Entre terre et lumière
- ScénarioJean Van Hamme
- DessinGrzegorz Rosiński
- Première publication
- 1988
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Treizième album de Thorgal, Entre terre et lumière referme le cycle du Pays Qâ, ouvert trois tomes plus tôt par Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski. La tyrannie d'Ogotaï appartient désormais au passé et le Viking d'adoption se retrouve réuni avec les siens, très loin des fjords, chez les Xinjins, l'un des peuples de cette contrée que rien ne rattache au Nord. Le répit sera court. Thorgal n'a qu'un désir, reprendre la mer et rentrer chez lui, mais la traversée reste à inventer et ce pays ne le laissera pas partir si aisément. Autour de la famille se resserrent en effet les intrigues nées de la succession de Tanatloc, le dieu que vénèrent les Xinjins, où chacun pousse ses pions et où l'appui d'hier ne vaut plus rien le lendemain. S'y ajoutent la présence de Kriss de Valnor, dont la loyauté n'a jamais eu d'autre règle que son intérêt, celle de compagnons à qui l'expédition a déjà beaucoup coûté, et celle du jeune Jolan, dont les dons hérités du peuple des étoiles ne passent pas inaperçus. Reste à savoir ce que Thorgal et Aaricia accepteront de payer pour ramener les leurs, et lequel de ces deux mondes consentira à les laisser repartir.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Thorgal au bout du monde : le prix du retour
Paru en novembre 1988 chez Le Lombard, Entre terre et lumière est un album d'après-bataille, et c'est ce qui le rend intéressant. Le tyran est tombé, la famille est réunie, et Van Hamme consacre sa conclusion non pas à un affrontement de plus mais à une question plus ingrate : comment s'en va-t-on ? Rosinski dispose une dernière fois des architectures et des lumières d'une civilisation qui n'a rien de scandinave, et la série assume sa singularité : une saga viking qui glisse vers la science-fiction sans jamais le proclamer. Reste à savoir si ce dernier volet honore la promesse accumulée depuis Le Pays Qâ.
La construction d'abord, car c'est là que Van Hamme travaille. Refuser le grand affrontement à un album de clôture est un pari : la menace centrale du cycle a déjà été levée, il faut en fabriquer une autre, et le scénariste la trouve là où ses personnages ont cru trouver refuge. Les Xinjins ne sont pas des figurants bienveillants, la succession de Tanatloc met en mouvement des intérêts étrangers à ceux du héros, et l'obstacle devient politique là où il était monstrueux. Le retour lui-même devient un problème : il faut trouver un passage avant d'espérer revoir le Nord. L'adversaire de Thorgal est moins un ennemi qu'une situation, celle d'un pays qui n'a aucune raison de le laisser partir. Le récit, pensé en planches closes sur une relance, avance à un rythme soutenu, parfois saccadé, et réduit l'exposition au minimum : le lecteur est supposé à jour.
Les thèmes sont ceux qui forment la colonne vertébrale de la série. La divinité usurpée d'abord : le cycle a peuplé le pays Qâ de dieux que l'on vénère sans les comprendre, Tanatloc chez les Xinjins, Ogotaï chez les Chaams, et le merveilleux y sert moins à émerveiller qu'à interroger ce que les hommes font d'une puissance qui les dépasse. Van Hamme rebranche la question sur l'identité de son héros, cet enfant venu des étoiles depuis L'Enfant des étoiles, et sur les dons que Jolan tient de la même ascendance : le pouvoir n'y est jamais une récompense, plutôt un héritage encombrant. Le refus de ce pouvoir ensuite, puisque Thorgal ne veut rien conquérir et cherche seulement à rentrer, ce qui fait de la saga une Odyssée nordique où chaque merveille est d'abord un retard. La loyauté enfin, éprouvée par Kriss de Valnor, tour à tour alliée et ennemie, négatif exact d'Aaricia, qui interdit au groupe toute confiance durable.
Graphiquement, Rosinski est le vrai moteur de l'album. Son trait réaliste et nerveux, hérité de sa formation polonaise, tranche avec l'épure souriante longtemps associée au journal Tintin, berceau de la série : encrage dense, hachures nombreuses, matières rugueuses, visages poussés jusqu'à la grimace. Il excelle dans le monumental : jeux d'échelle qui écrasent les silhouettes au pied d'architectures oubliées, perspectives plongeantes sur les gouffres, travail des sources lumineuses que le titre n'annonce pas par hasard. La couleur, qu'il assure lui-même, reste posée de façon classique sur le trait, loin des expériences picturales qu'il mènera bien plus tard, et oppose les ocres et les verts saturés de ce monde lointain aux gris bleutés du Nord. Le découpage demeure sage, fidèle à la grille régulière du récit franco-belge de quarante-six planches, mais le dessinateur sait ouvrir la page : ses grandes cases d'ambiance sont les vrais temps forts.
