De quoi parle ce livre ?
Trente-quatrième album de Thorgal, Kah-Aniel prolonge la quête ouverte par Le Bateau-sabre. À bord du navire qui donnait son titre au tome précédent, le Viking fait route vers Bag Dadh, la cité d'Orient où siège la confrérie des Magiciens Rouges, qui détient son fils Aniel. C'est pendant cette traversée que la belle et énigmatique Salouma lui apprend ce qui attend l'enfant : la confrérie l'a condamné à mort afin qu'il renaisse en maître de l'ordre. Salouma lui raconte aussi l'histoire de la ville et la manière dont les Magiciens Rouges y ont bâti leur pouvoir. De ce récit naît le dilemme qui porte tout l'album : sauver son fils, ou délivrer une cité entière de la tyrannie qui l'écrase. La vie d'un enfant pèse-t-elle autant que le malheur de milliers d'hommes ? Dernier scénario signé par Yves Sente sur la série, cet épisode ouvre le cycle oriental sans le refermer et déplace le héros des glaces du Nord vers les ors et la poussière d'un Orient de légende.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Thorgal à Bag Dadh : l'adieu d'Yves Sente
Paru au Lombard en novembre 2013, Kah-Aniel clôt la série de cinq albums qu'Yves Sente avait entamée en 2007 avec Moi, Jolan, en reprenant une saga que Jean Van Hamme venait de quitter. Le scénariste y conduit le Viking au terme de sa longue poursuite vers l'Orient et lui pose la question qui travaille Thorgal depuis ses origines : que pèse un père contre le monde ? C'est un album de seuil, plus occupé à installer une cité, une confrérie et un cas de conscience qu'à trancher quoi que ce soit. La suite reviendra à Xavier Dorison, mais le décor, lui, est planté ici.
La construction obéit à une logique d'ouverture de cycle. La première moitié tient encore du récit de voyage, dans le prolongement direct du Bateau-sabre, avant que l'approche de Bag Dadh ne fasse basculer l'album dans un autre régime, plus statique et plus politique. Sente recourt à son procédé favori, le récit enchâssé : c'est Salouma qui informe Thorgal, lui expose l'histoire de la ville et le fonctionnement de l'ordre, si bien que l'exposition passe par la parole plutôt que par l'action. La méthode a ses vertus, elle épargne les pavés de narration en voix off, mais elle alourdit le tempo et donne à certaines planches un air de leçon d'histoire enluminée. Thématiquement, l'album creuse un sillon ancien. Thorgal a toujours été un homme sommé de choisir entre les siens et le reste du monde, et Sente durcit le trait en opposant frontalement un enfant à une population entière. S'y ajoutent deux motifs que la série pratique de longue date, la prédestination et le fanatisme : Aniel n'existe aux yeux de ses ravisseurs que comme réceptacle d'un maître à faire revenir, comme Jolan et Louve avant lui valaient d'abord par leurs dons et par ce qu'on attendait d'eux. Le déplacement géographique est le vrai coup d'éclat. Après une saga longtemps ancrée dans les brumes du Nord et sur les mers froides, le récit s'installe dans un Orient de caravanes, de coupoles et de lumière rasante, ce qui rajeunit considérablement sa palette. Rosinski peint en couleur directe depuis Le Sacrifice, sans crayonné ni encrage traditionnel, et l'exercice lui réussit ici particulièrement : ocres, bruns chauds, ombres bleutées, foules et architectures composent des cases qui valent comme de petits tableaux, avec un grain proche de l'aquarelle. Le revers existe. La peinture adoucit les contours, les visages perdent parfois la fermeté qu'ils avaient au temps des planches encrées, et certaines scènes d'action demandent un effort de déchiffrage que le trait classique n'exigeait pas. Reste l'un des albums les plus somptueux de la période tardive de la série, où le plaisir du dessinateur à quitter le Nord se lit à chaque page.
Notre verdictKah-Aniel n'est pas l'album le plus autonome de la série et il assume mal sa position de charnière : il expose, il déplace, il prépare, il ne tranche pas. Mais il vaut par la netteté de son dilemme, par l'audace du dépaysement et surtout par une réussite graphique qui suffirait presque à le justifier. Rosinski trouve dans l'Orient une lumière et une palette qui réveillent sa peinture, et Yves Sente quitte la série sur une question plutôt que sur une réponse, ce qui, pour Thorgal, n'est pas la pire des sorties. À lire dans la continuité du tome précédent et du cycle qui lui succède, faute de quoi la frustration l'emportera sur le plaisir. Un très beau livre, un épisode intermédiaire.
Points forts
- Un dilemme moral qui tient tout l'albumEn opposant le salut d'un enfant à celui d'une cité, Sente donne à l'épisode une colonne vertébrale nette et fidèle à ce qui fait Thorgal depuis Van Hamme: un héros qui fuit les causes collectives et se retrouve chaque fois sommé d'y entrer. La question est posée sans surenchère pathétique, et le scénariste a la sagesse de ne pas souffler la réponse au lecteur.
- Un dépaysement oriental qui rajeunit la sérieSortir Thorgal des glaces pour l'installer aux abords d'une capitale d'Orient renouvelle décors, costumes, lumières et rapports de pouvoir. La saga y gagne un souffle romanesque qu'elle avait un peu perdu à force de tourner autour du village viking et des dieux d'Asgard, et le lecteur retrouve le goût d'ignorer où l'histoire va le mener.
- La peinture de Rosinski au sommet de sa manière tardiveLa couleur directe, appliquée à des architectures, des foules et des ciels de sable, donne des planches d'une richesse chromatique rare dans la bande dessinée d'aventure grand public. La palette chaude tranche magnifiquement avec les gris et les blancs qui dominaient la série, et plusieurs cases se regardent pour elles-mêmes avant de se lire.
Réserves
- Un album qui ouvre bien plus qu'il ne conclutKah-Aniel installe une ville, une confrérie et un cas de conscience, puis s'arrête là où l'on aimerait qu'il commence. Lu isolément, il laisse une impression d'inachevé, et il faudra attendre la suite du cycle, écrite par un autre scénariste, pour savoir où tout cela menait.
- Beaucoup d'explications, peu d'actionL'essentiel de l'information passe par les dialogues et par le long récit que Salouma fait à Thorgal. C'est clair, c'est documenté, c'est bavard, et le héros y est plus auditeur que moteur, ce qui contraste avec les albums où il agissait d'abord et comprenait ensuite.
- Aniel reste un enjeu plutôt qu'un personnageL'enfant existe surtout comme objet de croyance et comme moteur de la quête paternelle. On le suit peu, on le connaît mal, et l'émotion repose donc entièrement sur le point de vue de Thorgal, faute d'un lien réellement incarné entre le père et le fils.
À qui s’adresse ce livre ?
Album de milieu de parcours, Kah-Aniel s'adresse d'abord aux lecteurs qui suivent la série et connaissent déjà la famille de Thorgal, les Magiciens Rouges et les événements du Bateau-sabre : un néophyte y entrerait sans repère. Il conviendra particulièrement aux amateurs d'aventure historique teintée de fantastique, à ceux que séduisent les récits d'Orient médiéval, et aux lecteurs sensibles à la bande dessinée peinte, qui trouveront ici l'un des plus beaux travaux de couleur directe de Rosinski. Les nostalgiques des premiers albums, plus secs, plus nordiques et plus mythologiques, seront en revanche moins comblés. À partir de treize ou quatorze ans, sans difficulté particulière.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.