Et pour quinze cents dollars en plus
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinLouis Salvérius
- Première publication
- 1973
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Troisième album des Tuniques Bleues, prépublié dans Spirou en 1972 avant d'être relié chez Dupuis l'année suivante, Et pour quinze cents dollars en plus installe durablement le duo dans le décor qui fera sa fortune: la guerre de Sécession vue d'en bas, à hauteur de sans-grade. Le sergent Cornélius Chesterfield, discipliné jusqu'à l'aveuglement, et le caporal Blutch, râleur lucide qui ne songe qu'à filer, rejoignent une nouvelle affectation, où un général en mal de volontaires leur propose un engagement assorti d'une prime de quinze cents dollars. Alléchés, ils signent d'abord et lisent ensuite: il s'agit de s'infiltrer en territoire sudiste et d'y pratiquer la politique de la terre brûlée, voies ferrées, ponts, dépôts de munitions, convois et récoltes de coton. Deux mercenaires mexicains qui connaissent bien la région leur sont adjoints. Le titre, clin d'œil au western de Sergio Leone, annonce la couleur: l'appât du gain fournit le moteur, l'absurdité militaire le décor, et la mésentente cordiale des deux compagnons le ressort permanent. Reste à savoir ce que vaut une prime quand il faut d'abord rester en vie pour la toucher.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Une prime, deux bras cassés et beaucoup de coton brûlé
Ce troisième tome arrive à un moment charnière, et pas seulement pour la série. Née en 1968 dans les pages de Spirou comme un western de cavalerie, elle a basculé dès son deuxième album dans la guerre de Sécession; quant à Louis Salvérius, emporté par un infarctus le 22 mai 1972, à trente-huit ans, il ne verra jamais ces planches reliées, l'album ne paraissant qu'en 1973. Et pour quinze cents dollars en plus tient donc autant du legs que du divertissement: on y surprend, presque en train de se former, la mécanique qui portera Les Tuniques Bleues pendant un demi-siècle.
La construction obéit à la loi de la prépublication: l'histoire a paru planche par planche dans Spirou, et chaque page doit se refermer sur un effet, gag ou petit suspense, avant de relancer la suivante. Le récit avance par saccades plus que par grandes vagues: un contrat de départ limpide, une prime, une mission, puis une succession d'épreuves enchaînées comme autant de sketches. Cauvin, scénariste encore jeune, tient déjà sa règle d'or: ne jamais laisser respirer le lecteur plus de deux cases sans une réplique qui pique.
Le vrai sujet de l'album n'est pas la mission, c'est la signature. Se vendre pour une somme que l'on ne touchera peut-être jamais, s'engager avant d'avoir lu, exécuter des ordres dont personne n'assume la formulation: la satire vise moins le Sud ou le Nord que l'institution militaire, sa hiérarchie sourde et son art de convertir des hommes en variables d'ajustement. Le motif de la terre brûlée, historiquement lourd, est traité sur le mode burlesque, mais le fond affleure: brûler des récoltes, c'est affamer des civils, et Cauvin laisse le lecteur faire le calcul sans jamais souligner la leçon. L'adjonction de deux mercenaires mexicains recrutés pour leur connaissance du terrain achève d'installer le doute: entre l'engagé volontaire et l'homme de main, la différence tient souvent au tarif.
Le duo, lui, est déjà en place. Chesterfield croit au drapeau, au règlement et à la gloire; Blutch ne croit qu'à sa peau et le dit avec une constance admirable. Leur dispute permanente tient lieu de dialogue moral: l'un fournit l'énergie, l'autre le commentaire. C'est cette dissymétrie, bien plus que les péripéties, qui fait tenir l'ensemble, et c'est elle que la série exploitera pendant plus de cinquante ans.
Graphiquement, Salvérius travaille en pleine école de Marcinelle: rondeur des visages, nez marqués, silhouettes élastiques, décors posés à grands traits, mise en scène qui privilégie l'élan sur le détail. Depuis le passage à la Sécession, son trait s'est pourtant durci, comme s'il cherchait le registre semi-réaliste que réclame le sujet sans renoncer à la caricature. Les chevaux ruent, les convois déraillent, les explosions occupent la case entière, et jamais la déformation comique ne compromet la lisibilité de l'action. Comparé à celui de Willy Lambil, appelé à terminer les huit dernières planches d'Outlaw avant de reprendre durablement la série, le dessin reste plus schématique et plus franchement comique; il possède en revanche une nervosité et une gourmandise du mouvement que les amateurs de la première période regrettent souvent. La couleur, contrastée et sans nuance, achève de donner à l'album des allures de jouet mécanique lancé à pleine vitesse.
