De quoi parle ce livre ?
Dix-septième album des Tuniques Bleues, El Padre expédie le sergent Chesterfield et le caporal Blutch loin des champs de bataille de la guerre de Sécession. Une mission en territoire sudiste tourne court: traqués par leurs poursuivants, les deux cavaliers nordistes n'ont plus qu'une issue, franchir le Rio Grande et se perdre au Mexique, où l'uniforme bleu ne protège plus personne. Pour se faire oublier, ils troquent leurs tuniques contre des habits de fortune, Blutch en péon, Chesterfield affublé d'une soutane. Le déguisement, censé les sauver, va surtout leur compliquer l'existence. Le village où ils échouent vit sous la menace de deux bandes rivales, celle du tyran local Diaz et celle du chef indien Jacomino, et voilà le faux padre sommé de remplacer le curé au pied levé. Militaire jusqu'à la moelle et comédien calamiteux, Chesterfield se retrouve chargé d'âmes dans une contrée livrée aux règlements de comptes, avec pour seul complice un Blutch enchanté du spectacle. Il leur faudra tenir ce rôle assez longtemps pour rester en vie, sans savoir qui, du bandit, du Sudiste ou du hasard, viendra le premier faire tomber le masque.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Un sergent en soutane: les Tuniques Bleues au sud du Rio Grande
Il y a deux façons de raconter la guerre de Sécession dans Les Tuniques Bleues: la montrer de front, ou s'en écarter juste assez pour mieux la juger. El Padre, prépublié dans le journal Spirou puis édité en album chez Dupuis en 1981, choisit résolument la seconde. Cauvin envoie ses deux cavaliers de l'autre côté du Rio Grande, leur retire l'uniforme et regarde ce qu'il reste d'un sergent quand on lui ôte ses galons. Réponse: une soutane, et un embarras considérable.
Au dix-septième album, la série tourne à plein régime: un récit complet par volume, un tandem comique parfaitement rodé, une liberté croissante dans le choix du décor. El Padre appartient à cette veine où Cauvin, plutôt que de rejouer la bataille rangée, expatrie ses héros pour les frotter à un autre genre. Ici, le western mexicain, avec son village écrasé de soleil, ses bandits en cartouchières, sa cantina et son église. Le scénariste n'y passe pas en touriste: il y transporte sa mécanique habituelle et vérifie qu'elle tourne aussi bien sous un autre ciel.
Le moteur de l'album est le travestissement, ressort de comédie aussi vieux que le théâtre et redoutablement efficace en bande dessinée, où le lecteur saisit d'un coup d'œil l'écart entre l'habit et l'homme. Chesterfield en soutane, c'est un gag graphique permanent, mais c'est surtout un dispositif moral. Le sergent est l'homme du règlement, de la hiérarchie et de la charge héroïque; on le somme d'incarner le pardon, la patience et l'écoute. Cauvin n'en tire pas que des quiproquos: il y trouve l'occasion de rappeler, sans jamais appuyer, que la vertu militaire de son personnage est une croyance de plus, aussi arbitraire qu'un costume. Blutch, lui, savoure. L'album renverse discrètement les rangs: le tire-au-flanc devient le lucide de service pendant que le gradé se débat dans son rôle.
La construction relève du feuilleton et ne s'en cache pas: fuite, repli au-delà de la frontière, imposture, complications en chaîne. Cauvin ménage ses effets par la répétition, chaque séquence replaçant le faux prêtre dans une position où sa comédie peut s'effondrer. On y reconnaît la scansion de la prépublication hebdomadaire, ses relances régulières et son refus des temps morts. Il faut accepter que l'intrigue serve d'abord de fil à gags: les rivalités entre bandes et les calculs des petits tyrans locaux existent surtout pour remettre Chesterfield en difficulté.
Graphiquement, Lambil est en pleine possession de ses moyens. Héritier de l'école de Marcinelle, il travaille un trait rond, souple et nerveux, où l'expressivité passe autant par la silhouette que par le visage: Chesterfield massif et raide, Blutch avachi, épaules tombantes et regard en coin. Le dessinateur, qui a repris la série après la mort de Louis Salvérius en 1972, a depuis longtemps imposé sa facture propre, plus charnue et mieux documentée que celle de ses débuts. Le Mexique lui offre un terrain de jeu: murs d'adobe, poussière, ombres franches, ciels blanchis de chaleur, chevaux lancés au galop. Les couleurs de Vittorio Leonardo, chaudes et contrastées, accentuent le dépaysement sans jamais brouiller la lisibilité du gag, qui reste la priorité.
