Le fil littéraireParutions, entretiens, critiques et patrimoineRecevoir l’essentiel
Rechercher

MangaLangue d’origine : Japonais

Et ainsi débuta la légende

Première publication
2002
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Douzième tome de One Piece, paru chez Glénat en 2002, ce volume réunit les chapitres 100 à 108 prépubliés dans le Weekly Shonen Jump et emprunte son titre au premier d'entre eux. Un seul chapitre suffit à solder Loguetown : Smoker met la main sur Baggy et Alvida et s'apprête à cueillir Luffy quand une tempête, puis l'irruption d'un homme nommé Dragon, lui coupent la route ; l'équipage prend aussitôt le large vers Grand Line. Après s'être égaré du côté de Calm Belt, il remonte Reverse Mountain, puis se fait avaler, Vogue Merry compris, par une baleine géante, Laboon, dans le ventre de laquelle l'attend un vieil homme, Crocus. Luffy promet à l'animal de revenir une fois Grand Line conquise, reçoit un Log Pose et accepte de conduire deux passagers, Mr 9 et Miss Wednesday, jusqu'à Whisky Peak. L'accueil extraordinairement chaleureux de la ville se révèle être un piège tendu par une organisation nommée Baroque Works, et le volume se referme sur Zoro seul face à cent chasseurs de primes.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Le seuil de Grand Line : le tome où One Piece change d'échelle

Il y a des tomes de transition qui ne sont que des couloirs, et il y a des tomes de seuil. Le douzième volume de One Piece relève franchement de la seconde catégorie. En neuf chapitres et cent quatre-vingt-huit pages, Eiichirō Oda solde l'arc Loguetown, fait franchir à son équipage la porte physique de Grand Line et ouvre, dans son dernier tiers, une intrigue qui occupera la série des années durant. Ce qui mérite examen ici n'est pas un combat mémorable : c'est la manière dont un feuilleton hebdomadaire réussit à changer d'échelle sans casser son rythme, et dont un tome relié peut fonctionner à la fois comme épilogue, comme traversée et comme amorce.

Le découpage obéit à une logique en quatre temps, immédiatement lisible. Loguetown est soldé en un seul chapitre, le centième, dont le titre passe au volume tout entier : Smoker tient Baggy et Alvida, il tient presque Luffy, et c'est un orage doublé d'une silhouette inconnue qui tranche. Oda liquide en quelques pages une menace installée dans les tout derniers chapitres du tome précédent, et il le fait par une ellipse assumée plutôt que par un affrontement. Le choix frustre volontairement, mais il installe une idée neuve dans la série : désormais, des forces dépassent le héros et n'ont aucun compte à lui rendre. Il y a même une ironie discrète à faire porter le mot légende par un chapitre où le protagoniste ne gagne rien et se contente de partir.

Vient ensuite la traversée proprement dite : l'égarement du côté de Calm Belt, puis la remontée de Reverse Mountain. Le passage est bref au regard de l'économie hebdomadaire, mais c'est probablement là que le volume est le plus démonstratif graphiquement. Tout passe par le cadre et par l'échelle des cases, presque rien par l'explication ; l'apparition de Laboon prolonge l'effet, la baleine finissant par saturer le champ. Le lecteur comprend physiquement, avant qu'aucun personnage ne le formule, que la série vient de changer de plateau. On notera un accident d'édition qui touche précisément ces pages : les quinze premiers tomes français ont paru dans le sens de lecture occidental, et il a fallu le seizième, puis une réédition, pour lire ces diagonales dans le sens voulu par l'auteur.

Le ventre de la baleine occupe le centre du volume et en constitue le cœur émotionnel, seul endroit où le rythme ralentit franchement. Crocus, l'attente d'un équipage qui ne reviendra pas, la promesse faite à Laboon : Oda glisse en quelques chapitres une mélancolie qu'il ne s'était jusque-là autorisée que par éclats. Le contraste avec le burlesque environnant est brutal, et il fonctionne, parce que la scène tient sur une image simple, celle d'une bête qui attend, et qu'elle crée une dette narrative sans rien conclure.

