
Du mensonge
- AuteurTommi Parrish
- Première publication
- 2017
- Éditions référencées
- 1
- Genres
- Bande dessinéeRoman
Que vaut ce livre ?
Du mensonge: les récits que l'on se raconte pour tenir debout
Deuxième livre de Tommi Parrish, artiste non binaire australien·ne, Du mensonge (The Lie and How We Told It, Fantagraphics, 2018) est son premier ouvrage traduit en français, chez Cambourakis. Tout y tient dans une durée minuscule: une soirée, deux ancien·nes ami·es qui se recroisent. Ce dispositif resserré cache une ambition rare: faire tenir en une rencontre l'écart entre ce que l'on dit et ce que l'on ressent. L'essentiel n'est pas dans l'intrigue, quasi inexistante, mais dans la forme, gouache dense et corps sculpturaux, qui donne chair au mensonge que les mots ne savent pas dire.
La construction obéit à une unité de temps presque théâtrale: le temps d'une soirée, deux ancien·nes ami·es tentent de renouer un lien que les années ont laissé se déliter. Parrish congédie l'intrigue au profit de la circulation, conversations qui tournent court, aveux esquissés puis ravalés, gestes maladroits, silences. Rien ne se noue vraiment, et c'est le sujet: le livre avance par ellipses. S'y intercale un contrepoint, un livret trouvé et lu par l'un des personnages, restitué dans un registre graphique nettement distinct du reste (encre noire sur papier blanc), dont le récit, celui d'une personne non conforme au genre glissant, le temps d'une rencontre, vers les rôles hétéronormés, redouble le motif de la sincérité impossible.
Mais le vrai foyer du livre est plastique. Parrish peint à la gouache des figures massives, aux proportions volontairement fausses: mains démesurées, nuques épaisses, visages lourds, corps qui semblent peser sur la page. Cette monumentalité n'a rien d'un maniérisme, elle rend visible le poids de la présence et la difficulté d'habiter un corps sous le regard de l'autre. La palette, sourde et terreuse, enveloppe les personnages d'une mélancolie diffuse, tandis que les cadrages frontaux accentuent la sensation d'êtres exposés, jamais tout à fait à leur place. Le dessin dit ce que les bouches taisent: la gêne, le désir rentré, la honte sociale.
Les thèmes se répondent sans jamais se formuler de front: les identités queer et la fluidité du genre, que l'ambiguïté des corps traduit d'emblée, la solitude, l'appartenance de classe, la difficulté d'être sincère avec soi autant qu'avec les autres. Le mensonge du titre n'est pas une trahison spectaculaire, mais la somme des petits arrangements que l'on fabrique pour se rendre présentable. Parrish observe ces stratégies de survie avec une tendresse sans complaisance, laissant au lecteur le soin de mesurer l'écart entre les mots et le trouble des visages.
Notre verdictDu mensonge est un livre d'une justesse rare, qui préfère la vérité des corps à celle des mots. Parrish y invente une forme où la peinture porte l'émotion que les personnages ne savent pas dire. On pourra lui reprocher sa froideur et un récit ténu, mais c'est le prix d'une honnêteté sans effets. Un objet mélancolique et singulier, qui hante longtemps après une lecture pourtant brève.
Points forts
- Une peinture qui penseLa gouache de Parrish, ses corps massifs aux proportions faussées, ne se contente pas d'illustrer le récit, elle en produit le sens: le poids des figures traduit la difficulté d'habiter un corps face à l'autre mieux que ne le ferait aucun dialogue.
- L'art du non-ditLes conversations avortent, les aveux restent en suspens. Parrish fait du silence et de la gêne une véritable matière narrative, et confie au lecteur le soin de combler l'écart entre les mots prononcés et le trouble des visages.
- Un récit enchâssé qui ouvre l'espaceLe livret trouvé et lu par l'un des personnages, traité dans un registre graphique distinct, redouble le motif de la sincérité impossible et transforme une simple soirée en réflexion sur les fictions que l'on se raconte.
Réserves
- Une opacité qui tient à distanceLa retenue de Parrish confine parfois à la froideur. Les personnages demeurent volontairement énigmatiques, et l'on peine par moments à s'attacher à des figures qui se dérobent autant à elles-mêmes qu'à nous.
- Un récit délibérément ténuQui attend une intrigue, une progression ou une résolution nette restera démuni. Le livre procède par fragments et par ellipses, un parti pris exigeant qui pourra sembler mince au regard du format et du prix.
- Un climat qui varie peuL'uniformité du ton et la palette assourdie installent une atmosphère forte, mais aussi un registre qui varie peu; le récit enchâssé, elliptique, entretient parfois autant de flou qu'il n'en dissipe.
À qui s’adresse ce livre ?
Du mensonge s'adresse d'abord aux lecteurs de bande dessinée d'auteur et de roman graphique intimiste, dans la lignée d'une Eleanor Davis, d'une Jillian Tamaki ou d'une Julie Doucet. Il comblera celles et ceux qui cherchent des récits queer non démonstratifs, attentifs aux nuances du genre et du désir plutôt qu'aux étapes d'un coming out. Les amateurs de peinture goûteront aussi la gouache et le travail des corps autant que l'histoire. Un public en quête d'intrigue ou de dénouement net risque en revanche de rester sur sa faim.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Du mensonge | Cambourakis | n.c. | Autre · Français | 978-2-36624-364-2 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 18 août 2026, mise à jour le 18 août 2026.