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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

Kriss de Valnor

Première publication
2004
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Vingt-huitième album de Thorgal, Kriss de Valnor prolonge directement Le Barbare, qui avait livré la famille du héros à un gouverneur de province romaine. Persuadée que son mari est mort et n'ayant plus qu'une idée en tête, regagner son Northland natal avec ses enfants, Aaricia multiplie les tentatives d'évasion hors du palais où on la retient. Son obstination coûte cher aux siens : la famille entière est envoyée au travail forcé dans les mines d'argent. La captivité prend un tour plus cruel encore lorsque leur surveillance échoit à une figure absente de la série depuis plusieurs albums, Kriss de Valnor, l'archère mercenaire apparue dans Les Archers, tour à tour alliée, amante et ennemie de Thorgal, rarement mue par autre chose que son intérêt. Pendant ce temps, Thorgal, qu'on avait laissé pour mort sur une île déserte, survit au sort qu'on lui destinait, s'échappe et gagne le continent, où un inconnu le recueille. En cédant le titre de l'album à leur pire adversaire, Van Hamme et Rosinski regardent ce que devient une famille livrée à celle qui lui a déjà tout pris.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Kriss de Valnor, ou le titre cédé à l'ennemie

Donner à un album le nom d'une adversaire, dans une série qui porte celui de son héros, n'est pas un geste anodin. C'est pourtant ce que font Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski en 2004, au cœur du dernier grand cycle de leur collaboration, celui qui a jeté la famille de Thorgal dans un monde romain de palais, de gardes et de galeries souterraines. Kriss de Valnor n'est pas un Thorgal comme les autres : le héros y chemine longtemps loin des siens, sa famille descend au fond des mines, et la mercenaire qui leur a déjà tant coûté revient tenir le rôle de geôlière. Il en sort l'un des volumes les plus sombres, et les plus intrigants, de la période tardive.

Le récit tient sur un déséquilibre assumé. D'un côté Aaricia et les enfants, précipités du palais où on les retenait vers les mines d'argent, c'est-à-dire du confinement doré à l'esclavage sans phrase. De l'autre Thorgal, qu'on avait laissé pour mort sur une île déserte et qui, contre toute attente, y survit, s'en échappe et gagne le continent : sa trajectoire court en parallèle, loin des siens, pendant l'essentiel du volume. Van Hamme mène l'ensemble avec le métier qu'on lui connaît : chapitrage net, relance en fin de planche, dialogues brefs qui posent un enjeu en trois cases. Il écrit ici un chapitre de cycle plutôt qu'un récit autonome, mais un chapitre qui avance pour de bon : les fils tendus depuis Le Barbare finissent par se rejoindre et l'album se referme sur un basculement dont la série mettra longtemps à se remettre.

Le vrai geste est ailleurs, dans le déplacement du point de vue. En cédant le titre à Kriss, les auteurs font passer au premier plan une figure que la série tenait en marge depuis près de vingt ans : archère hors pair, mercenaire sans loyauté durable, capable d'une tendresse aussitôt reniée. Van Hamme lui accorde ici une complexité nouvelle, sans effacer pour autant ce qu'elle a fait subir aux siens, et le face-à-face avec Aaricia constitue le cœur du livre, l'une des confrontations féminines les plus tendues de la bande dessinée d'aventure franco-belge, précisément parce qu'elle ne se règle ni à l'épée ni par un discours moral.

Thématiquement, on est loin du merveilleux nordique des débuts. Ce cycle a rangé les dieux, les étoiles et les cités englouties au profit d'une matière plus dure : servitude, fond de mine, calculs de cour, enfants traités comme des moyens de pression. Le lecteur de la première heure peut le regretter, mais l'inflexion est cohérente avec ce que la série raconte désormais, la transmission et le prix que les proches du héros paient pour son seul nom.

Côté dessin, Rosinski est dans une maturité mobile. Son trait réaliste, nourri d'illustration et d'un sens très physique des corps, s'est fait plus nerveux et plus hachuré que dans les albums des années quatre-vingt : visages construits en quelques traits, mise en scène qui privilégie l'expression sur le détail d'orfèvre. Les séquences souterraines lui offrent ce qu'il aime, des masses d'ombre traversées de rares lumières, et la mise en couleurs de Graza y gagne en profondeur ce qu'elle perd en éclat. On sent l'artiste tirer vers la peinture, direction qu'il assumera pleinement par la suite.

