Des Bleus et des dentelles
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 1985
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Vingt-deuxième album des Tuniques Bleues, Des Bleus et des dentelles ramène Blutch et Chesterfield à la guerre de Sécession, mais loin des grandes chevauchées: l'action se resserre autour de l'infirmerie de campagne. Un obus tombé dans la tranchée où les deux compères s'étaient abrités blesse grièvement le caporal Blutch à la jambe, et le voilà porté au poste de secours. Pendant ce temps, le général Alexander, voyant le médecin du camp débordé, fait venir des infirmières civiles pour l'épauler. Leur arrivée dans un campement exclusivement masculin produit l'effet que l'on devine: chacun se découvre une blessure à soigner, les files d'attente s'allongent et la discipline se délite à vue d'œil. L'état-major improvise une parade, une surveillante revêche chargée de trier les patients à l'entrée, sous les traits de laquelle se cache en réalité le soldat Burke, travesti pour l'occasion en redoutable Miss Bertha. Le capitaine Stark, guerrier monomaniaque, s'en éprend aussitôt. Blutch, lui, trouve auprès de l'infirmière Jenny une oreille complice pour maudire l'uniforme, et sa convalescence prend bientôt un tour qu'il n'avait pas prémédité.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Le vaudeville sous la tente d'infirmerie: Cauvin et Lambil au chevet de Blutch
Paru chez Dupuis le 28 février 1985, après une prépublication en quatre livraisons dans le journal Spirou, ce vingt-deuxième tome des Tuniques Bleues occupe une place à part dans une série que Cauvin et Lambil mènent alors depuis plus de dix ans à un rythme de croisière enviable. Le scénariste y délaisse le récit de bataille pour un dispositif resserré, presque théâtral: un camp, une infirmerie, et l'irruption d'un élément étranger, des femmes, dans un monde qui n'en comptait aucune. Le résultat tient autant du vaudeville en uniforme que de la chronique militaire, avec ce fond amer qui fait depuis toujours le sel de la série: on rit beaucoup, autour d'un lit où l'on a couché un blessé grave.
La force de l'album tient d'abord à son changement d'échelle. Là où les grands titres de la série organisent le récit autour d'un engagement militaire identifiable, Cauvin construit ici un quasi huis clos. Le décor se réduit au campement, à l'infirmerie et à leurs abords; le hors-champ, c'est-à-dire la bataille, ne sert plus qu'à alimenter le flux des blessés. Ce resserrement libère un tout autre moteur comique, celui de la comédie de mœurs: quiproquos, déclarations maladroites, jalousies, faux malades et travestissement s'enchaînent selon une mécanique de boulevard rodée. Le découpage garde d'ailleurs la trace des quatre livraisons de Spirou, chaque bloc ménageant sa propre montée et sa chute.
Le scénario s'appuie sur une inversion astucieuse du duo fondateur. D'ordinaire, Blutch simule, se planque et cherche la faille pendant que Chesterfield fonce, obéit et croit au drapeau. Cette fois, le caporal ne triche pas: l'obus est bien tombé dans la tranchée, la jambe est bien touchée, et le tire-au-flanc professionnel se retrouve alité pour de bon dans une infirmerie débordée. Le gag ne s'installe qu'au-dessus d'un corps abîmé, et la médecine militaire des années 1860, expéditive faute de mieux, fait une toile de fond plus sombre que ne le laisse croire la couverture. Le pacifisme de Blutch, souvent traité comme un trait de caractère commode, trouve ici sa justification la plus littérale: il a mal, il n'a rien demandé, et sa complicité avec une infirmière aussi peu portée sur l'uniforme que lui vaut à la série quelques-unes de ses répliques les plus franchement antimilitaristes.
L'album effleure au passage une réalité historique documentée, l'appel à des femmes pour épauler le service de santé de l'Union, l'une des rares brèches ouvertes aux civiles dans l'appareil militaire de l'époque. Le détail savoureux, que Cauvin ne commente jamais, est que le recrutement officiel des infirmières de l'armée du Nord privilégiait alors les candidates d'âge mûr et de physique quelconque, précisément pour prévenir le désordre que l'album met en scène avec délectation. Le camp de Cauvin, lui, reçoit tout l'inverse, et il faut lui inventer un cerbère de fortune: le soldat Burke, travesti en Miss Bertha et posté à l'entrée pour trier les faux blessés. La trouvaille vaut surtout par ses conséquences sur le capitaine Stark, démence guerrière faite homme, qui s'en éprend sur-le-champ et y perd une bonne part de sa raideur.
