Des Bleus et des tuniques
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 1976
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Dixième album des Tuniques Bleues, «Des Bleus et des tuniques» paraît chez Dupuis en 1976 et occupe une place à part dans la série. Comme «La Grande Patrouille» qui le précède, il rassemble des récits dessinés par Louis Salvérius, cofondateur de la série mort en 1972, prépubliés dans Spirou au début des années 1970 et restés jusque-là sans album. Cinq histoires de longueur inégale s'y succèdent. La plus ample, qui donne son titre à l'ensemble, dépasse la vingtaine de planches: le sergent Chesterfield reçoit du commandant Appeltown une mission en apparence anodine, aller chercher de jeunes recrues et les conduire au campement en les dégrossissant au passage. Fidèle à lui-même, le sous-officier imagine pour les aguerrir un exercice que la réalité du terrain se charge de compliquer, sous l'œil goguenard du caporal Blutch. Les quatre récits suivants déclinent le même mécanisme: la reprise d'un prisonnier indien évadé, une querelle de sapin de Noël en territoire indien, une permission gâchée par un tenancier de saloon raciste, un troupeau de bisons lâché sur une bourgade au printemps. Le décor est ici moins la guerre de Sécession que l'Ouest des forts isolés.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Salvérius, une dernière fois en selle
Il existe deux Tuniques Bleues. Celle que tout le monde connaît, la fresque tragi-comique de la guerre de Sécession signée Cauvin et Lambil, et celle des origines, plus courte de souffle, franchement western, née dans les pages de Spirou sous le crayon de Louis Salvérius. «Des Bleus et des tuniques» appartient à la seconde. Publié en 1976, quatre ans après la mort du dessinateur, il prolonge l'hommage entamé avec «La Grande Patrouille» en recueillant en volume des récits que la série avait laissés dormir dans les vieux numéros du journal. Un album d'archives, donc, mais d'archives vivantes, où l'on voit se former sous nos yeux l'un des duos les plus durables de la bande dessinée franco-belge.
Ce qui frappe d'abord, c'est le dessin. Salvérius appartient de plein droit à l'école de Marcinelle: gros nez, silhouettes élastiques, trait rond et nerveux, personnages toujours saisis en pleine embardée. Sa cavalerie a la fébrilité d'une bande de Franquin, et son Chesterfield, plus râblé, plus poupin que celui de Lambil, tient autant du soldat de plomb que du militaire. La comparaison avec son successeur est instructive: Lambil documentera les uniformes, creusera les visages, donnera au décor une épaisseur de terre et de boue; Salvérius, lui, dessine un Ouest de tréteaux, où le fort tient en trois palissades et l'horizon en deux traits. C'est moins riche, c'est plus rapide.
Le format explique le reste. Ces histoires ont été conçues pour le rythme de l'hebdomadaire, quelques planches par livraison, ce qui suppose un gag régulier et une chute à chaque rendez-vous. Le récit-titre, qui dépasse les vingt planches, respire un peu: on y suit une vraie progression, l'exercice imaginé par Chesterfield tourne au fiasco et le fiasco engendre des complications en cascade. Les quatre autres tiennent de la vignette étendue: une idée, un décor, une chute, et l'on passe. Cauvin y fait déjà tourner à plein régime le moteur qui portera la série pendant un demi-siècle, l'obstination bornée du sergent contre le fatalisme goguenard du caporal, mais il ne l'a pas encore branché sur ce qui fera sa grandeur, la guerre de Sécession comme machine à broyer les hommes. Ici, on est dans le western: des Indiens qui rôdent, un saloon, des bisons, une permission, un sapin de Noël. Le rire est franc, l'enjeu à peu près nul.
Reste la question du rangement. Numéroté dixième, l'album contient en réalité des pages antérieures à celles de la plupart des volumes qui l'entourent en rayon. Dupuis a fait le choix, en 1976, de solder l'arriéré Salvérius plutôt que de le laisser dormir, et l'on ne peut que lui en savoir gré: sans ces deux albums, un pan entier des origines aurait purement et simplement disparu de la collection. Mais le lecteur qui suit la numérotation se retrouve brutalement plusieurs années en arrière, avec l'impression d'une série qui régresse. Il faut lire ces pages pour ce qu'elles sont: non un tome de plus, mais une pièce d'archive remise en circulation, et le témoignage d'un dessinateur qui n'a pas eu le temps de voir ce que son personnage deviendrait.
