De quoi parle ce livre ?
Virginie, 17 mars 1862. Dans un campement nordiste, les hommes de la Brigade irlandaise, ces soldats venus d'Irlande ou nés de parents irlandais, fêtent bruyamment la Saint-Patrick : chants, danses, bière brune et musique du pays. Le sergent Cornelius Chesterfield, lui, n'a qu'une idée en tête, remettre la main sur le caporal Blutch, éternelle graine de déserteur qui a une fois de plus faussé compagnie au régiment. Sa traque le conduit au beau milieu des réjouissances, où un soldat de la Brigade croit reconnaître en lui un cousin. Cheveux roux, sale caractère, ascendance floue : et si Corny était irlandais sans le savoir ? De cette hypothèse cocasse, le récit tire le fil d'un pan méconnu de la guerre de Sécession, l'engagement massif des immigrants irlandais sous l'uniforme, avec ce qu'il charrie de misère, d'exil et de défiance envers les nouveaux venus. Il touche aussi au plus cruel de la guerre civile, une même communauté d'exilés partagée entre les deux camps. Et la révélation placera le sergent devant des choix qu'il n'avait pas vus venir.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Le premier Tuniques Bleues sans Cauvin passe par la Brigade irlandaise
Paru chez Dupuis le 30 septembre 2022, ce soixante-sixième tome des Tuniques Bleues est le premier album que Willy Lambil dessine sans Raoul Cauvin. Le scénariste, mort en août 2021, avait écrit les épisodes de la série depuis 1968, à la seule exception d'un tome confié en 2020 à BeKa et José Luis Munuera, L'Envoyé spécial. Son ultime récit, Où est donc Arabesque ?, parut à titre posthume en octobre 2021. La question posée ici est plus frontale, celle de savoir si la série survit au départ de sa moitié écrivante. C'est Kris qui prend la plume, sur un projet que Lambil a lui-même retenu, et il choisit d'emblée un terrain qui lui ressemble : la Saint-Patrick sous uniforme bleu, et derrière elle la diaspora irlandaise jetée dans la guerre de Sécession.
La construction repose sur un ressort simple et rentable, la méprise identitaire. Il suffit qu'un soldat de la Brigade voie dans Chesterfield un cousin d'Irlande pour que le sergent le plus rigide de l'armée de l'Union soit rattrapé par une généalogie qu'il n'avait pas demandée. Kris se sert du quiproquo comme d'une porte d'entrée documentaire : la fête tient lieu d'exposition, et la question de l'origine ouvre sur la famine, la traversée, l'accueil réservé aux nouveaux débarqués et l'enrôlement contre la promesse d'une place dans la nation. L'information passe par les personnages et le décor plutôt que par des cartouches explicatifs.
Le ton, lui, se déplace nettement. Cauvin faisait de Blutch une machine à saboter l'héroïsme, avec des répliques sèches et un rythme de vaudeville militaire. Kris écrit plus lentement, laisse remonter la brutalité concrète du conflit et assume un antimilitarisme frontal, quitte à espacer les gags : les cases sont moins souvent ponctuées de chutes, le sourire l'emporte sur le rire. En contrepartie, le duo gagne en épaisseur. Chesterfield, d'ordinaire réduit à sa fonction de gradé borné, se voit offrir une origine et une part d'ombre ; Blutch cesse un moment d'être le contradicteur pour devenir un témoin.
Le sujet est raccord avec l'ADN de la série, l'absurdité d'une guerre où des hommes que rien ne séparait finissent face à face. La diaspora irlandaise en donne l'illustration la plus nette : elle a fourni des combattants aux deux camps, et l'uniforme y décide de tout là où l'origine ne décidait de rien. On retrouve le pacifisme mélancolique qui affleurait déjà sous la farce, plus appuyé qu'à l'accoutumée. Le choix du scénariste n'a rien d'un hasard : Kris, auteur de Notre mère la guerre et de Coupures irlandaises, connaît la mémoire des humbles comme l'histoire de l'Irlande.
Graphiquement, Lambil reste un héritier direct de l'école de Marcinelle : trait rond et souple, personnages expressifs jusqu'à la grimace, sens du désordre collectif. Ses foules de campement, ses colonnes en marche et ses ciels de Virginie tiennent la page, et la mise en couleurs de Leonardo installe une lumière chaude. Le rendu reste inégal : à quatre-vingt-six ans et cinquante ans de série derrière lui, le dessinateur n'a plus tout à fait la verve et la souplesse de ses grandes heures, avant de retrouver une case plus loin une aisance qui force le respect. Sa science du découpage et de la reconstitution d'époque, elle, demeure intacte.
