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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

L'Envoyé spécial

Première publication
2020
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Londres, 1861. William Russell, journaliste au Times, couvre une grève dans une usine et prend le parti des ouvriers, au grand dam de ses supérieurs. Pour se débarrasser d'un plumitif trop indocile, la rédaction l'expédie de l'autre côté de l'Atlantique, là où la guerre de Sécession fait rage. Le voici dans le camp de l'armée nordiste, flegmatique et distingué, juché sur une mule et prenant ses notes au plus près des lignes. Sa protection échoit à deux vétérans peu enthousiastes: le sergent Chesterfield, tout au devoir, et le caporal Blutch, qui ne voit dans cette corvée qu'un risque de plus. De cette escorte forcée naît le vrai sujet de l'album: que peut raconter un correspondant de guerre, et que lui laisse-t-on raconter? Entre les communiqués de l'état-major, la légende héroïque qu'attendent les lecteurs de Londres et ce que Russell observe sur le terrain, l'écart se creuse jusqu'à devenir l'enjeu du récit. Premier tome confié à une nouvelle équipe, il rejoue le duo Blutch et Chesterfield sous le regard d'un tiers, étranger à cette guerre comme à leur vieille querelle.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

La relève des Tuniques Bleues tient dans le carnet d'un reporter

Il y a des albums que l'on ne peut pas lire sans leur histoire éditoriale. Celui-ci est le premier des Tuniques Bleues écrit sans Raoul Cauvin, scénariste unique de la série depuis ses débuts dans Spirou en 1968, et le premier à ne pas être dessiné par Willy Lambil, à la barre depuis 1972. Le scénario revient au duo BeKa, soit Bertrand Escaich et Caroline Roque, associé à José Luis Munuera, qui signe également le dessin. Curiosité supplémentaire: ce tome 65 est paru le 30 octobre 2020, avant le tome 64, Où est donc Arabesque?, ultime album du tandem fondateur, arrivé en librairie un an plus tard, deux mois après la mort de Cauvin. Dupuis avait donc réservé un numéro au testament des pères de la série tout en lançant sa nouvelle équipe. Autant dire que L'Envoyé spécial arrive chargé: il doit prouver que Blutch et Chesterfield peuvent survivre à leurs auteurs sans se réduire à leur imitation.

La réponse de BeKa et Munuera tient dans un dispositif simple et retors: ne pas raconter une énième mission du point de vue des deux soldats, mais introduire un tiers qui les regarde. William Howard Russell a bel et bien existé, correspondant du Times, souvent présenté comme le premier reporter de guerre, et ses dépêches de Crimée avaient déjà mis un état-major en difficulté avant qu'il ne traverse l'Atlantique. La série a toujours puisé dans le fonds historique du conflit; la nouveauté est que la figure réelle n'y sert pas de décor mais de moteur.

Ce choix réoriente la construction. L'album s'ouvre à Londres, loin des uniformes bleus, dans une usine en grève et une salle de rédaction, ce qui installe d'emblée un thème étranger aux habitudes de la série: la fabrication de l'information. Quand le récit bascule en Amérique, Russell fonctionne à la fois comme caméra embarquée et comme conscience gênante. Il oblige Chesterfield à formuler ce qu'il croit et Blutch à formuler ce qu'il refuse. Le vieux désaccord des deux héros, l'un porté par le devoir, l'autre par le simple désir de rester en vie, cesse d'être un ressort comique répétitif pour redevenir un débat. C'est la meilleure trouvaille de l'album, et elle s'opère sans que le duo perde son identité.

Le thème central est l'écart entre la guerre vécue et la guerre racontée. Ce que le lecteur londonien réclame, ce sont des charges glorieuses; ce que Russell a sous les yeux, c'est la boue, les civils, le désordre et la peur. La tentation permanente d'instrumentaliser la presse, l'autocensure du témoin, le prix payé par ceux qui ne portent pas d'uniforme: le livre revendique sans détour sa résonance contemporaine. On reconnaît le pacifisme obstiné qui fait le fond de la série, mais exposé plus frontalement, moins protégé par le gag.

Graphiquement, Munuera arrive sans demander d'excuses à personne. Passé par Spirou et Fantasio, son trait prolonge l'école de Marcinelle: rondeur expressive, élasticité des corps, jeu d'acteur permanent. Mais c'est une Marcinelle nerveuse, plus anguleuse et plus théâtrale que celle de Lambil. Le découpage abandonne la grille régulière du dessinateur historique au profit de plans plus variés, de cadrages bas et de grandes images d'ensemble sur les scènes de bataille. Les visages des deux héros sont franchement redessinés: reconnaissables, mais rajeunis et plus mobiles. Les couleurs de Sedyas, amples et changeantes des ciels de Londres aux paysages américains, accompagnent ce déplacement de ton. Le résultat relève du parti pris d'auteur, non de la reprise appliquée.

