De quoi parle ce livre ?
Quarantième tome de la série, Gear réunit les chapitres 378 à 388 et engage l'équipage dans l'arc Enies Lobby, second versant de la saga Water Seven. L'assaut sur l'île judiciaire commence pour de bon : il faut forcer les portes gardées par deux géants, Oimo et Kashi, gagner l'île principale, et affronter le formalisme du Gouvernement mondial que porte Baskerville, juge grotesque en qui se concentre toute l'ironie de l'appareil judiciaire. Le volume prend le temps d'exposer le doriki, l'unité qui chiffre la puissance des agents et donne à la différence de niveaux un ordre de grandeur brutal : ce qui sépare l'équipage du CP9 n'est pas une nuance, et le tome s'emploie à le faire sentir avant tout affrontement décisif. Luffy, lui, prend Blueno en chasse et le suit jusque dans son repaire, ouvert par une porte aérienne. Acculé là où ses coups habituels ne suffisent plus, il dévoile une technique inédite, le Gear Second, qui donne son titre au volume et le referme sur une promesse plutôt que sur une conclusion.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Le tome où Luffy change de vitesse
Un tome de manga au long cours se juge à ce qu'il prépare autant qu'à ce qu'il montre. Le quarantième volume de One Piece organise ses onze chapitres autour d'une seule page, très tardive, dont tout le reste tire son sens. Entre l'ouverture des portes d'Enies Lobby et la révélation du Gear Second, Eiichirō Oda fait d'abord mine d'étirer un couloir, avant qu'on comprenne qu'il s'agissait d'une course d'élan.
Le découpage obéit à une logique d'entonnoir. Les premiers chapitres sont larges, choraux, volontiers encombrés : l'équipage, ses alliés et les forces du Gouvernement mondial se disputent la même planche, les portes cèdent, les géants Oimo et Kashi barrent le passage, Baskerville déclame ses sentences, et la progression vers l'île principale tient autant de la course d'obstacles que de la bataille. Oda y pratique ce qu'il réussit le mieux dans les ouvertures d'arc, un burlesque de masse où l'absurdité de l'appareil judiciaire désamorce en permanence la solennité de la situation. Puis le champ se resserre. Les derniers chapitres abandonnent peu à peu la choralité pour suivre une seule ligne, celle de Luffy franchissant une porte aérienne derrière Blueno, et le volume s'achève dans un espace clos où ne restent que deux corps et aucun public.
Ce resserrement fait le rythme du tome et constitue sa vraie réussite dramaturgique. La séquence du doriki, qui pourrait n'être qu'une fiche technique glissée au forceps, joue en réalité le rôle d'un compteur de tension : en chiffrant la puissance des agents du CP9, elle convertit une inquiétude diffuse en donnée froide et rend la suite mécaniquement menaçante. Le lecteur n'a plus besoin qu'on lui explique que l'équipage est en dessous, il l'a lu en nombres. Oda traite ensuite ce chiffre comme une dette narrative : l'écart étant quantifié, il faudra bien que quelque chose vienne le combler. Le Gear Second surgit exactement à l'endroit où cette dette devient intenable, ce qui relève du calcul de feuilletoniste plus que du coup de théâtre.
Graphiquement, le tome tire du noir et blanc une économie remarquable. Oda alterne des planches saturées de trames et de foule, où le sens de lecture japonais fait refluer gardes et projectiles vers la gauche comme une vague, et des pages soudain vidées où un fond blanc isole une silhouette. Le passage par la porte aérienne vaut à cet égard comme petit morceau de mise en scène : le décor se dissout, la géométrie des cases perd ses repères, et l'on entre dans le repaire avec la désorientation du personnage. La révélation finale, elle, repose moins sur le détail du trait que sur une texture, la vapeur qui monte du corps, rendue en hachures et en blancs réservés, et sur un changement d'échelle qui fait craquer la grille de la planche. Le tankobon hérite ici franchement de la prépublication : chaque chapitre paru dans le Weekly Shonen Jump devait se refermer sur une accroche, et le volume respire en onze temps plutôt qu'en trois actes.
