L'Étrange Soldat Franklin
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 2017
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Soixante et unième album des Tuniques Bleues, paru chez Dupuis en 2017, L'Étrange Soldat Franklin retrouve le caporal Blutch et le sergent Chesterfield sous l'uniforme bleu de la cavalerie nordiste, en pleine guerre de Sécession. Au cours d'une patrouille, les deux cavaliers portent secours à un fugitif blessé que des soldats sudistes ont pris en chasse, puis le ramènent au camp, où l'inconnu refuse obstinément de se laisser examiner par un médecin. L'homme se révèle travailler pour le compte du général McClellan: il doit rapporter des renseignements sur une offensive imminente. L'alerte passée, celui qui se fait appeler Franklin est versé au service de santé, où il seconde le chirurgien et sauve nombre de blessés. Sa réserve, pourtant, continue d'intriguer le camp, et Blutch est le seul à pressentir qu'un secret se dissimule sous l'uniforme. Cauvin et Lambil s'emparent là d'une page authentique et longtemps négligée de la guerre civile américaine, qu'ils traitent avec l'humour de troupe et le souci documentaire qui font la marque de la série depuis 1968.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Sous l'uniforme, un secret que seul Blutch soupçonne
Au soixante et unième album, la mécanique est rodée: Chesterfield, patriote borné jusqu'à l'absurde, Blutch, déserteur d'instinct et sceptique de profession, et entre eux une guerre que l'un révère et que l'autre voudrait fuir. L'Étrange Soldat Franklin vient déranger cette routine sans aucun coup d'éclat formel, simplement en glissant dans le quotidien du camp un personnage qui refuse de se laisser lire. Cauvin y renoue avec la veine qu'il exploite depuis les années 1970: prendre un fait avéré de la guerre de Sécession, souvent l'un des plus rugueux, et le confier à deux cavaliers qui n'y comprennent rien.
La construction repose sur une bascule nette, et c'est elle qui fait l'album. Le premier tiers relève de l'aventure militaire ordinaire: une poursuite dans la campagne, un blessé ramené au camp, une offensive sudiste à déjouer, le tout scandé par les gags de caserne que Cauvin place depuis un demi-siècle aux mêmes endroits. Puis le récit quitte le champ de bataille pour l'infirmerie, et change de sujet en même temps que de décor. C'est là qu'il trouve son intérêt: en déplaçant l'action vers le service de santé, le scénariste revient à ce que la série dit à mots couverts depuis ses débuts, à savoir que la guerre se mesure moins aux charges héroïques qu'au nombre de corps qu'il faut recoudre ensuite.
Cauvin emploie alors ses deux héros pour ce qu'ils sont devenus au fil des tomes: deux façons de regarder. Chesterfield, tout au règlement et au culte des galons, ne voit rien de ce qui se joue sous ses yeux. Blutch, dont le scepticisme est aussi une forme d'attention aux autres, voit trop. L'enquête qu'il mène tient moins de l'intrigue policière que de l'observation patiente, et c'est ce qui donne au récit sa tenue: le mystère n'est pas un simple moteur narratif, il sert de révélateur aux préjugés du camp et aux conventions d'une époque qui assignait à chacun sa place.
Côté dessin, Lambil, qui tient la série depuis 1972, reste fidèle à l'école de Marcinelle dont il est l'un des derniers praticiens: trait rond et souple, silhouettes typées, caricature affectueuse des trognes de soldats, et ce sens du mouvement qui porte les scènes de chevauchée et de mêlée. Le découpage demeure limpide, très classique, avec des planches en bandes régulières qui laissent respirer les dialogues et ménagent la chute des gags. On note toutefois, comme dans les albums voisins de cette période, un trait plus sec et moins assuré qu'à l'époque des grands tomes des années 1980, ainsi qu'une mise en couleurs de Vittorio Leonardo assez uniforme, qui n'aide pas les décors de campement à exister.