Notre verdictL'Envoyé spécial est une reprise réussie, ce qui n'allait pas de soi pour une série identifiée à un seul scénariste pendant plus d'un demi-siècle. BeKa et Munuera ont eu l'intelligence de ne pas imiter: ils ont choisi un angle, la naissance du reportage de guerre, qui leur permet de regarder Blutch et Chesterfield de l'extérieur et de retrouver, par un autre chemin, le pacifisme qui fait la valeur de la série. Le dessin, ample et expressif, prolonge l'école de Marcinelle sans se contenter d'en recopier les formes. Il faut accepter en échange un ton plus grave, des visages modifiés et une comédie moins présente, ce qui divisera durablement le lectorat historique. Moins une continuation, donc, qu'une réouverture: la preuve que ces deux soldats peuvent encore servir à dire quelque chose sur la guerre, même sans ceux qui les ont inventés.

Points forts

  • Un dispositif narratif qui justifie la relèvePasser par le regard d'un correspondant de guerre étranger était la meilleure façon de reprendre la série sans singer Cauvin. Russell offre un point de vue neuf sur des héros que le lecteur croit connaître par cœur, et transforme la rivalité comique de Blutch et Chesterfield en discussion sur le sens de l'engagement. L'album trouve ainsi sa légitimité dans son sujet même, et pas seulement dans la signature de ses auteurs.
  • Un ancrage historique qui ne se limite pas à un nom propreWilliam Howard Russell n'est pas une invention commode: sa présence documentée sur le théâtre de la guerre de Sécession donne au récit une assise réelle. La série a toujours préféré les marges du conflit à ses grandes batailles, et la naissance du reportage de guerre est un angle à la fois inédit et parfaitement raccord avec cette tradition, sans que l'album vire à la leçon d'histoire.
  • Un dessin qui assume son propre styleMunuera ne tente pas le pastiche. Son trait, héritier de l'école de Marcinelle mais plus nerveux et plus théâtral que celui de Lambil, apporte une mise en scène ample, des cadrages variés et un jeu de physionomies très expressif. Les scènes de bataille y gagnent en ampleur, les scènes intimes en lisibilité émotionnelle. C'est un album qui se regarde autant qu'il se lit.

Réserves

  • Un choc visuel qui peut dérouter le lecteur fidèleLe changement de dessinateur ne se réduit pas à une nuance de trait: les visages de Blutch et de Chesterfield sont sensiblement modifiés, la palette est plus contrastée, le découpage plus cinématographique. Un demi-siècle d'habitude ne s'efface pas en un album, et une partie du lectorat historique a reproché à celui-ci de ressembler davantage à un récit de Munuera qu'à un Tuniques Bleues. La réussite graphique est réelle, elle a un coût affectif.
  • La mécanique comique de Cauvin mise en veilleLe rythme du gag, les figures récurrentes, la bonhomie un peu bourrue qui faisait le charme des meilleurs albums du tandem fondateur sont ici largement sacrifiés au profit de la chronique et du propos. Qui vient chercher une comédie de troupe repartira avec un récit plus grave, parfois plus démonstratif que drôle.
  • Un album de transition qui reste prudentL'ambition de la relecture se voit davantage dans le dispositif que dans son exploitation. Le propos sur la liberté de la presse et sur le mensonge des récits officiels est énoncé clairement, parfois trop, et l'intrigue elle-même demeure sage, comme si les auteurs voulaient d'abord prouver qu'ils tenaient la série avant de se permettre de la bousculer.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse d'abord aux lecteurs de longue date des Tuniques Bleues, ceux qui accepteront de considérer cette relecture comme une variation et non comme une trahison. Il conviendra particulièrement à ceux qui préfèrent, dans la série, les albums à fond historique et à charge antimilitariste plutôt que les purs enchaînements de gags. Il constitue aussi une bonne porte d'entrée pour un lecteur neuf, y compris adolescent à partir de dix ou onze ans, puisqu'il ne suppose aucune connaissance des tomes précédents. Les amateurs de Munuera, découvert sur Spirou et Fantasio, Les Campbell ou Zorglub, y trouveront un terrain de jeu graphique généreux. Le nostalgique qui cherche exactement le Lambil et le Cauvin de sa jeunesse ira plutôt vers les classiques de la série, ou viendra à celui-ci en sachant qu'il change de main et de température.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.