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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Indien, mon frère

Première publication
2011
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Cinquante-cinquième album des Tuniques Bleues, Indien, mon frère éloigne le sergent Cornelius Chesterfield et le caporal Blutch des champs de bataille de la guerre de Sécession. Le problème qui les met en route est parfaitement prosaïque: la cavalerie nordiste manque de montures présentables, et l'on ne charge pas l'ennemi sur des chevaux hors d'usage. Nos deux hommes sont donc désignés volontaires, selon l'usage militaire cher à la série, pour gagner le Texas déguisés en colons et négocier des chevaux auprès des tribus comanches. La route vaut à elle seule l'expédition: passage par Fort Bow pour récupérer l'interprète Plume d'Argent, traversée d'un Sud confédéré où sévit le colonel Bourland, surnommé le Bourreau du Texas, puis, pour Blutch, une rencontre proprement déroutante dans un campement comanche. Entre satire de l'absurdité militaire et récit de piste, l'album se sert de ce trouble identitaire pour demander, sur le mode comique, ce qui sépare vraiment un homme d'un autre.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Blutch chez les Comanches: le western à hauteur de troufion

Cinquante-cinquième volume d'une série née dans Spirou en 1968, Indien, mon frère paraît chez Dupuis en octobre 2011, après prépublication dans l'hebdomadaire. La mécanique Cauvin-Lambil tourne alors depuis longtemps à plein régime, et chaque album doit trouver de quoi relancer un dispositif que les lecteurs connaissent par cœur. Celui-ci choisit de sortir le duo du front pour l'envoyer vers l'Ouest, sur les terres comanches, avec une mission dont la trivialité fait tout le sel: rapporter des chevaux. Autour de ce prétexte se greffent deux éléments moins attendus, un ressort de comédie très ancien, celui du double, qui vaut à Blutch la rencontre la plus déstabilisante de sa carrière militaire, et un arrière-plan nettement moins drôle, celui d'une frontière texane où le colonel confédéré Bourland n'a laissé à personne le souvenir d'un tendre.

Le schéma est celui que la série a mis au point depuis des décennies: un état-major absurde, une mission dont personne ne veut, deux subalternes désignés volontaires, et un long trajet qui compte davantage que son terme. Indien, mon frère l'applique sans surprise mais sans paresse, en profitant du dépaysement pour glisser du gag de caserne au western de piste. Cauvin y retrouve ce qu'il fait de mieux, cette façon de faire dire par Blutch, en une réplique, tout ce que l'institution militaire refuse d'entendre, pendant que Chesterfield s'obstine dans une loyauté qui frise le sacerdoce. Le contraste entre les deux reste le vrai moteur comique de la série, et il fonctionne encore.

Ce qui distingue l'album, c'est l'usage d'un ressort de vaudeville, le sosie, dans un contexte qui ne l'est pas du tout. Le titre annonce la couleur: quelque chose, dans le campement comanche, renvoie Blutch à lui-même. Cauvin conserve une part de flou sur la nature exacte de cette ressemblance et en tire, plutôt qu'un coup de théâtre généalogique définitif, un léger vertige: l'idée que l'homme d'en face aurait pu être soi, à quelques hasards près. C'est peu, et c'est assez pour donner à l'ensemble une note qui ne se réduit pas au comique de troupe.

Reste que le récit est chargé. En une quarantaine de planches, il faut faire tenir la traversée des lignes confédérées, l'escale à Fort Bow, le recrutement de l'interprète, la rencontre d'un officier sudiste qui ne s'embarrasse d'aucun égard envers les Indiens, et la découverte annoncée par le titre. Certaines séquences s'expédient, et le versant grave de l'album, la violence de cette frontière, est posé plus qu'exploré: Cauvin l'installe, le laisse peser un instant, puis revient à la mécanique du gag. On peut y voir la limite d'un format qui doit rester lisible par un lectorat jeune; on peut aussi regretter qu'une série capable, ailleurs, de regarder la guerre en face se contente ici d'effleurer.

Le dessin de Lambil, lui, ne bronche pas. Trait semi-réaliste issu de l'école de Marcinelle, silhouettes identifiables au premier coup d'œil, chevaux dessinés par quelqu'un qui les connaît manifestement, et des paysages du Sud-Ouest qui offrent enfin autre chose que la boue des bivouacs. Les couleurs de Vittorio Leonardo, chaudes et sobres, accompagnent ce basculement vers l'Ouest sans jamais tirer la planche vers l'effet.

Notre verdictIndien, mon frère est un album de bonne facture, ni sommet de la série ni tome de remplissage. Il vaut par le plaisir intact du duo, par un dessin qui profite pleinement du grand air texan, et par une idée de scénario, celle du double, que Cauvin exploite avec plus de retenue qu'on ne l'attendait. Il pèche par un récit trop dense pour sa pagination et par un arrière-plan historique qu'il installe sans oser le creuser. À réserver d'abord aux fidèles et aux amateurs de western léger, avec cette réserve que le titre promet une réflexion sur la fraternité que l'album préfère suggérer plutôt qu'affronter.

Points forts

  • Un duo comique qui n'a rien perduLe frottement entre le sergent obtus par devoir et le caporal lucide par instinct de survie continue de produire ses meilleurs effets, et Cauvin sait encore placer la réplique qui fait basculer une scène de bravoure en constat désabusé.
  • Le dépaysement profite à la plancheSorti des bivouacs et des champs de bataille, Lambil déploie des espaces ouverts, des chevauchées et des campements que son trait semi-réaliste rend immédiatement lisibles; les couleurs de Vittorio Leonardo installent une lumière d'Ouest sans surcharge.
  • Un ressort de comédie détournéLe motif du sosie, vieux comme le théâtre, sert ici à autre chose qu'à une farce: il ouvre, discrètement, la question de ce qui sépare deux hommes que tout aurait pu rapprocher, et donne au titre son double sens.

Réserves

  • Un récit qui court tropLa traversée du Sud, l'escale à Fort Bow, la confrontation avec l'officier confédéré et la découverte finale se bousculent dans un volume au format contraint: plusieurs séquences sont expédiées là où elles demandaient à respirer.
  • Un arrière-plan seulement effleuréLa brutalité de la frontière et le sort réservé aux Indiens sont bien présents, mais ils restent un décor dramatique plus qu'un objet de récit; l'album les évoque avec sérieux, puis retourne au registre comique sans vraiment s'y arrêter.
  • La formule commence à se voirAu cinquante-cinquième tome, l'enchaînement mission absurde, voyage, péripéties, retour n'offre plus guère de surprise structurelle: le plaisir tient à l'exécution, pas à l'invention.

À qui s’adresse ce livre ?

Les habitués de la série y trouveront exactement ce qu'ils viennent chercher, avec en prime un décor renouvelé et le plaisir de recroiser Plume d'Argent et Amélie Appeltown. L'album se lit sans peine par qui n'a jamais ouvert un Tuniques Bleues, quitte à laisser passer quelques renvois aux tomes antérieurs. Annoncé par l'éditeur à partir de neuf ans, il conviendra aux jeunes lecteurs amateurs de western comique comme aux adultes attachés au Spirou des années Cauvin. En revanche, qui attend une bande dessinée frontale et documentée sur les guerres indiennes et le sort des nations amérindiennes cherchera ailleurs: le sujet affleure ici, mais il reste au second plan d'une comédie de troupe.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.