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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

En avant l'amnésique

Première publication
1989
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Vingt-neuvième volume des Tuniques Bleues, En avant l'amnésique! prolonge la chronique douce-amère que Raoul Cauvin et Willy Lambil consacrent au 22e de cavalerie nordiste depuis la disparition de Salvérius, en 1972. On y retrouve le tandem qui fait le sel de la série: le sergent Cornelius Chesterfield, patriote exalté qui ne rêve que de charges héroïques, et le caporal Blutch, tire-au-flanc lucide surtout occupé à sauver sa peau et celle de son cheval Arabesque. Le point de départ tient en un accident. Au cours d'une charge, Blutch perd la raison et la mémoire: le voilà absent à lui-même, étranger aux ordres comme aux hurlements de son sergent. Chesterfield refuse de s'y résoudre. Persuadé de pouvoir ranimer l'esprit de son camarade, et bien décidé à le garder au régiment, il enchaîne les stratagèmes. Autour d'eux, la hiérarchie s'impatiente, la question de la réforme se pose, et la guerre de Sécession ne s'interrompt pas pour si peu. L'album avance ainsi sur deux fronts: la mécanique comique d'un sergent obstiné face à un partenaire devenu étranger à tout, et une interrogation plus sourde sur ce que les combats font aux esprits.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Chesterfield contre l'oubli: la série privée de sa tête lucide

Prépublié dans Spirou du numéro 2634 au numéro 2644, puis réuni en album chez Dupuis en 1989, En avant l'amnésique! paraît alors que Les Tuniques Bleues ont depuis longtemps trouvé leur régime de croisière: un rythme de gags soutenu, une guerre de Sécession documentée en arrière-plan, un pacifisme têtu glissé sous l'uniforme bleu. Cauvin y tente pourtant un pas de côté. Il prive l'un de ses deux héros de sa mémoire et, avec elle, de tout ce qui fait sa fonction dans la série. Le résultat est un album bancal au meilleur sens du terme, où le rire naît d'un sujet qui n'a rien de drôle.

La force de l'album tient à une inversion. Depuis les premiers volumes, le moteur des Tuniques Bleues repose sur un frottement: Chesterfield veut charger, Blutch temporise, argumente, ironise, et cette résistance de mauvaise foi produit à la fois le comique et la morale antimilitariste de la série. En rendant Blutch étranger à lui-même, Cauvin retire au sergent son contradicteur. Chesterfield se retrouve seul avec ses certitudes, sans personne pour les démonter, et cette solitude bavarde devient le vrai sujet du livre. Le comique de répétition, ressort favori du scénariste, change alors de nature: ce n'est plus un duel, c'est un monologue, et chaque tentative manquée ajoute une couche de tendresse maladroite à un personnage que la série traite d'ordinaire en brute joyeuse.

La construction épouse cette idée. Le récit avance par tentatives successives, presque par saynètes, chacune fondée sur un stratagème censé réveiller le caporal, chacune plus improbable que la précédente. Le procédé vaut ce que valent ses trouvailles, et Cauvin en aligne assez pour tenir la distance, avec ce sens très sûr de l'escalade qui a fait sa réputation chez Dupuis. On reconnaît aussi sa manière de confier l'émotion au personnage le moins subtil: c'est le sergent borné, et non le caporal malin, qui devient ici le centre sensible du récit.

Le thème, lui, est plus sombre qu'il n'y paraît. Sous la farce affleure ce que la guerre inflige aux esprits, cette dissolution du soi que la médecine militaire de l'époque savait à peine nommer et que nous appellerions aujourd'hui traumatisme. Cauvin ne fait pas de discours, ce n'est jamais sa manière, mais il laisse circuler le malaise: l'armée ne sait que faire d'un homme qui ne combat plus, et l'amitié de Chesterfield pèse soudain davantage que toute la logique de l'institution. La série a toujours dit la guerre en creux, par la lâcheté revendiquée de Blutch; elle la dit ici par l'effacement de l'un de ses deux piliers.

Graphiquement, Lambil est installé dans sa période la plus assurée. Son trait relève de l'école de Marcinelle, rond, souple, expressif, mais il l'a peu à peu lesté d'une exigence documentaire rare dans l'humour franco-belge: uniformes, harnachements, matériel de campement et anatomie chevaline sont observés avec un sérieux qui donne du poids aux pitreries. Son atout majeur reste le jeu des visages. Il fallait tout un vocabulaire de regards éteints et de sourires vides pour rendre crédible un Blutch dépossédé de lui-même, et Lambil y parvient sans jamais verser dans la caricature du fou. Les couleurs de Vittorio Leonardo, chaudes et terreuses, accentuent la fatigue du campement et donnent à plusieurs planches une gravité inattendue. Le découpage, classique et parfaitement lisible, laisse malgré tout respirer les temps morts.

