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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Des Bleus et du blues

Première publication
2000
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Guerre de Sécession, quelque part dans les lignes de l'armée du Nord. Le sergent Cornélius Chesterfield croit aux galons, à la discipline et à la gloire; le caporal Blutch n'y voit qu'une machine à broyer les naïfs et ne songe qu'à s'éclipser. Cette fois, le duo mal assorti n'est pas envoyé au feu, mais chargé d'une corvée autrement redoutable: chaperonner Abigaïl, la sœur du capitaine Stilman. Arrachée aux Sudistes à l'épisode précédent par le capitaine Stark, la jeune femme s'est mis en tête d'épouser son sauveur, officier dont l'ardeur au combat confine à la démence. Le frère se refuse à voir entrer pareil énergumène dans la famille et choisit d'éloigner sa sœur: elle ira là où l'état-major nordiste s'est réuni, loin du front, là où les partis plus raisonnables ne manquent pas. Escorte, donc, à distance des tranchées, mais au cœur d'un autre champ de bataille: celui des convenances, des vanités galonnées et des sentiments contrariés. Le passé sentimental de Chesterfield y refait surface, et la corvée tourne au vaudeville en uniforme.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Un vaudeville en tunique bleue, loin du fracas des canons

Quarante-troisième album d'une série née dans Spirou en 1968, Des Bleus et du blues arrive à un moment où Cauvin et Lambil n'ont plus rien à prouver et tout à entretenir. Plutôt que de rejouer la grande bataille documentée, le tandem choisit la comédie de mœurs: une escorte matrimoniale, un défilé d'officiers supérieurs, un marivaudage de garnison. Le pari a de quoi inquiéter, puisqu'il éloigne la série de ce qui a longtemps fait sa force, la satire frontale du massacre. Reste à mesurer ce que le rire y gagne, et ce qu'il y perd, quand les canons se taisent.

La construction obéit à une mécanique de vaudeville plus qu'à une logique de récit de guerre. Un obstacle initial, ce mariage jugé inacceptable; une ruse, éloigner la promise; deux exécutants qui ne veulent pas de la mission; et un lieu resserré, cette réunion d'état-major à l'arrière, qui tient lieu de scène de théâtre. Cauvin y applique la règle qu'il connaît mieux que personne, héritée de la prépublication hebdomadaire dans Spirou: chaque planche se referme sur une chute et relance aussitôt la suivante. Le rythme est enlevé, les dialogues claquent, mais la fabrication reste visible. L'intrigue avance par accumulation de quiproquos, et le lecteur un peu rompu au genre devine assez tôt les figures imposées qui l'attendent.

Le carburant, comme toujours, tient au duo. Chesterfield, sincère jusqu'à la sottise, sentimental et parfaitement incapable de dire ce qu'il éprouve, se révèle le chaperon le plus inadapté qui se puisse concevoir; Blutch, lucide et paresseux, commente la manœuvre avec cette mauvaise foi jubilatoire qui lui tient lieu de morale. Plus de trente ans de compagnonnage ont affiné le contrepoint jusqu'à l'automatisme, et c'est tout le confort de l'album, mais aussi sa limite: on rit à coup sûr, on est rarement surpris.

La satire, elle, change de cible. Ce n'est plus la boucherie industrielle des tomes les plus noirs, c'est la vanité de l'institution. La revue des généraux nordistes réunis à l'arrière, où défilent des figures bien réelles comme McClellan, Meade, Hooker ou Burnside, fait du haut commandement un salon plutôt qu'un cerveau: à chacun sa marotte, son obsession, sa surdité sélective. Cauvin y greffe son autre thème de prédilection, la place laissée aux femmes dans un monde d'hommes en uniforme, puisque Abigaïl décide, résiste et choisit pendant que son frère la traite comme un problème logistique à déplacer vers l'arrière. Le titre, jeu de mots un rien facile, annonce assez bien la tonalité: une comédie traversée de mélancolie, où le sentiment amoureux ne débouche jamais tout à fait.

Graphiquement, Lambil demeure l'un des grands artisans de l'école de Marcinelle, dont il pousse la veine la plus réaliste: silhouettes souples, gestuelle expressive, visages caricaturaux mais jamais désincarnés, chevaux dessinés par quelqu'un qui sait les regarder marcher. Le trait vibre, s'épaissit dans les ombres, laisse respirer des décors de bois, de poussière et de boue. Le soin porté aux uniformes, point d'honneur de la maison, ne se dément pas, et les couleurs sourdes et terreuses de Vittorio Leonardo empêchent la comédie de virer au dessin animé. Le découpage, très classique, privilégie la lisibilité du gag: peu d'effets, beaucoup de justesse, une science discrète du placement des corps dans la case.