Reste l'écriture, plus datée que le dessin. Les récitatifs commentent volontiers ce que l'image montre déjà et les dialogues récapitulent ce que le lecteur sait. C'est le prix d'un feuilleton grand public de la fin des années 1980, et cela n'empêche pas l'album de trouver, dans son dernier tiers, une gravité que le ton d'aventure ne laissait pas attendre.
Notre verdictEntre terre et lumière fait ce qu'on attend d'une bonne fin de cycle : il conclut, il coûte quelque chose aux personnages, il déplace la série. Avoir placé le grand affrontement en amont pour consacrer celui-ci au retour était plus risqué qu'il n'y paraît, et le pari est tenu : la victoire ne suffit plus, encore faut-il savoir partir. Van Hamme y démontre son métier, Rosinski signe l'un de ses ensembles les plus impressionnants de la décennie, tout en volumes et en vertige d'échelle. Les réserves tiennent moins à l'ambition qu'aux moyens de l'époque : une narration qui surexplique, un merveilleux aux règles élastiques, une répartition des rôles très datée. Rien de cela n'empêche l'album de rester un jalon, celui où Thorgal cesse d'être un Viking à qui il arrive des choses étranges pour devenir un père qui doit décider quoi faire de ce qu'il transmet.
Points forts
- Une conclusion qui déplace le conflit au lieu de le répéterLe tyran vaincu, Van Hamme aurait pu enchaîner une dernière bataille. Il préfère transformer l'obstacle: intrigues de succession, calculs d'alliés incertains, difficulté matérielle du retour. La menace devient sociale et familiale, et l'album y gagne une tension d'un autre ordre.
- Le dessin de Rosinski, monumental et charnelArchitectures écrasantes, sources lumineuses travaillées, corps qui pèsent et qui souffrent: le dessinateur trouve dans cette civilisation lointaine un terrain de jeu bien plus stimulant que les fjords, et signe quelques planches parmi les plus spectaculaires de la série à cette époque.
- Un merveilleux branché sur l'identité du hérosLe fantastique n'est pas décoratif. Les dieux du pays Qâ et les dons que Jolan tient du peuple des étoiles renvoient le père à ses propres origines et donnent rétrospectivement du sens au détour exotique: la série referme une boucle thématique ouverte plusieurs albums plus tôt.
- Kriss de Valnor, l'ambiguïté comme moteurAmbitieuse, sans scrupule, tour à tour alliée et ennemie, elle empêche l'aventure de se réduire à un affrontement entre bons et méchants. Sa seule présence installe un doute permanent sur ce qui va se jouer à l'intérieur du groupe, souvent plus intéressant que la menace extérieure.
Réserves
- Un album qui ne se lit pas seulEntre terre et lumière prend la suite directe du Pays Qâ, des Yeux de Tanatloc et de La Cité du dieu perdu. Sans eux, les alliances, les rancunes et les enjeux de la succession restent opaques. Ce n'est en aucun cas une porte d'entrée dans la série.
- Des règles du merveilleux jamais vraiment fixéesLe cycle règle plusieurs situations par des pouvoirs et des objets dont le fonctionnement n'est pas posé à l'avance. La tension en souffre: quand tout devient possible, certaines issues semblent moins gagnées que concédées.
- Une répartition des rôles très marquée par son époqueAaricia partage l'aventure, mais la série lui confie de longue date une fonction morale, celle qui plaide le foyer et rappelle ce qu'on doit aux siens, tandis que l'initiative revient au héros. Ce partage se remarque davantage aujourd'hui qu'en 1988.
- Une écriture qui surexpliqueRécitatifs redondants avec l'image, répliques qui récapitulent l'acquis: la narration porte les habitudes du feuilleton et alourdit une lecture qui, graphiquement, se suffirait souvent à elle-même.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux lecteurs déjà engagés dans Thorgal, qui y trouveront la conclusion attendue du cycle du Pays Qâ et un basculement durable dans la place accordée au merveilleux, notamment autour de Jolan. Au-delà, il parlera aux amateurs d'aventure franco-belge classique, à ceux qui aiment voir un récit mythologique dériver vers la science-fiction sans changer de costume, et aux lecteurs de sagas familiales où l'héroïsme se mesure à ce que l'on protège plutôt qu'à ce que l'on conquiert. Accessible dès la préadolescence par son souffle romanesque, il comporte assez de violence et d'ambiguïté morale pour retenir un adulte. Il est en revanche à déconseiller à qui découvre la série : mieux vaut commencer par les premiers tomes, ou par un épisode plus autonome comme Alinoë.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
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Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.