Thématiquement, l'album prolonge une veine que la série cultive de longue date: sous le comique de troupe, une chronique étonnamment juste de la condition du soldat ordinaire, de l'absurdité des ordres et des angles morts d'une société en guerre. L'épisode historique dont Cauvin s'inspire, resté longtemps à la marge des manuels, ajoute une strate supplémentaire: une question d'identité posée sans discours ni démonstration, en laissant simplement les personnages se cogner à ce qu'ils croyaient savoir.
Notre verdictL'Étrange Soldat Franklin n'est pas le tome le plus drôle des Tuniques Bleues, et il ne cherche pas à l'être. C'est en revanche l'un des plus intéressants de la dernière décennie de la série: Cauvin y tient un sujet qui justifie pleinement son dispositif habituel, et Lambil, malgré un trait vieillissant, sert le récit avec le métier d'un dessinateur qui l'accompagne depuis quarante-cinq ans. Le lecteur pressé notera que l'énigme se devine et que la chute arrive vite; celui qui accepte le glissement de l'aventure vers la chronique humaine en tirera un plaisir plus durable. Un album mineur par l'ambition formelle, mais qui fait honneur à une série capable, après soixante volumes, d'aller chercher l'Histoire là où on ne l'attendait pas.
Points forts
- Un fait historique méconnu porté sans pesanteurCauvin puise dans une page avérée et peu fréquentée de la guerre de Sécession, mais il se garde du cours magistral. L'information passe par l'action, par les réactions du camp et par quelques répliques placées au bon endroit, si bien que le lecteur apprend quelque chose sans jamais avoir l'impression qu'on le lui enseigne.
- Un duo enfin employé pour ce qui le sépareChesterfield et Blutch ne forment pas ici le simple attelage comique de rigueur: le récit exploite l'écart réel entre l'obéissance aveugle de l'un et la curiosité désabusée de l'autre, et c'est cet écart qui organise toute l'enquête. Blutch, souvent réduit ailleurs au tire-au-flanc de service, y retrouve une épaisseur morale qu'on ne lui accorde pas toujours.
- La science du mouvement de LambilChevaux lancés, colonnes en marche, cohue de l'infirmerie: le dessinateur conserve une lisibilité de mise en scène qui fait passer les séquences d'action sans effort apparent. Les foules restent habitées, chaque figurant a sa tête, et le comique naît autant du dessin que du texte.
Réserves
- Une énigme qui se laisse devinerLe lecteur adulte, surtout s'il connaît un peu l'histoire de la guerre civile américaine, comprend assez vite où le récit veut en venir. Le suspense ne porte plus alors sur la nature du secret mais sur le moment de sa révélation, et la résolution, expédiée dans les dernières planches, laisse une impression de conclusion courte.
- Un humour en retrait dans la seconde moitiéUne fois l'histoire installée à l'infirmerie, le rythme des gags se relâche nettement. Le ton se fait plus grave, ce qui sert le propos mais déroutera les amateurs de pure comédie de caserne: cet album est l'un des plus sages de la période récente.
- Un graphisme marqué par le tempsLe trait de Lambil, plus tremblé et plus sec que dans les tomes des années 1980, perd un peu de la rondeur qui faisait le charme de la série. La couleur, très égale d'une planche à l'autre, aplatit par endroits des décors de campement qui auraient gagné à être plus habités.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux fidèles de la série, qui y retrouveront leurs repères, mais il se lit très bien de façon indépendante: aucune connaissance des soixante tomes précédents n'est requise. À partir de neuf ou dix ans, il convient aux jeunes lecteurs curieux d'histoire, avec cette réserve que le sujet, plus adulte qu'à l'accoutumée, appelle parfois un mot d'explication. Enseignants et documentalistes y trouveront un support commode pour aborder la guerre de Sécession, la condition des esclaves en fuite et le quotidien des armées du dix-neuvième siècle. Les amateurs de bande dessinée franco-belge classique, enfin, y verront une démonstration de la longévité de l'école de Marcinelle, cinquante ans après la création de la série.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.