Reste le dernier tiers, dramaturgie de feuilleton à l'état pur. Whisky Peak et son accueil trop parfait reposent sur un unique ressort, l'ironie dramatique : le lecteur sent le piège bien avant l'équipage, et Oda étire ce décalage aussi longtemps qu'il le peut. Le volume ne s'interrompt pourtant pas au milieu d'un duel : il se referme sur une démonstration menée à son terme, Zoro expédiant seul les cent chasseurs de primes. Le geste tient moins du suspense que de l'étalonnage, une façon de dire ce que vaut désormais l'équipage sur ce nouveau terrain. Ce qui reste ouvert n'est donc pas l'issue d'un combat, mais un nom, Baroque Works, une méthode, et deux passagers dont le tome se garde bien d'éclaircir le rôle : exactement le travail attendu d'un premier tiers d'arc.

Notre verdictDouzième volume et véritable charnière : One Piece y referme la saga East Blue et bascule vers un récit d'une tout autre ampleur, sans jamais donner l'impression de forcer le passage. Le tome n'offre pas le combat que l'on attendait et n'achève rien de ce qu'il commence à Whisky Peak, ce qui le rendrait fragile s'il était jugé isolément. Pris pour ce qu'il est, une fraction de feuilleton, il fait exactement ce qu'un tome de seuil doit faire : il change l'échelle du dessin, il installe une promesse qui engage la série pour très longtemps, et il quitte son lecteur sur une démonstration qui redéfinit le rapport de force au moment même où le terrain change. Du métier de feuilletoniste au meilleur de sa forme, et l'un des tomes les mieux calibrés de ce premier tiers de série.

Points forts

  • Une échelle imposée par le cadre plutôt que par le dialogueLa remontée de Reverse Mountain et l'apparition de Laboon reposent presque entièrement sur la mise en page: ampleur des cases, ruptures de format, saturation du champ. Oda fait éprouver l'immensité de Grand Line avant de l'expliquer, ce qui épargne au volume le bavardage d'exposition auquel ce genre de passage charnière condamne d'ordinaire un shonen au long cours.
  • Une séquence mélancolique courte et parfaitement placéeLe passage avec Crocus et Laboon n'interrompt jamais vraiment le voyage, mais il en change la température. La promesse de Luffy vaut moins pour ce qu'elle raconte sur le moment que pour ce qu'elle installe: une dette narrative que la série pourra rappeler très longtemps après, et qui donne d'un coup du poids à une simple ligne d'horizon. Oda obtient cela sans discours, en se contentant de laisser un animal attendre.
  • Une fin de tome qui étalonne au lieu de suspendreLe volume ne se referme pas sur un affrontement interrompu mais sur une démonstration achevée: Zoro seul contre cent, et l'affaire réglée. Le choix est plus fin qu'un cliffhanger, parce qu'il renseigne le lecteur sur le nouveau rapport de force au moment précis où le terrain vient de changer, tout en laissant intact ce qui compte, l'identité et les intentions de Baroque Works. La coupe coïncide ici avec une véritable articulation dramatique, ce qui est rare dans une série prépubliée à l'hebdomadaire.

Réserves

  • Une confrontation attendue escamotéeL'affrontement entre Luffy et Smoker, préparé dans les derniers chapitres du tome précédent, se dissout en une poignée de pages, entre une tempête et l'irruption d'un personnage dont le volume ne dit à peu près rien. L'effet de mystère fonctionne, mais le lecteur qui suivait cet antagonisme peut trouver la sortie commode, et regretter que la première grande menace de la Marine se règle sans qu'un coup décisif soit porté.
  • Un humour de liaison qui s'alourdit en lecture continueEntre la montagne et la baleine, plusieurs gags reposent sur des réactions outrées reconduites d'un chapitre à l'autre, procédé hérité de la contrainte hebdomadaire. Il s'entend page à page; il pèse davantage lorsqu'on lit le tome d'une traite, là où l'on aimerait par moments que la traversée avance plus vite.

À qui s’adresse ce livre ?

Ce tome s'adresse d'abord aux lecteurs qui suivent la série dans l'ordre : volume de raccord, presque illisible seul, sa valeur tient entière à ce qu'il ferme et à ce qu'il ouvre. Pour qui a tenu jusqu'à Loguetown, il constitue en revanche le meilleur argument pour continuer, puisqu'il redéfinit l'horizon du récit. Le lectorat adolescent visé par la prépublication y trouvera ce qu'il cherche, du gigantisme, de l'humour et une démonstration de force en clôture ; l'adulte qui reprend One Piece pour comprendre sa longévité tient ici un cas d'école, celui d'un auteur qui prépare un cycle de plusieurs années dans les dernières pages d'un volume. Un mot à qui achète aujourd'hui : préférer la réédition, dans le sens de lecture japonais et dans la traduction refaite à partir de 2013, aux tirages d'origine.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.