Reste sa place dans l'arc. Gear n'est pas un tome de résolution, c'est celui qui rend la résolution imaginable. Il ouvre les portes, pose les règles du rapport de force, distribue les adversaires et s'arrête au moment précis où l'affrontement principal devient enfin possible. Lu isolément, il peut passer pour un très long préambule. Lu dans la continuité, il marque le moment où une série au long cours accepte de modifier ses propres règles au lieu de rejouer ses recettes, ce qui, au quarantième volume, ne va pas de soi.
Notre verdictGear tient davantage de la mécanique bien réglée que du grand spectacle continu. Oda prend son temps, ouvre les portes d'Enies Lobby dans un désordre volontiers comique, chiffre froidement l'écart de puissance qui condamne son équipage, puis rétrécit le cadre jusqu'à ne plus garder qu'un couloir et deux adversaires. La technique qui donne son titre au volume vaut moins par sa spectacularité que par la précision de sa préparation : elle répond point pour point à la question posée dans les premiers chapitres. On peut regretter un démarrage qui traîne et une distribution qui laisse une partie de l'équipage en veilleuse ; on ne peut pas reprocher à ce tome d'ignorer où il va. Au quarantième volume d'une série qui pourrait se contenter de tourner en rond, en voici un qui accepte de changer de régime, et cela se voit dès la dernière page.
Points forts
- Une montée en tension entièrement adossée à un chiffreExposer le doriki avant le premier affrontement décisif transforme une appréhension vague en donnée mesurable. Le procédé est presque comptable, mais il structure le volume entier: chaque scène qui suit se lit à l'aune de cet écart, et la révélation finale y répond point par point au lieu de tomber du ciel.
- Un resserrement du découpage parfaitement conduitLe tome s'ouvre en fresque chorale devant les portes et se termine en huis clos à deux personnages. Ce mouvement d'entonnoir, étalé sur onze chapitres, évite l'effet catalogue qui guette les débuts d'assaut et donne au dernier tiers une intensité que la seule surenchère n'aurait pas produite.
- Un noir et blanc qui sait se viderFace à des planches saturées de foule et de trames, Oda ose des pages presque nues. Le franchissement de la porte aérienne comme l'apparition de la vapeur reposent sur des blancs réservés et des hachures plutôt que sur l'accumulation d'effets, et gagnent en lisibilité ce que d'autres séries perdraient en tapage.
- Un comique qui préserve l'enjeuBaskerville et le formalisme délirant de l'île judiciaire fournissent un contrepoint bouffon qui empêche l'arc de virer au pathos. Oda maintient le registre de l'aventure au moment même où il durcit considérablement les enjeux, et cet équilibre est plus difficile à tenir qu'il n'y paraît.
Réserves
- Un démarrage qui piétineLes premiers chapitres empilent les obstacles intermédiaires, géants, gardes, formalités judiciaires, avant d'entrer dans le vif. Le retard est calculé, mais le lecteur qui enchaîne les tomes ressent le sur-place, et le volume met du temps à désigner ce qu'il raconte vraiment.
- Une répartition très inégale de l'attentionLe resserrement sur Luffy a un coût: le volume met plusieurs trajectoires en attente et réserve son dernier tiers à un seul duel. Le choix se défend à l'échelle de l'arc, où chacun retrouvera sa place, mais il laisse au tome un déséquilibre que la lecture suivie compense mieux que la lecture isolée.
- Un tome qui ne se suffit pas à lui-mêmeGear s'arrête sur une ouverture, non sur un point final. C'est la loi du feuilleton et le juger autrement serait injuste, mais il faut le savoir: détaché de la continuité d'Enies Lobby, ce volume n'offre aucune satisfaction refermée.
À qui s’adresse ce livre ?
Ce volume s'adresse d'abord aux lecteurs déjà engagés dans la saga Water Seven, qui y trouveront le basculement attendu depuis plusieurs tomes. Il parlera surtout à ceux qui aiment voir une série longue renégocier ses propres règles au lieu de répéter ses formules, et aux amateurs de shonen d'affrontement qui apprécient qu'un rapport de force soit posé, et même chiffré, avant d'être bousculé. Les lecteurs qui découvrent One Piece ne doivent surtout pas commencer ici : le tome présuppose l'existence du CP9 et le contentieux ouvert avec le Gouvernement mondial, et sa force tient entièrement à ce qui l'a précédé. Quant à ceux que les digressions burlesques d'Oda agacent, ils devront accepter que le premier tiers en soit largement fait avant que l'étau ne se referme.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.