L'Enfant des étoiles
- ScénarioJean Van Hamme
- DessinGrzegorz Rosiński
- Première publication
- 1984
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Septième volume de Thorgal, L'Enfant des étoiles répond à la question posée en creux depuis les premiers albums : d'où sort ce héros que rien ne rattache vraiment aux hommes du Nord ? Van Hamme et Rosinski suspendent la marche du récit principal et remontent le temps, jusqu'au jour où des Vikings recueillent en mer un nourrisson, dans un engin qui ne ressemble à aucun bateau connu. Réunissant des récits courts d'abord parus dans le périodique Super Tintin, l'album saisit l'enfance de Thorgal Aegirsson à plusieurs moments : le bébé venu d'ailleurs, l'enfant élevé au village, puis le garçon qui commence à mesurer ce que sa différence lui coûte. Autour de lui se mettent en place les figures qui pèseront sur toute la série, Aaricia la fille du chef au premier rang, et une communauté prompte à lire dans l'étranger un présage ou une menace. L'enjeu n'est ici ni la quête ni la vengeance, mais l'appartenance : à quel prix un enfant tombé du ciel se fait-il une place chez ceux qui l'ont recueilli, et jusqu'où le monde des dieux et des mers du Nord entend-il peser sur son destin ? Récit des origines, l'album éclaire le personnage sans rien livrer de ce qui l'attend.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Thorgal avant Thorgal : l'enfance d'un étranger
Après six albums lancés à toute allure, Van Hamme et Rosinski prennent le lecteur à contre-pied : au lieu de pousser leur héros en avant, ils reviennent à son commencement. L'Enfant des étoiles n'est pas une aventure de plus, c'est une pièce d'archive glissée au milieu de la série, le dossier d'origine d'un personnage dont l'opacité faisait jusque-là une bonne part du charme. Le pari a de quoi inquiéter, car rien ne dissipe une énigme aussi sûrement que son explication. Il tient pourtant, pour une raison simple : l'album raconte moins d'où vient Thorgal que ce qu'il en coûte de venir d'ailleurs.
L'album n'est pas un récit d'un seul tenant mais un assemblage de courtes histoires, parues d'abord dans le périodique Super Tintin avant d'être réunies en volume. Cette origine se sent dans la mécanique de chaque segment, tenu d'ouvrir, de tendre et de refermer son intrigue en une poignée de planches, comme dans les ellipses qui séparent les épisodes. Le procédé a un coût, on y reviendra, mais il produit un effet qu'un récit continu n'aurait pas donné : l'enfance de Thorgal nous parvient par éclats, moins comme une chronologie que comme un souvenir reconstitué. Van Hamme y fait d'ailleurs autre chose que de l'aventure bien menée, il installe une matrice. Presque tout ce qui fera l'adulte est déjà là, la marginalité, la loyauté obstinée, la répugnance devant la violence gratuite, l'attachement à Aaricia, et cette manière de n'être jamais tout à fait du côté où on l'attend. Le scénariste ne se contente pas de combler un blanc, il rétro-éclaire les six albums précédents et leur donne une épaisseur qu'ils n'avaient pas encore. Son écriture reste économe, les dialogues courts, l'information distribuée sans didactisme, et il laisse aux images le soin de dire l'exclusion plutôt que de la commenter. La société viking qu'il décrit vaut mieux qu'un décor. Close, superstitieuse, gouvernée par la peur autant que par l'honneur, elle accueille l'étranger et, du même geste, ne cesse de lui rappeler qu'il n'est pas des siens : c'est là que l'album est le plus fin, dans cette hospitalité qui n'efface jamais la dette. S'y ajoute le mélange qui fait depuis l'origine le sel de la série. Le merveilleux nordique, ses dieux et ses créatures, y côtoie un rationalisme discret, puisque ce qui passe pour surnaturel pourrait n'être qu'une technologie que personne, dans ce monde, n'a les mots pour nommer. Van Hamme joue de cette double lecture sans trancher pour de bon, et l'album y gagne une ambiguïté qu'un récit d'origine plus bavard aurait dissipée. Le dessin de Rosinski est alors en pleine mue. Rien ici de la ligne claire d'Hergé, dont le journal hébergeait pourtant la série, ni, par contraste, du trait rond et bondissant de l'école de Marcinelle : formé en Pologne, Rosinski travaille dans un registre réaliste nourri d'illustration et de gravure, encrage nerveux, noirs profonds, visages burinés jusqu'à la grimace, décors tenus, mers grises, fjords, intérieurs enfumés où la lumière vient du feu. Les séquences d'enfance, moins spectaculaires que les batailles, lui ouvrent un registre intime qu'on ne lui connaissait pas encore, et il y est remarquable : un regard baissé, une nuque raide, un cercle de gamins qui se referme suffisent à dire ce que le texte s'épargne. Seule la couleur, posée en aplats sages, porte visiblement les années et adoucit ce que le trait a de rugueux.
