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Couverture de Graveyard Shift

Roman

Graveyard Shift

Première publication
2024
Éditions référencées
1

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Graveyard Shift : une veillée au bord d'une fosse vide

Après If We Were Villains, thriller de dark academia devenu culte, M. L. Rio revient avec un objet volontairement modeste par la taille : Graveyard Shift n'est pas un roman mais une novella, à peine plus d'une centaine de pages. L'angle qui mérite qu'on s'y arrête tient dans ce resserrement même : comment transposer une signature (atmosphère gothique, érudition, petite communauté de marginaux) dans un format qui interdit l'ampleur ? Autour d'une fosse fraîchement creusée et pourtant vide, découverte de nuit dans un cimetière clôturé jouxtant un campus, l'autrice réunit cinq insomniaques qui se connaissent déjà, un petit cénacle de veilleurs qui se sont donné un nom, les Anchorites. Le livre se lit d'une traite ; reste à savoir s'il tient vraiment ses promesses.

La construction repose sur un moteur simple et redoutablement efficace : une fosse béante et vide, ouverte dans un cimetière où elle n'aurait pas dû apparaître. Cette anomalie agit comme un aimant narratif autour duquel gravitent cinq personnages, unis par leurs horaires impossibles et leurs métiers de la nuit : un barman, une chauffeuse de VTC, une réceptionniste d'hôtel, le gardien d'une église désaffectée et la rédactrice en chef du journal étudiant. Le titre dit ce peuple de l'ombre, l'équipe de nuit que le monde diurne ne voit jamais. Rio fait tourner la narration, à la troisième personne, de l'un à l'autre, en chapitres courts presque en vignettes, si bien que le récit avance autant par accumulation de points de vue et de solitudes que par l'intrigue. L'unité de lieu (le cimetière et l'église délabrée de Saint Anthony qui le surplombe) et la temporalité resserrée aux heures mortes lui donnent une tenue quasi théâtrale, fidèle au goût de l'autrice pour la scène et le huis clos.

Contrairement à ce qu'une lecture rapide pourrait croire, la fosse n'est pas qu'un prétexte atmosphérique : elle amorce une vraie mécanique de thriller à teinte spéculative. L'enquête remonte vers une étude du sommeil menée en secret par l'université, un champignon censé vaincre l'insomnie qui a mal tourné, des sujets pris de violence, des rats infectés enterrés à la hâte. Le récit lorgne ainsi vers l'éco-horreur et la contagion autant que vers le gothique de campus. Le patronage n'a rien d'anodin : difficile de ne pas lire, dans cette église de Saint Anthony et cette folie d'origine fongique, un écho au feu de Saint-Antoine, l'ergotisme qui jadis faisait halluciner et délirer des villages entiers. Le nom que le groupe se donne, les Anchorites, prolonge le motif, celui d'ermites recluses ayant troqué la cellule monastique contre la nuit.

Le style porte cette ambition : écriture sensorielle, allusive, volontiers elliptique, qui cultive le clair-obscur, les bruits nocturnes et la texture des lieux désertés. Sur le plan thématique, l'insomnie déborde le simple décor : désespoir feutré, relégation sociale, sentiment d'invisibilité, mais aussi perception qui vacille, puisque l'aube laisse planer le doute (les événements ont-ils eu lieu, ou faut-il y voir l'hallucination partagée de cerveaux privés de sommeil ?). C'est dans cette communauté fragile et ce vacillement du réel que réside la vraie matière du livre. La mécanique policière, elle, déçoit : l'explication se devine trop tôt, et répartir cinq consciences sur une centaine de pages condamne l'énigme comme les portraits à rester en pointillé. Qui vient pour le climat sera comblé ; qui attend une intrigue retorse restera sur sa faim.

Notre verdictGraveyard Shift est une pièce d'ambiance dotée d'un vrai ressort spéculatif, un objet mineur mais séduisant dans la bibliographie de M. L. Rio. Ses limites sont réelles : le mystère se devine trop tôt, les cinq veilleurs restent des silhouettes, et la note finale en dit trop. Mais ce qui fonctionne fonctionne pleinement : la nuit devient une matière palpable, la solitude des travailleurs de l'ombre trouve une voix juste, et l'écriture confirme un vrai talent d'atmosphère. Le genre de novella que l'on lit d'une traite, un soir d'automne, porté par le climat plus que par l'intrigue. On en sort avec le sentiment d'avoir traversé un lieu et une heure, davantage que d'avoir résolu une énigme. Une réussite partielle, mais une réussite pour qui accepte ses règles du jeu.

Points forts

  • Une atmosphère nocturne enveloppanteRio excelle à rendre la texture des heures mortes: lumières crues, rues vides, silence habité. Cette capacité à faire de la nuit un personnage à part entière est la grande réussite du livre et justifie à elle seule la lecture.
  • Une plume racéeLe soin porté à la phrase et le tissu d'allusions confèrent au texte une élégance sombre, fidèle à la manière de l'autrice. Les dialogues, vifs et spirituels, nouent une complicité immédiate entre les personnages sans jamais verser dans le pédantisme d'étalage.
  • Une communauté de veilleurs attachanteLa bande des Anchorites, travailleurs de nuit et âmes en marge en bonne partie queer, forme une constellation touchante. Rio saisit la solidarité tacite de ceux que le jour ne voit pas et donne à cette famille choisie un vrai supplément d'âme.
  • Un vrai ressort spéculatifSous le gothique affleure une idée forte: une science du sommeil dévoyée, une contagion fongique, un campus qui enterre ses secrets. Ce greffon d'éco-horreur donne au récit une colonne vertébrale que le seul climat n'aurait pas suffi à porter.

Réserves

  • Un mystère trop lisibleL'explication (l'expérience scientifique qui a mal tourné) se laisse deviner très tôt, si bien que le suspense retombe. Plusieurs lecteurs y verront un thriller sans réelle surprise, dont la fin volontairement ambiguë, entre réel et hallucination, frustre plus qu'elle n'éclaire.
  • Des personnages seulement effleurésRépartir cinq consciences sur une centaine de pages impose des portraits en pointillé, alors que leurs trajectoires s'avèrent souvent plus captivantes que l'enquête. On aurait aimé un casting resserré, ou une cinquantaine de pages de plus pour les creuser.
  • Une érudition parfois plaquéeLes influences revendiquées par l'autrice (Shakespeare, humanités scientifiques) pèsent davantage dans la note finale que dans le récit, et cette note trop explicative désamorce ce que le texte suggérait. Un rien de sérieux appuyé qui alourdit la miniature.

À qui s’adresse ce livre ?

Ce livre s'adresse d'abord aux amateurs de dark academia et aux lecteurs conquis par If We Were Villains, à condition d'accepter un changement d'échelle radical : on quitte la fresque pour la miniature. Il ravira les amoureux des atmosphères gothiques et automnales, des campus hantés et des communautés de marginaux, ceux qui savourent une novella lue en une soirée et goûtent le mélange du feutré et d'une pointe d'éco-horreur. On le déconseillera en revanche à qui cherche une intrigue policière retorse et surprenante, une résolution nette ou un portrait psychologique fouillé de chaque protagoniste : ces lecteurs le trouveront trop court, trop suspendu, trop épris de son propre brouillard.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Éditions référencées, avec ISBN, éditeur, date de parution et format
ÉditionÉditeurParutionFormatISBNDisponibilité
Graveyard ShiftBragelonnen.c.Broché · 144 p. · Français979-10-281-3906-3Non renseigné

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.