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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Grumbler et fils

Première publication
1992
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Blutch et Chesterfield ont beau servir dans la cavalerie nordiste, la mission qu'ils reçoivent ici n'a rien d'un fait d'armes. Le Congrès a interdit la polygamie sur les territoires de l'Union, et les deux cavaliers du 22e régiment sont envoyés dans une communauté mormone de l'Utah pour la convaincre de se plier à la loi et de revenir à la monogamie. Sur place, ils tombent au milieu d'une querelle de voisinage: le vieux Grumbler et ses fils, fermiers incapables de faire tourner leur exploitation, tiennent les mormons pour responsables de tous leurs malheurs. Pendant que Chesterfield engage des négociations qui vont l'entraîner bien plus loin qu'il ne l'imaginait, Blutch, tire-au-flanc patenté, se découvre un talent inattendu pour remettre au travail des garçons encore plus paresseux que lui. Trente-troisième album de la série, prépublié dans Spirou puis paru chez Dupuis en 1992, Grumbler et fils éloigne les Tuniques Bleues des champs de bataille: les combats restent hors champ, et le récit regarde ce que devient la tolérance quand on charge l'armée de faire appliquer une loi sur la vie privée.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Une loi contre la polygamie, deux cavaliers et des voisins rancuniers

Les Tuniques Bleues reposent depuis leurs débuts sur une contradiction féconde: série comique de grande diffusion, née dans le journal Spirou et destinée à toute la famille, elle y loge un antimilitarisme d'une constance rare. Grumbler et fils, trente-troisième album de la série, paru chez Dupuis en 1992, en propose une variante inattendue. Cauvin et Lambil y abandonnent la charge de cavalerie pour une mission de persuasion, remplacent l'ennemi sudiste par un voisinage américain parfaitement capable de se déchirer sans l'aide des Confédérés, et poussent le déplacement assez loin pour que les combats restent hors champ d'un bout à l'autre. Ce n'est pas l'album le plus spectaculaire de la série; c'est l'un de ceux où le scénariste s'autorise le plus franchement à parler d'autre chose.

La construction repose sur un déplacement assumé. L'interdiction fédérale de la polygamie, votée en 1862 et dirigée contre les mormons installés dans l'Ouest, appartient bel et bien à l'histoire américaine; Cauvin s'en sert comme détonateur plutôt que comme sujet. Il ne signe pas un dossier sur la polygamie, il signe un album sur ce que devient une décision prise à Washington lorsque deux cavaliers sont chargés de l'appliquer à des gens qu'ils n'ont jamais vus, sans caricature ni notice explicative.

L'intelligence de l'album tient dans la redistribution des rôles. On attendait le sergent zélé en exécutant borné et le tire-au-flanc en objecteur de conscience; Cauvin fait mieux. Blutch, qui consacre sa carrière à esquiver les corvées, se retrouve contremaître improvisé chez les Grumbler, où il obtient des fils ce que leur père n'a jamais su leur arracher, à force de menaces et de promesses taillées pour leurs appétits. Chesterfield, lui, troque le sabre contre la négociation et se laisse gagner par le mode de vie qu'il était venu proscrire. Le ressort comique reste intact, mais il change de camp: c'est le paresseux qui fait travailler et le soldat qui oublie sa mission.

Les Grumbler fournissent l'énergie basse du récit. Le père ne tire rien de garçons qui ne veulent rien faire, la ferme périclite, et la famille a trouvé plus simple de rendre les mormons responsables de ses malheurs que de regarder ses propres champs. Cauvin installe côte à côte la cause réelle et le coupable désigné, puis laisse le lecteur faire le rapprochement, sur un rythme de gags enchaînés hérité de la prépublication en épisodes dans Spirou.

Le dessin de Lambil relève pleinement de l'école de Marcinelle: trait rond, silhouettes typées, gestuelle outrée, visages qui portent l'essentiel de la comédie. Cette exubérance s'est toujours doublée chez lui d'une exactitude documentaire, et le décor rural de l'album lui offre un terrain où le mélange fonctionne à merveille. Fermes, champs, attelages et clôtures sont soignés, les couleurs de Vittorio Leonardo installent un Ouest chaud et crédible, et le rire naît du contraste entre ce cadre presque paisible et l'agitation des personnages.

Thématiquement, l'album déplace le fil rouge de la série sans le rompre: l'antimilitarisme prend la forme d'un ordre absurde confié à des hommes qui n'en comprennent ni l'origine ni l'utilité, mais il cède le premier rôle à une question de tolérance, celle de savoir jusqu'où une majorité peut légiférer sur la vie privée d'une minorité qui ne gêne personne. Cauvin la pose par la mécanique du récit plutôt que par le discours, ce qui reste sa manière.

