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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Duel dans la Manche

Première publication
1995
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Trente-septième album de la série, Duel dans la Manche arrache Blutch et Chesterfield au 22e de cavalerie pour les jeter à l'eau, au sens propre. Les voilà mutés dans la marine de l'Union et embarqués à bord de l'USS Kearsarge, un bâtiment qui croise au large de l'Europe à la recherche du plus redoutable des croiseurs sudistes, le CSS Alabama, qui écume depuis près de deux ans le commerce maritime nordiste. Après une escale à Amsterdam, la traque s'achève devant Cherbourg, où se joue le 19 juin 1864 l'un des rares combats de la guerre de Sécession livrés sous les yeux du Vieux Continent. Cauvin s'empare d'un fait historique authentique, jusqu'aux deux commandants réels, Raphael Semmes et John Winslow, et y glisse ses deux inséparables avec la discipline navale et l'envie chronique de fuite qui vont avec. Reste une question toute simple, et fort cruelle pour un homme comme Blutch: comment déserte-t-on quand il n'y a autour de soi ni fossé, ni forêt, ni ferme, mais seulement de l'eau?

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Les Tuniques Bleues au large de Cherbourg

Après trente-six albums de boue, de charges absurdes et de fuites dans les fourrés, Cauvin et Lambil s'offrent en 1995 un changement d'élément. Duel dans la Manche embarque le sergent Chesterfield et le caporal Blutch sur un navire de guerre de l'Union, cap sur les côtes normandes, pour l'un des épisodes les plus célèbres et les plus européens de la guerre de Sécession: le combat livré le 19 juin 1864 au large de Cherbourg entre le CSS Alabama et l'USS Kearsarge, sous les yeux d'une foule venue voir la bataille depuis la côte comme on va au spectacle. La série n'en est pas à sa première embarquée, des Bleus de la marine au David, mais elle ne s'était jamais éloignée à ce point de ses champs de bataille d'origine. Le procédé, lui, reste le sien: prendre dans l'histoire documentée du conflit une situation vraie, puis y lâcher deux hommes qui n'ont rien demandé.

La série repose depuis toujours sur ce moteur unique, et ce tome le pousse un cran plus loin en changeant de décor et d'échelle. Exit la Virginie, sa poussière et ses charges suicidaires: le cadre devient un pont de bois, un équipage, un horizon vide, puis une rade européenne. Ce déplacement est le vrai sujet de l'album, et Cauvin en tire l'essentiel de ses effets. À terre, Blutch dispose toujours d'une échappatoire, un fossé, un bois, une grange. En mer, il n'y en a aucune. L'espace clos du bâtiment transforme le gag de fuite en gag d'enfermement et rend la lâcheté raisonnée du personnage à la fois plus drôle et plus désespérée, tandis que le zèle de Chesterfield trouve dans la discipline navale un terrain d'exercice inédit.

La construction suit une mécanique éprouvée: une mutation subie, un long déplacement, une montée vers l'affrontement historique, un désamorçage final. Cauvin ménage sa progression avec métier. La traversée et l'escale à Amsterdam servent de sas comique avant que le récit ne se resserre sur le duel proprement dit. Le pari est tenu, mais il a un coût: la seconde moitié penche davantage vers la reconstitution que vers le gag, et le rythme y perd un peu de la nervosité des meilleurs tomes.

Le fond reste beaucoup moins innocent que la couverture ne le laisse supposer. Cauvin ne croit pas une seconde à la gloire militaire, et toute la série le rappelle: des chefs qui cherchent des coupables plutôt que des solutions, des hommes expédiés au feu pour des raisons qu'ils ignorent, une guerre qui se poursuit ici à des milliers de kilomètres de ses causes. Le combat de Cherbourg lui offre un symbole presque trop parfait: un croiseur sorti d'un chantier anglais, servi par un équipage largement européen, vient s'entretuer avec un navire américain devant une côte française, pendant que des badauds s'installent sur les hauteurs. Manet en tirera l'un de ses tableaux. L'ironie n'a pas besoin d'être soulignée par le scénariste, elle est dans le fait historique lui-même.

Graphiquement, Lambil est chez lui. Son trait, formé à l'école de Marcinelle, souple et très expressif, fait coexister le burlesque des visages et le sérieux minutieux des matériels, cette double allégeance qui est la marque de fabrique de la série. Le passage à la marine lui offre un répertoire neuf: gréements, coques, manœuvres, fumées d'artillerie et houle appellent une gamme plus froide que les ocres et les poussières habituels. Le souci documentaire qui accompagne la série depuis ses débuts trouve là un terrain vierge, sans que l'humour en soit jamais congédié.