Notre verdictEt pour quinze cents dollars en plus n'est pas le sommet des Tuniques Bleues et ne cherche pas à l'être: c'est un album de formation, celui où une série encore jeune comprend enfin de quoi elle parle. Le duo y prend sa forme définitive, la satire de l'institution militaire y trouve son ton, et le prétexte de la prime offre à Cauvin un fil assez solide pour supporter une avalanche de catastrophes en chaîne. Le dessin de Salvérius, vif et rond, porte l'ensemble avec une énergie qui compense largement ce que la construction a de décousu. On le lit aujourd'hui avec une pointe de mélancolie, puisque l'album a paru après la mort de son dessinateur, et avec le plaisir un peu archéologique d'y reconnaître, déjà tout entière, la formule qui allait faire de cette série l'un des plus longs succès du catalogue Dupuis.
Points forts
- Un moteur narratif d'une efficacité redoutableUne prime alléchante, un engagement signé à l'aveugle, une mission dont on découvre l'ampleur après coup: le dispositif se met en place en quelques planches et se suffit à lui-même. Le lecteur sait exactement ce que les héros risquent et ce qu'ils espèrent, ce qui autorise ensuite toutes les digressions comiques sans jamais perdre le fil.
- Le duo trouve sa juste distanceChesterfield et Blutch cessent ici d'être deux silhouettes de western pour devenir un système: l'un tire vers l'obéissance et l'exploit, l'autre vers la désertion et le sarcasme, et aucun des deux n'a tout à fait tort. Cette tension donne au récit son relief et fournit à Cauvin une réserve inépuisable de dialogues.
- Un trait Marcinelle qui pense en mouvementSalvérius dessine des corps souples, des chutes spectaculaires et des explosions généreuses, dans une tradition Spirou où l'expressivité prime sur l'exactitude. Les scènes d'action se lisent d'un coup d'œil, et la mise en page, sobre et régulière, met toute son énergie au service du rythme.
- Une satire militaire qui ne s'excuse pasSous le gag affleure une charge constante contre la hiérarchie, l'héroïsme sur commande et le cynisme des primes de risque. L'album se moque de la guerre sans jamais poser au traité de morale, ce qui reste, plus de cinquante ans après, la meilleure raison de le rouvrir.
Réserves
- Une progression encore très feuilletonesqueLe découpage en planches autonomes se sent: l'intrigue enchaîne les épisodes plus qu'elle ne les fait monter en puissance, et certaines séquences pourraient être interverties sans dommage. Les albums ultérieurs, mieux charpentés, montreront ce que la série gagnera en construction.
- Un contexte historique encore décoratifLa guerre de Sécession fournit ici des uniformes, des trains et des champs de coton plus qu'une véritable matière documentaire. Le travail de reconstitution qui fera la réputation de la série à l'époque Lambil, avec ses batailles identifiées et ses détails d'équipement, n'est pas encore là.
- Un humour de son tempsCertains ressorts comiques et certains seconds rôles portent la marque de la bande dessinée jeunesse du début des années soixante-dix; les deux mercenaires mexicains, notamment, relèvent d'un stock de types que le récit d'aventures maniait alors sans état d'âme. Rien de malveillant, mais l'album ne se lit plus tout à fait avec les yeux de 1973.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux lecteurs à partir de neuf ou dix ans, qui y trouveront une aventure lisible, rythmée et sans violence graphique, portée par deux personnages immédiatement identifiables. Il parlera aussi aux amateurs de bande dessinée franco-belge classique curieux de voir une série populaire en train de se chercher, ainsi qu'aux collectionneurs désireux de découvrir le trait de Louis Salvérius avant la longue ère Lambil. Les lecteurs venus à la série par les albums de la maturité, plus documentés et plus amers, devront accepter un ton nettement plus caricatural. Enfin, les amateurs de western spaghetti apprécieront le clin d'œil du titre à Sergio Leone, même si le récit tient davantage de la comédie de troupe que du duel au soleil.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.