De quoi parle ce livre ?
Hiver 1861. La guerre de Sécession commence à peine que le sergent Chesterfield, chargé de remplacer le capitaine Stark à la tête des charges, se retrouve à l'hôpital auprès de son supérieur, avec le même diagnostic : un stress post-traumatique que la hiérarchie entend soigner en éloignant les deux hommes du front. Le général Alexander confie alors au sergent et à son inséparable caporal Blutch une mission qui ressemble à une convalescence : escorter Jeremiah Clure, géographe chargé de cartographier les territoires indiens. La corvée se complique vite. Clure se dit anarchiste, ce qui promet des frictions avec un sous-officier attaché au règlement, et la région traversée n'a rien d'un havre : les Sudistes, alliés aux Cherokees, y persécutent les tribus creeks restées fidèles au Nord. Entre relevés topographiques et colonnes de fuyards prises dans le froid, les deux Tuniques Bleues découvrent une guerre dans la guerre, celle des nations indiennes sommées de choisir un camp. Willy Lambil met en images le second scénario que Kris signe pour la série, et le dernier avant le passage de témoin à Fred Neidhardt.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Les Tuniques Bleues en territoire indien : l'adieu de Kris
Soixante-septième volume des Tuniques Bleues, paru chez Dupuis le 20 octobre 2023, Du feu sur la glace occupe une position singulière dans l'histoire de la série. Raoul Cauvin, qui l'a scénarisée depuis les origines et jusqu'au tome 64 avant de disparaître en 2021, a passé la main : BeKa a signé l'album de transition, dessiné par Munuera, puis Kris en a écrit deux pour Willy Lambil, dont celui-ci est le second et le dernier avant l'arrivée de Fred Neidhardt. Pour ce départ, Kris choisit un sujet que la bande dessinée d'aventure fréquente peu : le sort des nations indiennes prises en tenaille dans la guerre de Sécession, sur fond de cet hiver 1861 où les Creeks restés fidèles à l'Union fuirent vers le Kansas, épisode que l'historiographie américaine a retenu sous le nom de Trail of Blood on Ice. Le titre annonce déjà le programme. Quarante-huit pages de comédie militaire pour le tenir, c'est peu.
La série vit depuis un demi-siècle sur une tension féconde. D'un côté le duo comique le plus stable de la bande dessinée franco-belge, le sergent Chesterfield qui croit à la gloire et le caporal Blutch qui n'y croit pas une seconde. De l'autre une guerre réelle, sale, documentée, que Raoul Cauvin n'avait jamais édulcorée, de Bull Run à Black Face. Kris hérite de cet équilibre et le déplace franchement vers son propre terrain. Auteur ailleurs d'une œuvre historique exigeante, il s'attaque ici à l'un des angles morts du conflit : le Territoire indien, où les nations furent sommées de prendre parti et où l'alliance des unes avec Richmond se paya, pour les autres, en marches forcées dans la neige.
Le dispositif narratif est classique et efficace. Une mission d'escorte, c'est un déplacement, donc un défilé de paysages et de rencontres, et la série a toujours su tirer parti de cette mécanique. En greffant sur le duo un tiers civil, le géographe Jeremiah Clure, Kris se donne surtout un révélateur. L'anarchiste heurte le sergent par principe et rejoint le caporal par conviction, ce qui redistribue les rôles habituels et empêche le tandem de rejouer sa partition à l'identique. Le procédé rappelle les meilleurs albums à invité de la série, ceux où l'étranger oblige les héros à formuler ce qu'ils pensent au lieu de le répéter.
La trouvaille la plus intéressante concerne le capitaine Stark. Depuis cinquante ans, l'officier qui hurle l'ordre de charger est un gag à lui seul. Ici on lui pose un diagnostic, et le stress post-traumatique donne un nom clinique à ce dont la série faisait rire. L'idée est fine, et elle en dit autant sur notre époque que sur 1861. Elle a son revers : nommer un ressort comique, c'est prendre le risque de le désamorcer, et l'album navigue en permanence entre le sourire attendu et le sérieux revendiqué, sans toujours trouver la bonne distance.
Côté dessin, Willy Lambil, quatre-vingt-sept ans à la parution et aux commandes de la série depuis la disparition de Louis Salvérius en 1972, reste fidèle à l'école de Marcinelle dont il est l'un des derniers représentants en activité : silhouettes rondes, mouvement lisible, visages qui jouent large, gags muets glissés dans les arrière-plans. L'hiver lui va bien, et les couleurs froides du studio Leonardo installent une lumière blanche qui sert le propos, la neige devenant le décor naturel d'un épisode où l'ennemi est autant le climat que l'uniforme d'en face. On sent toutefois une main qui a énormément dessiné : le découpage est plus sage, la cavalcade moins électrique qu'au temps des grandes charges, et l'album crédite d'ailleurs un storyboard signé Emmanuel Michalak, signe d'un atelier qui épaule désormais le dessinateur. Le métier, lui, ne bouge pas d'un pouce.