Notre verdictDuel dans la Manche est un bon tome de milieu de parcours, porté par une idée de décor forte et par un épisode historique que la bande dessinée franco-belge n'avait guère exploité. En privant Blutch de toute possibilité de fuite, Cauvin resserre une mécanique que trente-six albums avaient rodée, et Lambil profite pleinement du changement d'élément pour renouveler ses ambiances. Le titre ne figure pas parmi les sommets de la série: sa seconde moitié penche vers la reconstitution, et celle-ci s'autorise quelques libertés. Mais il tient sa promesse, instruit sans peser, et rappelle que sous l'uniforme comique des Tuniques Bleues se maintient un propos constant sur l'absurdité des guerres et sur le sort de ceux qu'on y envoie sans jamais leur demander leur avis.

Points forts

  • Un changement d'élément qui resserre la mécanique du duoEnfermer Blutch et Chesterfield sur un pont de navire est la meilleure idée de l'album. La contrainte spatiale reprend les ressorts comiques habituels dans une situation où ils ne peuvent plus fonctionner de la même façon, et l'envie de déserter, privée de tout horizon, devient un moteur de gag plus retors qu'à l'ordinaire. De quoi éviter l'impression de déjà-vu qui guette une série parvenue à son trente-septième titre.
  • Un épisode réel choisi avec flairLe combat du 19 juin 1864 au large de Cherbourg a bien eu lieu, entre un raider sudiste qui avait capturé une soixantaine de navires marchands et le bâtiment nordiste lancé à ses trousses, et il fut suivi par des spectateurs massés sur la côte normande. Cauvin s'appuie sur ce fait authentique, assez peu connu du grand public français alors qu'il s'est déroulé chez lui, et le restitue avec assez de précision pour instruire sans transformer l'album en leçon d'histoire.
  • Un Lambil visiblement stimulé par le décor maritimeCoques, gréements, canonnades et houle donnent au dessinateur l'occasion de renouveler son répertoire. Le trait souple et expressif hérité de l'école de Marcinelle reste immédiatement reconnaissable, mais la mise en couleurs du studio Leonardo et l'ampleur des scènes de combat naval apportent une respiration bienvenue après des dizaines d'albums d'ocres et de fumée de mousqueterie.

Réserves

  • Un second mouvement plus documentaire que comiqueUne fois le duel engagé, la reconstitution prend le pas sur la farce. Le lecteur venu chercher la mécanique de gags serrés des meilleurs tomes trouvera cette partie plus posée, plus explicative, et parfois plus sage que ne le promettait la première moitié.
  • Une reconstitution qui s'autorise des arrangementsL'album laisse de côté la lettre par laquelle le commandant de l'Alabama acceptait le combat, et il inverse l'initiative des premiers coups de canon, tirés dans la réalité par le croiseur sudiste une fois sorti du port. Le rapport de forces entre les deux bâtiments est lui aussi simplifié. Rien de rédhibitoire pour un album d'humour, mais l'argument documentaire, que la série revendique volontiers, en sort un peu écorné.
  • Un album qui suppose la série déjà connueLe fonctionnement du tandem, l'obéissance aveugle de Chesterfield et le cynisme de Blutch sont tenus pour acquis. C'est efficace pour les habitués, un peu abrupt pour un lecteur qui découvrirait Les Tuniques Bleues par ce titre plutôt que par un tome plus canonique.

À qui s’adresse ce livre ?

Les fidèles de la série y trouveront l'un de ses tomes les plus dépaysants, et l'occasion de voir le duo fonctionner hors de son habitat naturel. Les amateurs d'histoire, en particulier ceux que la dimension maritime et européenne de la guerre de Sécession intrigue, y découvriront un épisode rarement raconté en bande dessinée francophone, que les lecteurs français peuvent en outre situer sur une carte familière. L'album se lit sans peine dès dix ans, tout en offrant aux adultes une charge antimilitariste plus mordante que ne le laisse croire son air bon enfant. Les enseignants d'histoire y verront un support d'appoint commode, à condition de signaler que la reconstitution prend ses aises. Ceux qui découvrent la série auront intérêt à commencer ailleurs, du côté des grands tomes des années quatre-vingt.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.