Notre verdictGrumbler et fils n'est pas le tome que l'on cite en premier pour défendre Les Tuniques Bleues, et il ne cherche pas à l'être. C'est un album de la maturité, écrit par un scénariste assez sûr de ses personnages pour les sortir de leur cadre et assez malin pour transformer une interdiction fédérale oubliée en fable limpide sur le droit de vivre autrement. Le dessin de Lambil, généreux et documenté, y déploie un Ouest rural convaincant, et l'inversion qui met le fainéant en position d'autorité et le sergent en position d'écouter offre quelques-unes des meilleures scènes du livre. On regrettera des enjeux dramatiques en retrait, mais l'ensemble se lit avec un plaisir intact et laisse une idée nette derrière lui. Une réussite modeste, honnête et intelligemment menée, à recommander aux lecteurs de la série comme aux nouveaux venus.

Points forts

  • Une inversion des rôles menée jusqu'au boutLe tire-au-flanc de service se change en contremaître et obtient de garçons oisifs ce que leur père n'obtenait pas, tandis que le sergent va-t-en-guerre pose les armes, s'assoit pour discuter et se laisse séduire par ce qu'il devait interdire. Cauvin ne se contente pas d'un décalage de surface: il tire le fil jusqu'à ce que chacun défende le contraire de son emploi habituel. De quoi rafraîchir un tandem installé depuis des dizaines d'albums.
  • Le bouc émissaire démonté sans un mot de moraleLes Grumbler accusent la communauté voisine de tous leurs déboires alors que la cause est chez eux, dans une ferme que personne ne veut faire tourner. Tout l'album consiste à laisser cette évidence se frayer un chemin entre un règlement fédéral et une rancune de voisinage, sans que le récit s'arrête une seule fois pour énoncer sa leçon. C'est de la pédagogie par la situation, compréhensible à dix ans et juste pour un adulte.
  • Le savoir-faire graphique de Lambil, entre caricature et documentationLambil marie sans heurt l'expressivité de l'école de Marcinelle et une exactitude patiente sur les uniformes, les armes et l'architecture de bois de l'Ouest. Les décors ruraux de cet album lui offrent un terrain de jeu inhabituel, dont il tire des fermes, des champs et des attelages remarquablement tenus, mis en couleurs par Vittorio Leonardo, sans jamais sacrifier la lisibilité de l'action à la recherche d'effet.

Réserves

  • Des enjeux plus modestes que dans les grands albums de la sérieLe lecteur venu chercher les sommets antimilitaristes des Tuniques Bleues, ceux où la boucherie affleure sous le gag, trouvera ici un album nettement plus doux. L'absence de champ de bataille prive le récit de la tension qui donne aux meilleurs tomes leur épaisseur, et la conclusion joue la carte du sourire là où d'autres laissaient un goût amer.
  • Une communauté mormone plus aimable qu'incarnéeLes villageois restent peu individualisés, définis par leurs usages plus que par des caractères, et la question soulevée par l'interdiction de la polygamie n'est jamais vraiment creusée au-delà du principe de tolérance. C'est cohérent avec le format et le lectorat visés, mais un lecteur curieux du sujet restera sur sa faim.
  • Une famille Grumbler un peu monolithiqueLes fils fonctionnent comme un bloc interchangeable de garçons indolents, ce qui rend certains gags répétitifs sur la longueur de l'album: les méthodes que Blutch emploie pour les secouer amusent d'abord, puis tournent en rond. Le père tire son épingle du jeu, la fratrie beaucoup moins, et le récit s'en remet plusieurs fois au même ressort pour relancer sa mécanique.

À qui s’adresse ce livre ?

Album tous publics, lisible dès neuf ou dix ans et sans aucun prérequis: qui découvre la série ici comprendra aussitôt qui sont Blutch et Chesterfield. La question conjugale y est traitée avec la pudeur d'usage dans le journal Spirou, et les appâts que Blutch fait miroiter aux fils Grumbler restent de simples allusions qui passeront au-dessus des plus jeunes. L'album conviendra aux amateurs de bande dessinée franco-belge classique, aux fidèles des Tuniques Bleues curieux des tomes où Cauvin quitte le champ de bataille, et aux familles qui cherchent un livre fonctionnant sur deux niveaux, gags et satire. Enseignants et bibliothécaires y trouveront un support commode pour aborder la tolérance et le bouc émissaire sans passer par un discours frontal. En revanche, l'amateur de guerre de Sécession, venu pour les charges de cavalerie, devra se tourner vers d'autres volumes.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.