Notre verdictDu feu sur la glace est un album honorable et un adieu cohérent. Kris quitte les Tuniques Bleues comme il y était entré, en historien plus qu'en amuseur, avec un sujet fort et une générosité d'intentions que la série peut porter. Le résultat est dense, parfois didactique, souvent tendu entre deux registres qui ne se marient pas d'eux-mêmes, mais il rappelle ce que le succès comique a fini par masquer : cette série regarde la guerre en face depuis 1968. Willy Lambil, lui, continue de dessiner ce qu'il connaît mieux que personne, avec moins d'élan et la même évidence. Reste un album qu'on lit avec intérêt plus qu'avec emportement, et dont on retient un épisode d'histoire américaine que peu de lecteurs francophones avaient croisé ailleurs. Pour les fidèles, une étape à ne pas manquer ; pour les autres, une porte d'entrée sérieuse, mais pas la plus drôle.
Points forts
- Un angle historique presque jamais racontéLa guerre de Sécession vue depuis le Territoire indien, avec des nations contraintes de choisir entre deux camps qui les trahiront l'un comme l'autre, reste un sujet que la bande dessinée grand public laisse de côté. L'album le traite sans manichéisme et sans le diluer, en s'appuyant sur la situation réelle des Creeks restés fidèles à l'Union pendant l'hiver 1861, où le froid et la maladie firent l'essentiel des victimes.
- Un invité qui dérègle le duoLe géographe anarchiste n'est pas un faire-valoir: il oblige Chesterfield à défendre un ordre auquel il tient et Blutch à assumer tout haut ce qu'il pense depuis soixante albums. Ce tiers relance des dialogues qui, sans lui, tourneraient à la citation d'eux-mêmes, et il vaut à l'album quelques-unes de ses meilleures pages.
- Une relecture inattendue du capitaine StarkFaire du plus vieux gag de la série un cas clinique de stress post-traumatique est une idée de scénariste. Elle offre à l'album son ouverture la plus originale et un regard adulte sur l'héroïsme militaire, sans transformer la comédie en dissertation ni renier le personnage.
- L'hiver de LambilLe dessinateur reste un maître de la lisibilité: on suit tout, on rit d'un détail au fond de la case, on ressent le froid. La palette du studio Leonardo, dominée par les blancs et les bleus, donne à l'album une identité visuelle nettement distincte du reste de la série.
Réserves
- Un programme trop vaste pour quarante-huit pagesEntre le contexte indien, la satire de la hiérarchie militaire, le personnage de Clure et le traumatisme de Stark, l'album ouvre plus de portes qu'il n'en referme. Des pistes sont posées puis laissées de côté, et le lecteur peu familier des alliances tribales de 1861 peut se sentir distancé au moment où le récit accélère.
- Le rire cède du terrainCeux qui viennent chercher la mécanique de gags des albums les plus légers trouveront ici un ton nettement plus grave. L'humour est présent, mais il passe après l'intention historique, et Clure, dès qu'il devient porte-parole, alourdit quelques échanges d'une page de manuel.
- Un trait qui montre les annéesLambil dessine cette série depuis le début des années 1970 et cela finit par se voir: la vitalité des planches d'autrefois s'est un peu retirée, les scènes d'action sont plus posées, le découpage plus prudent. Le plaisir demeure, la fulgurance moins.
À qui s’adresse ce livre ?
Les lecteurs fidèles y trouveront un album de transition à lire pour lui-même et pour ce qu'il dit de l'après-Cauvin : la série cherche encore sa formule, entre respect du duo et ambition historique. Les amateurs de bande dessinée documentée, ceux qui ont suivi Kris sur ses récits de guerre, seront servis par le sujet et par les lectures qu'il donne envie d'ouvrir. À partir de onze ou douze ans, la lecture ne pose aucune difficulté, et le contexte indien de la guerre de Sécession en fait un support commode pour un cours d'histoire ou un club lecture, à condition d'accompagner un peu le vocabulaire politique de Clure. Les très jeunes lecteurs venus pour les colères de Chesterfield et les esquives de Blutch, en revanche, risquent de trouver le ton plus froid que la neige qui couvre les planches.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.