Reste la reprise elle-même. Kris ne cherche pas à imiter Cauvin, sans doute la meilleure décision possible, mais il met du temps à trouver son rythme : la première moitié s'attarde en explications et en couleur locale, la seconde, nettement plus tenue, montre enfin ce que sa voix peut apporter à la série. L'album est respectueux, documenté, un peu sage.
Notre verdictIrish Melody ne réinvente pas Les Tuniques Bleues, mais c'est un passage de relais digne, mené avec sérieux et affection. Kris apporte à la série un sujet solide, la diaspora irlandaise prise dans une guerre qui n'était pas la sienne, et une lecture sociale du conflit qui prolonge intelligemment le pacifisme de la maison ; Lambil, lui, prouve qu'il tient toujours son campement, ses foules et ses ciels avec la science d'un vieux maître de Marcinelle, malgré des planches inégales. Le prix à payer est un humour en retrait, une couleur locale un peu envahissante et une première moitié appliquée, plus émue que drôle. On referme l'album rassuré sur la survie de la série et curieux de la suite, sans avoir vraiment ri. Pour un premier tome sans Cauvin, c'est déjà beaucoup.
Points forts
- Un pan d'histoire rarement mis en casesLa présence irlandaise dans les rangs de l'Union est un fait massif et pourtant peu raconté en bande dessinée francophone: des dizaines de milliers d'hommes fraîchement débarqués, engagés pour la solde, pour la citoyenneté ou par conviction, rassemblés sous des drapeaux verts frappés de la harpe. En accrochant son récit à la Saint-Patrick 1862 et à la Brigade irlandaise, Kris offre à la série un vrai sujet, avec un arrière-plan d'exil, de misère et de défiance envers l'immigré qui porte bien au-delà de 1862.
- Un Chesterfield enfin regardé de prèsLe quiproquo généalogique accorde au sergent ce que soixante-cinq albums lui avaient rarement offert: une origine, une fragilité, une hésitation sur ce qu'il est. Voir le plus obtus des gradés de l'Union douter de sa propre identité vaut mieux que bien des péripéties, et cela redistribue au passage les rôles du duo, Blutch se retrouvant en position d'observer son sergent plutôt que de le contredire.
- Le métier intact de Lambil, à quatre-vingt-six ansÀ un âge où la plupart des dessinateurs ont posé la plume, Lambil fait encore vivre un campement entier dans une case: silhouettes en désordre, uniformes froissés, chevaux, boue et fumée. Le trait rond de l'école de Marcinelle garde son élasticité comique, le découpage reste d'une clarté de manuel, et les couleurs de Leonardo servent aussi bien la fête que les marches sous la pluie.
Réserves
- Le rire passe au second planCe que l'album gagne en gravité, il le perd en mordant. Le comique de répétition, les répliques assassines de Blutch et le rythme de farce qui faisaient la signature de Cauvin sont ici dilués dans un récit plus sage. Les lecteurs venus chercher la mécanique burlesque de la série risquent de trouver l'ensemble un peu terne, et plusieurs pages avancent sans véritable chute.
- Le folklore avant l'intrigueBière brune, chansons, danses, uniformes de fête: la couleur locale est servie généreusement, au point de ralentir la première moitié de l'album. Le propos antiguerre et la dénonciation du sort réservé aux immigrés sont justes, mais quelques passages virent à la leçon d'histoire, et l'aventure proprement dite met du temps à démarrer. En quarante-huit planches, le matériau historique aurait mérité d'être davantage dramatisé et un peu moins illustré.
- Une transition qui se voitLa passation de témoin transparaît dans la prudence de l'ensemble. Kris avance avec respect, presque avec déférence, s'appuie sur les figures imposées de la série et évite les prises de risque: ni renouvellement franc de la formule, ni fidélité complète à l'ancienne manière. Le résultat est honorable mais intermédiaire, et l'on sent une série en train de chercher sa nouvelle voix plus qu'une série qui l'a trouvée.
À qui s’adresse ce livre ?
Les lecteurs des Tuniques Bleues y trouveront de quoi juger sur pièce la vie de la série après Cauvin, et les curieux de la guerre de Sécession un point d'entrée agréable sur un chapitre peu traité en français. L'album convient aux amateurs de bande dessinée historique grand public, du collège aux adultes nostalgiques du journal Spirou, et se prête à une lecture familiale : la violence reste stylisée et l'humour bon enfant, même si la guerre y est moins escamotée qu'à l'ordinaire. Ceux qui découvrent la série peuvent commencer ici sans difficulté, l'intrigue se suffisant à elle-même. En revanche, les inconditionnels du pur comique de Cauvin et les lecteurs en quête d'action soutenue seront moins servis que par les grands tomes des années 1980.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.