Reste le thème, constant chez Cauvin: l'absurdité de la guerre et la sottise de ceux qui la commandent. En déplaçant ses héros hors du conflit, l'album fait mine de leur offrir un refuge et démontre l'inverse. De l'autre côté de la frontière, la violence a simplement changé d'uniforme, et le pacifisme de Blutch n'y trouve pas plus de repos qu'ailleurs. La leçon passe par le rire plutôt que par le discours, ce qui explique qu'elle ait si peu vieilli.
Notre verdictEl Padre n'est pas le sommet des Tuniques Bleues, mais ce n'est en rien un tome de remplissage. C'est un excellent album de milieu de parcours, mené tambour battant par un scénariste qui connaît ses personnages par cœur et par un dessinateur au meilleur de sa forme. L'idée de coller une soutane sur le dos du sergent le plus va-t-en-guerre de la cavalerie nordiste suffirait presque à justifier la lecture; l'exécution, drôle, rythmée et joliment mise en images, fait le reste. On regrettera un scénario qui se contente de dérouler ses péripéties et des comparses taillés dans le carton-pâte du western. Il reste le plaisir intact d'une série qui, sous ses airs de comédie bon enfant, n'a jamais cessé de répéter que les uniformes ne valent pas grand-chose et que toutes les guerres finissent par se ressembler.
Points forts
- Un ressort comique unique, exploité jusqu'au boutLe déguisement en homme d'Église n'est pas un gag isolé mais la charpente de l'album: chaque séquence remet Chesterfield en position de se trahir, et Cauvin varie les situations sans jamais lâcher son idée de départ. C'est de l'artisanat comique de haute tenue, immédiatement lisible par un enfant et savoureux pour un adulte qui y verra une satire de l'autorité et de ses postures.
- Un dépaysement qui relance la mécaniqueQuitter la boue des campements pour un village mexicain écrasé de chaleur redonne de l'air à une série alors bien installée. Le changement de décor renouvelle les silhouettes, les lumières et les péripéties, et l'album s'approprie l'imagerie du western sans se contenter de la citer paresseusement.
- Un dessin d'école de Marcinelle à maturitéTrait rond et dynamique, personnages reconnaissables à la seule silhouette, sens du mouvement dans les poursuites, souci du détail sur les costumes, les harnachements et les armes: Lambil réussit la synthèse rare entre caricature efficace et véracité documentaire, au service du rythme plutôt qu'à son détriment.
Réserves
- Des seconds rôles pris au stock du westernLe bandit mexicain hâbleur et le chef indien menaçant sortent tout droit de l'imagerie du western de série B. La série les manie avec bonhomie, sans méchanceté et sans les épargner davantage que les militaires nordistes, mais un lecteur d'aujourd'hui verra dans ces silhouettes un stock de clichés de genre plutôt qu'un regard sur les cultures représentées.
- Une intrigue qui reste un prétexteLe récit avance par accumulation plus que par nécessité, et la mécanique du gag prend régulièrement le pas sur les enjeux. Qui attend des Tuniques Bleues un récit charpenté, comme la série sait en produire lorsqu'elle affronte une bataille ou une institution militaire, trouvera ici un divertissement plus léger et plus fantaisiste.
À qui s’adresse ce livre ?
Album accessible dès huit ou neuf ans: lecture autonome, humour de situation, violence tenue à distance malgré le contexte guerrier. Le récit étant complet et ne supposant aucune connaissance des tomes précédents, il fait une porte d'entrée commode pour un jeune lecteur. Les fidèles y retrouveront le duo dans l'un de ses exercices de style les plus détendus; les amateurs de western à la sauce franco-belge et les lecteurs qui ont grandi avec le journal Spirou y seront en terrain connu. Il convient aussi à qui goûte la satire militaire sans discours, celle qui se contente de montrer des hommes ridicules en uniforme. En revanche, qui cherche une bande dessinée documentaire sur la guerre de Sécession piochera ailleurs dans la série: ici, le conflit n'est qu'un cadre, et l'essentiel se joue à mille lieues du front.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.