête rétive ni la revanche du réel: c'est un général qui reçoit ce rapport, le brûle, n'en retient que les mauvais côtés et renvoie les animaux d'où ils viennent. Le gag change alors de nature. On ne rit plus d'une idée stupide qui s'effondre toute seule, on regarde une idée défendable mourir parce qu'un galonné avait décidé du résultat avant de lire. Cauvin, sous le vaudeville d'intendance, vise plus haut que d'ordinaire: la hiérarchie n'y est pas seulement bornée, elle est de mauvaise foi.
Le dispositif convient au duo mieux que bien des intrigues de la série, parce qu'il inverse les rôles. Chesterfield, cavalier de vocation, tient son cheval pour le sommet de la création militaire; lui imposer une bête à bosse revient à l'attaquer dans sa foi. Blutch, qui d'habitude sabote consciencieusement tout ce qui vient de l'armée, se retrouve pour une fois du côté de la nouveauté et doit plaider par écrit. Le partage des rôles est rodé depuis une vingtaine d'albums, mais il garde ici sa vivacité parce que chacun est poussé du mauvais côté de sa propre pente.
Graphiquement, Willy Lambil est dans son élément. Formé à l'école de Marcinelle, il pratique un trait souple et rond, très mobile, où le mouvement compte plus que l'exactitude documentaire, et il fait partie des rares dessinateurs de sa génération à savoir animer un animal sans le réduire à un accessoire de décor. Le dromadaire lui offre exactement le genre d'anatomie qu'il aime malmener: pattes trop longues, encolure ondulante, démarche chaloupée qui déséquilibre tout ce qui se pose dessus. La couleur, naturaliste et sans effet, tient la note réaliste que Les Tuniques Bleues se sont fixée malgré leur drôlerie.
Reste qu'une seule idée doit porter tout l'album. Passé la mise en place, le scénario tourne longuement autour des mêmes frictions entre une troupe et des montures qu'elle ne sait pas conduire, avant que la hiérarchie ne vienne trancher. Les Tuniques Bleues ont signé des albums autrement ambitieux, où la guerre reprend ses droits et où le rire vire franchement au noir. Celui-ci reste du côté du divertissement de troupe, exécuté avec métier, sans jamais chercher à faire mal.
Notre verdictUn album de milieu de parcours, plaisant, bien fabriqué, sans ambition démesurée. Cauvin y applique sa recette avec la sûreté d'un artisan qui la connaît par coeur, tout en glissant sous le gag une pique sévère contre l'officier qui juge avant d'avoir lu, et Lambil s'y amuse visiblement plus que le scénario ne l'exige dès lors qu'une bête à bosse entre dans la case. On sourit beaucoup, on rit franchement par moments, et l'on referme le volume sans en garder grand-chose au-delà de l'image d'un sergent de cavalerie sommé d'adopter une monture qu'il n'a pas choisie. C'est peu, et c'est déjà honnête: la série sortait alors ses albums à un rythme soutenu sans jamais tomber sous un certain seuil de savoir-faire. À prendre pour ce qu'il est, une récréation réussie entre deux titres plus consistants.
Points forts
- Une lubie d'état-major qui a réellement existéL'expérience du chameau militaire n'est pas une invention de scénariste: l'armée américaine l'a bel et bien tentée dans les années 1850, sous l'impulsion de Jefferson Davis alors secrétaire à la Guerre, avant de l'abandonner au moment de la guerre civile. Cauvin s'appuie sur cette curiosité documentée pour relancer son thème de toujours, l'ordre venu d'en haut que personne n'ose discuter en bas, et l'album y gagne un point de départ plus solide qu'un simple gag.
- Lambil, dessinateur d'animauxPassé par l'école de Marcinelle, Lambil a le trait rond et nerveux du journal Spirou, avec une aisance rare pour faire vivre une bête à l'image. Le dromadaire, sa silhouette impossible et sa démarche chaloupée, devient chez lui un ressort comique à part entière plutôt qu'un simple élément de décor exotique.
- Le duo poussé du mauvais côté de sa penteLe conflit est bien placé: on touche à la cavalerie, donc à la religion de Chesterfield, pendant que Blutch, contre toute habitude, se fait l'avocat des dromadaires et défend leur cause par écrit. L'inversion est la meilleure trouvaille de l'album: le tire-au-flanc croit à l'innovation, le sergent zélé la refuse, et la friction du duo retrouve une raison d'être concrète au lieu de tourner à vide.
Réserves
- Une idée courte pour un album entierLe point de départ tient en une phrase, et il doit ensuite alimenter toute la durée du récit. Le comique de répétition fait le reste, avec ce que cela suppose de chutes que l'on voit venir pour peu qu'on ait déjà lu quelques tomes de la série.
- Une mécanique que les habitués connaissent par coeurUn officier s'entiche d'une idée, la troupe en fait les frais, l'ordre ancien finit par revenir: le canevas est celui de bien d'autres albums, et celui-ci ne le bouscule qu'à la marge. On est du côté de la variation soignée, pas de la surprise.
- La guerre reste en arrière-planLes lecteurs venus chercher le Cauvin grinçant, celui qui laisse la boue et les morts envahir la case, trouveront ici un album franchement léger, où la Sécession sert surtout de toile de fond à un vaudeville d'intendance.
À qui s’adresse ce livre ?
Album à conseiller d'abord aux habitués de la série, qui y retrouveront la formule dans sa version la plus enjouée, et aux lecteurs de neuf ou dix ans à qui l'on veut faire découvrir Chesterfield et Blutch: l'histoire se lit indépendamment du reste, aucun tome antérieur n'est nécessaire, et le comique animalier fonctionne immédiatement. Les amateurs de bande dessinée historique exigeante passeront leur chemin, la reconstitution n'étant ici qu'un cadre commode. Quant à ceux qui gardent des Tuniques Bleues le souvenir de ses albums les plus sombres, mieux vaut les prévenir: on est du côté du sourire, pas du malaise.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.