Notre verdictDes Bleus et du blues est un album de série installée, conscient de ses forces et peu désireux de les bousculer. Cauvin y délaisse le champ de bataille pour la comédie sentimentale et la satire de l'état-major, avec un savoir-faire qui ne se prend jamais en défaut: dialogues affûtés, rythme régulier, duo comique parfaitement rodé. Lambil offre à cette farce un dessin d'une solidité tranquille, exact dans ses uniformes et vivant dans ses corps, que les couleurs sourdes tiennent du côté de la chronique. L'ensemble se lit avec un plaisir immédiat, mais la mécanique de vaudeville tourne parfois à vide et la galerie d'officiers s'use plus vite que prévu. Ni sommet ni accident dans une série qui compte alors plus de quarante titres: une parenthèse enjouée, tendre envers ses personnages, qui vaut surtout pour ce qu'elle dit des sentiments de Chesterfield et de la vanité des galons.

Points forts

  • Un duo comique au sommet de son métierLe contrepoint entre Chesterfield et Blutch fonctionne ici sans le moindre grippage. Le sergent y est plus attachant que jamais, empêtré dans une timidité sentimentale qui contredit sa raideur militaire, et le caporal trouve dans cette mission absurde le terrain rêvé pour sa lucidité de râleur. Les dialogues de Cauvin, brefs et rythmés, portent la comédie sans jamais forcer la voix.
  • Une satire dirigée vers le commandement plutôt que vers le combatEn déplaçant l'action à l'arrière, l'album transforme l'état-major en galerie de portraits. Les préséances, les galons et les manies des officiers supérieurs y sont plus ridicules que la mitraille, et cette moquerie du pouvoir militaire prolonge l'esprit antimilitariste de la série tout en renouvelant son angle d'attaque.
  • Le métier graphique de Lambil, sobre et lisibleTrait souple, expressivité des visages, exactitude des uniformes et des chevaux: le dessin marie l'énergie comique de l'école de Marcinelle à un souci documentaire qui ancre la farce dans une matière historique crédible. La mise en pages, sans esbroufe, sert le gag et laisse toute sa place au jeu d'acteurs.

Réserves

  • Une intrigue de vaudeville qui tourne parfois à videLe moteur de l'album, détourner Abigaïl de son projet de mariage, repose sur une convention théâtrale que le récit étire sur toute sa longueur. Les rebondissements s'enchaînent mécaniquement et plusieurs séquences relèvent du remplissage plus que de la nécessité. L'ensemble paraîtra alambiqué à qui garde en mémoire des épisodes allant droit au but.
  • Une galerie d'officiers réduite à ses ticsLe défilé des généraux, drôle sur le moment, s'appuie sur des caricatures à trait unique: un tic, une réplique, on passe au suivant. L'album y perd en épaisseur ce qu'il gagne en abattage, et le procédé s'essouffle avant la dernière planche.
  • Un tome qui suppose les précédentsAbigaïl, Stark, Stilman, les anciennes connaissances de Chesterfield: l'album capitalise sur une continuité affective construite ailleurs, et notamment dans le volume qui le précède immédiatement. Le nouveau venu suivra sans peine, mais une bonne part du plaisir, celle des retrouvailles et des rancunes recuites, lui échappera.
  • La guerre reléguée hors champCeux qui aiment la série pour ses reconstitutions de batailles et sa charge contre l'absurdité du feu resteront sur leur faim: le conflit n'est ici qu'une toile de fond, et l'album assume d'être une parenthèse plutôt qu'un grand récit de guerre.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse d'abord aux fidèles, ceux qui suivent de longue date les amours contrariées de Chesterfield et le cynisme de Blutch, et qui savoureront le retour de visages familiers. Il conviendra aussi aux lecteurs à partir de neuf ou dix ans, la violence y étant très en retrait et l'intrigue reposant sur la comédie plus que sur le combat. Les amateurs de comédie de mœurs et de vaudeville dessiné y trouveront leur compte. Mieux vaut en revanche l'aborder après le tome précédent, Qui veut la peau du général?, paru en 1999, dont il prolonge directement la situation. Et qui découvre Les Tuniques Bleues gagnerait à commencer par les albums les plus noirs de la série, Les Cinq Salopards ou Bull Run par exemple, où le tandem montre son autre visage, plus documenté et nettement plus grave.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.