Notre verdict«Des Bleus et des tuniques» n'est pas un grand album des Tuniques Bleues, et ne prétend pas l'être. C'est un sauvetage: cinq récits que le journal avait consommés puis oubliés, remis en volume quatre ans après la mort de leur dessinateur, avec ce que cela suppose de disparité et de charme. On y voit une série encore adossée au western, un scénariste qui rode son duo sans savoir encore quel usage il en fera, et surtout un dessinateur dont la vitesse de trait saute aux yeux à chaque case. Ceux qui aiment les Tuniques Bleues pour leur mélancolie de champ de bataille resteront sur leur faim. Ceux qui s'intéressent à la fabrique d'une série y trouveront la pièce manquante, et un bel adieu à Louis Salvérius.
Points forts
- Le moteur Chesterfield-Blutch, déjà réglé au millimètreDès ces récits du début des années 1970, le contraste fonctionne sans temps mort: le sergent croit à l'armée, le caporal n'y croit à rien, et chaque plan du premier fournit au second sa réplique. Cauvin n'a plus qu'à faire varier le décor pour relancer la machine. Voir cette mécanique tourner à vide, avant qu'elle ne serve un propos plus grave, a quelque chose de réjouissant.
- Un Salvérius en pleine possession de son traitL'album vaut d'abord comme document graphique. Le dessin rond et bondissant de Salvérius, pur produit de l'école de Marcinelle, imprime aux planches une vitesse que la série perdra en gagnant en épaisseur. Les cavalcades, les bousculades, les troupeaux lancés au galop sont ses meilleurs moments, et l'on comprend en les regardant pourquoi Dupuis a tenu à ne rien laisser perdre.
- Le plaisir sans façon du western parodiqueSaloon, permission, patrouille, bisons: Cauvin pioche sans complexe dans l'imagerie du genre et en tire des situations lisibles à sept ans comme à soixante-dix. Le récit-titre, le plus développé de l'ensemble, montre qu'il savait déjà tenir une intrigue sur la durée et faire monter une catastrophe par paliers.
Réserves
- Cinq récits d'ambition très inégalePassé l'histoire qui donne son titre au recueil, on retombe dans le format court, où l'idée s'épuise en quelques planches. L'ensemble ressemble à ce qu'il est, un fonds de tiroir soigneusement présenté, et non à un album pensé comme un tout.
- Des Indiens réduits à un rôle de faire-valoirLe comique de l'époque en fait des adversaires à peu près interchangeables, plumes, cris et embuscades compris. Cauvin n'est pourtant pas insensible à la question, puisque l'un des récits met en scène un tenancier de saloon ouvertement raciste, mais la convention reste massive et elle a mal vieilli. La série la corrigera peu à peu en quittant l'Ouest pour la guerre civile.
- Une place trompeuse dans la collectionRien n'indique assez, sur la couverture, que l'on tient un recueil rétrospectif. Le lecteur qui découvrirait les Tuniques Bleues par ce dixième tome jugerait une série sur des pages écrites avant qu'elle n'ait trouvé son vrai sujet.
À qui s’adresse ce livre ?
Album pour les fidèles et les curieux d'histoire de la bande dessinée plus que pour les nouveaux venus. Ceux qui connaissent la série par ses grands récits de guerre y trouveront le plaisir presque archéologique de voir Chesterfield et Blutch avant les champs de bataille, dans un Ouest de fortins et de patrouilles. Les collectionneurs y tiennent la seconde moitié de l'hommage rendu à Salvérius, indispensable pour disposer de l'intégralité de sa contribution à la série. Les jeunes lecteurs, eux, prendront les cinq récits pour ce qu'ils sont, cinq bonnes farces en uniforme, sans se soucier de chronologie. À qui découvre les Tuniques Bleues, mieux vaut conseiller d'abord «Les Bleus dans la gadoue» ou «Bull Run», quitte à remonter ensuite jusqu'ici par curiosité.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.