Notre verdictEn avant l'amnésique! n'est pas le plus spectaculaire des Tuniques Bleues, et ce n'est pas non plus une variation de plus sur la formule. C'est un album de milieu de parcours qui prend un risque réel: retirer à la série sa tête la plus lucide pour voir ce qu'il en reste. Ce qu'il en reste, c'est un sergent obstiné, une amitié que rien n'entame et un humour qui fonctionne alors même que son sujet devrait l'interdire. Cauvin écrit là une comédie de la fidélité plus qu'une comédie de guerre, et Lambil, par la seule justesse de ses visages, empêche l'ensemble de basculer dans la farce facile. On regrettera que la mécanique s'installe dans la répétition et que la gravité entrevue soit vite rangée au placard. Peu de séries humoristiques de cette longévité se seraient autorisé pareil écart, et ce volume garde une mélancolie discrète qui le distingue de ses voisins de rayon.

Points forts

  • Une idée de départ qui retourne le duoPriver Blutch de sa mémoire revient à débrancher le moteur de la série, et Cauvin en tire un profit inattendu: sans contradicteur, Chesterfield devient un personnage de comédie solitaire, touchant à force d'entêtement. L'album redonne de l'épaisseur à un tandem que près de trente titres auraient pu figer.
  • Le dessin de Lambil, précis sous la rondeurFidèle à l'école de Marcinelle par son trait souple et son sens du mouvement, Lambil y ajoute une documentation sérieuse sur l'armée de l'Union, les chevaux et les campements. Sa direction d'acteurs, en particulier le regard vide de Blutch, fait exister un état mental sans qu'aucun dialogue ait besoin de l'expliquer.
  • Un antimilitarisme qui passe par la tendresseFidèle à la manière de Cauvin, la charge contre l'armée ne prend jamais la forme d'un discours: elle tient dans l'embarras d'une institution qui ne sait que faire d'un soldat hors d'usage, et dans l'obstination d'un sergent qui fait passer son camarade avant le règlement. C'est là que l'album gagne sa part d'émotion, sans rien perdre de son rythme.

Réserves

  • Une mécanique répétitive sur la longueurLe principe des tentatives successives, efficace sur les premières planches, s'essouffle dans le dernier tiers. Plusieurs séquences se contentent de rejouer la même figure, une idée de Chesterfield puis son échec, sans faire avancer la situation, et l'album donne alors l'impression de meubler en attendant sa résolution.
  • Un sujet grave que la farce désamorceLe trouble psychique né de la guerre est un excellent point de départ, mais Cauvin ne s'autorise jamais à le regarder en face plus de deux cases. Le retour à l'équilibre initial, loi non écrite des séries humoristiques de l'époque, émousse une audace qu'un traitement plus frontal aurait rendue mémorable.
  • Une porte d'entrée peu recommandableL'album suppose une familiarité réelle avec le duo: l'essentiel de sa charge comique et émotionnelle vient de l'écart entre ce Blutch absent et le tire-au-flanc virtuose que les lecteurs connaissent par cœur. Abordé à froid, sans ce point de comparaison, il se réduit à une succession de gags de caserne.

À qui s’adresse ce livre ?

Cet album s'adresse d'abord aux lecteurs qui suivent déjà Les Tuniques Bleues et qui mesureront ce que Cauvin bouscule en neutralisant l'un de ses deux héros. À partir de neuf ou dix ans, il se lit sans difficulté, la violence restant tenue à distance par le gag, mais ce sont sans doute les adolescents et les adultes qui en percevront la couche amère, celle du soldat que l'institution ne sait plus classer. Les amateurs de bande dessinée franco-belge classique y trouveront un bel échantillon du savoir-faire Dupuis de la fin des années 1980, entre humour de caserne et reconstitution historique soignée. En revanche, un lecteur curieux de découvrir la série gagnera à commencer par des titres où le duo fonctionne à plein, du côté des Déserteurs ou de Bull Run, avant de revenir à ce volume qui joue sur ce que l'on sait déjà de Blutch. Les enseignants et les médiateurs qui utilisent la série pour aborder la guerre de Sécession y trouveront un angle intéressant, celui des blessures invisibles, à condition d'en accompagner la lecture.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.