Notre verdictKriss de Valnor vaut mieux que son statut d'album de transition. Van Hamme et Rosinski y prennent le risque de reléguer leur héros au second plan pour braquer la lumière sur celle qui l'a le plus abîmé, et cette bascule donne au tome une âpreté que la série avait rarement atteinte. On y perd le souffle mythologique des premiers cycles et l'autonomie du récit, on y gagne une tension intime, un très beau duel de femmes et des planches souterraines superbes. Ce n'est pas le sommet de Thorgal, et il faut connaître les albums précédents pour en mesurer la portée, mais c'est l'un des rares volumes de la période tardive où le duo retrouve une vraie nécessité dramatique, juste avant Le Sacrifice qui refermera le cycle et l'ère Van Hamme.

Points forts

  • Un contre-emploi assumé: l'adversaire en tête d'afficheConfier le titre à Kriss n'est pas un argument de couverture mais une décision de récit. Le tome regarde la série depuis l'autre bord, celui de la femme qui prend, trahit et survit, et il en tire une ambiguïté rare dans une bande dessinée d'aventure grand public. Kriss y gagne une épaisseur qui justifiera, six ans plus tard, qu'on lui confie sa propre série dans Les Mondes de Thorgal.
  • Un duel de femmes qui ne se règle pas à l'épéeL'affrontement entre Aaricia et Kriss est le meilleur de l'album. Tout s'y joue en rapports de force muets, en humiliations minuscules, en silences de geôlière. Van Hamme laisse pour une fois de côté les grands ressorts spectaculaires et fait confiance à la seule tension entre deux femmes qui se connaissent trop bien pour avoir besoin de s'expliquer.
  • Rosinski dans le noirLes galeries de la mine sont un terrain idéal pour un dessinateur qui a toujours excellé à sculpter la lumière. Corps courbés, poussière, lampes rares, boyaux étroits: l'album offre quelques-unes des plus belles planches d'ambiance de cette période de la série, portées par une mise en couleurs assombrie qui accompagne le récit au lieu de l'illustrer.
  • Un feuilleton mené au cordeauEn moins de cinquante planches, aucune baisse de rythme. Le savoir-faire de feuilletoniste de Van Hamme, aussi visible ici que dans ses séries contemporaines, garantit une lecture rapide et prenante, avec ce sens du chapitre qui fait tourner la page sans y penser.

Réserves

  • Un album qui ne se lit pas seulC'est un maillon de cycle, et il le montre. Sans Le Royaume sous le sable ni Le Barbare, on ignore pourquoi la famille est prisonnière, ce que Thorgal est devenu et quelle histoire ancienne lie Aaricia à Kriss. Le nouveau venu qui commencerait ici passerait à côté de l'essentiel et n'y trouverait qu'un récit de captivité assez convenu.
  • Un héros longtemps tenu à l'écart des siensDonner le titre à Kriss suppose de reléguer Thorgal, et le pari se paie. Il agit bien dans ce tome, mais sa ligne narrative reste séparée de celle qui porte le récit, et sa part de planches demeure mince face à celle d'Aaricia. Les lecteurs venus d'abord pour lui devront patienter longtemps avant de le retrouver au centre du jeu.
  • Des ficelles parfois visiblesVan Hamme recourt à quelques coïncidences commodes et à un pathos appuyé autour des enfants pour resserrer ses fils. La mécanique du feuilleton reste par endroits trop apparente: retournements amenés vite, seconds rôles réduits à leur seule fonction dans le dispositif.

À qui s’adresse ce livre ?

Album pour les lecteurs déjà installés dans la série, idéalement à partir du tome 26 : c'est un maillon de cycle, pas une porte d'entrée. Les amateurs de Van Hamme, de récits d'aventure historique et de personnages féminins ambivalents y trouveront leur compte, tout comme ceux qui suivent l'évolution graphique de Rosinski vers un dessin plus sombre et plus libre. Le propos, centré sur l'esclavage, le travail forcé et des enfants pris en otage, reste dur : on le conseillera plutôt à partir de douze ou treize ans. Pour découvrir Thorgal, mieux vaut commencer par La Magicienne trahie, L'Île des mers gelées ou Les Archers, album où Kriss fait justement son entrée.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.