Notre verdictL'Enfant des étoiles est de ces albums charnières qui changent la nature d'une série. En s'arrêtant pour raconter l'enfance de son héros, Van Hamme transforme un cycle d'aventures nordiques en portrait au long cours d'un homme qui n'est jamais tout à fait chez lui, et fait de la différence non plus un ressort d'intrigue mais le sujet même. Le format en récits courts empêche l'ensemble d'atteindre l'ampleur des meilleurs volumes du premier cycle, et la mise au jour des origines coûte à la série un peu de son opacité, mais l'album tient par sa justesse psychologique et par un Rosinski qui découvre là un registre plus feutré, où un regard vaut une bataille. Un tome essentiel à la compréhension de Thorgal, et une réussite qui ne doit rien à sa seule fonction d'explication.
Points forts
- Un récit des origines qui enrichit tout ce qui précèdeLoin du hors-série anecdotique, l'album fonctionne comme une clé. En donnant à Thorgal une enfance, une blessure et une communauté d'adoption, Van Hamme rend rétroactivement lisibles la solitude et l'entêtement moral du personnage. On relit les premiers tomes autrement, ce qui est la plus haute ambition que puisse viser un album de ce type.
- La justesse du regard porté sur l'enfanceJeux, brimades et alliances de gamins sonnent juste et échappent au sentimentalisme. La cruauté ordinaire des enfants est montrée sans commentaire moralisateur, ce qui la rend plus mordante que n'importe quel discours explicite sur la différence.
- Un Rosinski qui trouve son registre intimeHabitué des batailles et des monstres, le dessinateur découvre ici l'échelle du village et du visage. Encrage contrasté, sens de l'atmosphère nordique et attention aux gestes ordinaires donnent à ces récits courts une densité que le format n'appelait pas: quelques-unes des plus belles pages de la première période de la série.
Réserves
- Un recueil plus qu'un albumL'assemblage d'histoires conçues séparément se paie par des ruptures de rythme et des ellipses larges d'un épisode à l'autre. Qui attend une construction d'une seule coulée, comme dans les meilleurs volumes précédents, restera sur sa faim: c'est un album à tiroirs, et cela se voit vite.
- Une part d'énigme sacrifiéeEn éclairant l'origine du héros, la série renonce à une ambiguïté que les premiers tomes entretenaient sans effort. Le geste est assumé et mené avec assez de retenue pour ne pas tout refermer, mais le lecteur qui aimait l'énigme y gagnera moins que celui qui réclamait des réponses.
- Un merveilleux parfois commodeLe calibrage en pages comptées oblige le surnaturel à jouer les intermédiaires: dieux, créatures et prodiges dénouent des situations que la logique interne du récit mettrait plus de temps à défaire. Le procédé est de son époque autant que du format court, il n'en reste pas moins visible à la relecture.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux lecteurs de Thorgal, pour qui il constitue une pièce maîtresse, mais il fonctionne aussi comme porte d'entrée : on peut le lire sans rien connaître de la série, puisqu'il en raconte le point de départ. Au-delà, il conviendra aux amateurs d'aventure à coloration mythologique, à ceux que le monde viking et le panthéon scandinave attirent, et aux lecteurs de bande dessinée réaliste franco-belge des années quatre-vingt, celle du Journal de Tintin et de ses grandes séries d'évasion. C'est également, avec ses héros enfants et son propos sur l'exclusion, l'un des tomes les plus accessibles aux jeunes lecteurs, disons à partir de dix ou onze ans, même si la dureté du monde décrit et la brutalité des adultes y restent bien présentes.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.