Graphiquement, Lambil est en pleine possession de ses moyens. Son trait relève de l'école de Marcinelle, souple et dynamique, mais tiré vers un semi-réalisme qui lui permet de tenir ensemble deux exigences contradictoires: la crédibilité documentaire des uniformes, des tentes et du matériel médical, et l'élasticité de visages qu'exige le gag. Contraint par un décor à peu près unique, il varie les angles, joue des plongées sur les files d'attente et alterne cases larges et gros plans expressifs. La mise en couleurs, dans une gamme de terres, de bleus délavés et de verts d'été, éloigne toute joliesse et rappelle que ce vaudeville se joue à quelques centaines de mètres des canons.
Notre verdictDes Bleus et des dentelles n'est pas le sommet des Tuniques Bleues et ne cherche pas à l'être. C'est une récréation, une comédie de campement montée par deux auteurs qui connaissent alors leurs personnages assez bien pour se permettre de les déplacer. L'album vaut par la qualité de son abattage comique, par le portrait inattendu d'un capitaine Stark désarmé, et par cette manière très cauvinienne de glisser sous les gags un corps blessé que les plaisanteries ne remettront pas sur pied. Il pèche par un ressort de vaudeville daté et par des personnages féminins cantonnés à leur fonction de perturbatrices. Reste un volume plaisant, généreusement dessiné, qui se lit avec le sourire et se relit sans ennui: une bonne porte d'entrée dans la série pour un jeune lecteur, une friandise pour les habitués.
Points forts
- Un dispositif resserré qui renouvelle la formuleEn troquant la fresque de bataille contre un quasi huis clos de campement, Cauvin oblige la série à fonctionner sur un autre carburant, celui de la comédie de caractères. Les seconds rôles y gagnent du relief, les gags naissent des relations plutôt que des péripéties, et l'album se lit d'une traite sans rien devoir aux tomes précédents.
- Le meilleur emploi comique du capitaine StarkIncarnation de la démence militaire, Stark est ici pris à revers par un sentiment auquel son personnage ne survit pas indemne. Le décalage entre le cavalier suicidaire et l'amoureux transi porte le fil comique le plus efficace du volume et rappelle que Cauvin sait déplacer ses seconds rôles sans les trahir.
- Un antimilitarisme qui ne s'excuse pasUne blessure qui ne triche pas, une convalescence qui traîne, une infirmerie qui déborde: sous les gags, l'album regarde en face ce que la guerre fait aux corps. Les échanges entre Blutch et l'infirmière Jenny, deux personnages qui n'ont plus rien à prouver à l'armée, comptent parmi les plus directs de la série.
- Le métier de Lambil sur un décor uniqueDocumentation solide sur les uniformes et le matériel de campagne, sens du mouvement hérité de l'école de Marcinelle, expressivité constante des visages: Lambil tient la distance sur un album joué presque entièrement au même endroit, en variant sans relâche points de vue et échelles de plan.
Réserves
- Un ressort de vaudeville qui a vieilliLe travestissement, moteur d'une bonne part du récit, appartient à une tradition de boulevard dont le rendement s'est nettement émoussé. Plusieurs séquences reposent presque entièrement sur cet effet, et leur chute se laisse deviner assez tôt.
- Des infirmières réduites à leur fonction de perturbatricesLes volontaires sont presque toujours regardées à travers le désir des hommes du camp. Jenny mise à part, qui a de vraies convictions et de vraies répliques, elles restent des silhouettes chargées de déclencher le désordre plutôt que des personnages autonomes.
- Une matière historique minceLes lecteurs venus pour la reconstitution de la guerre de Sécession, celle des albums de la série construits autour d'un engagement précis, trouveront ici peu à se mettre sous la dent. La guerre reste hors champ, réduite à un bruit de fond et à un flux de blessés: l'album amuse beaucoup et documente peu.
À qui s’adresse ce livre ?
Album parfaitement accessible dès neuf ou dix ans: récit complet, personnages immédiatement lisibles, rythme de gags soutenu, et aucune connaissance des tomes précédents exigée. Les adultes qui ont grandi avec le journal Spirou y retrouveront la mécanique Cauvin dans sa version la plus détendue. Les amateurs de bande dessinée historique, en revanche, doivent savoir que la guerre de Sécession n'est ici qu'une toile de fond: les albums de bataille de la série les serviront mieux. Enfin, les parents avertis noteront que le comique du travestissement et le regard porté sur les infirmières datent de leur époque et peuvent appeler quelques mots d'explication.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.