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Couverture de L'ivoire du Magohamoth

Bande dessinéeLangue d’origine : Français

L'Ivoire du Magohamoth

Première publication
1994
Éditions référencées
1

De quoi parle ce livre ?

Sur la planète Troy, la magie n'a rien d'extraordinaire: chaque habitant naît avec un pouvoir personnel, unique et le plus souvent dérisoire, tout juste bon à rendre de menus services. Encore faut-il, pour l'activer, se tenir à portée d'un sage, seul capable de faire passer le don de la puissance à l'acte. Au village de Glinin, Lanfeust, apprenti forgeron, mène une existence sans histoire auprès du sage Nicolède et de ses deux filles, la douce C'ian et la piquante Cixi. Tout bascule le jour où le contact d'un fragment d'ivoire de Magohamoth, arrivé à la forge avec l'épée d'un chevalier, révèle chez le jeune homme une anomalie sans précédent: il ne dispose pas d'un pouvoir, mais de tous. Pareille puissance n'échappe jamais longtemps aux convoitises, et elle soulève une question que Nicolède juge plus urgente encore que le danger: d'où vient-elle? Le sage entraîne donc son protégé loin de Glinin, vers les vénérables d'Eckmül, avec C'ian et Cixi, bientôt flanqués d'Hébus, troll aussi vorace que bavard. Premier volume d'une saga d'heroic fantasy comique parue chez Soleil en 1994, l'album installe un monde, une règle du jeu et une petite troupe promise à un très long voyage.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Un pouvoir chacun, tous les pouvoirs pour un: la fantasy selon Arleston et Tarquin

Il y a des premiers tomes qui cherchent leur ton pendant quarante planches, et d'autres qui l'imposent dès la première case. L'Ivoire du Magohamoth appartient à la seconde catégorie. En 1994, Christophe Arleston et Didier Tarquin publient chez Soleil un album qui ne ressemble ni à l'heroic fantasy anglo-saxonne dont il emprunte pourtant tous les accessoires, ni à la bande dessinée comique dont il adopte le rythme et le sens de la réplique. Le pari tient dans une trouvaille de départ: prendre la magie au sérieux comme système, jamais comme religion. De cette seule décision découlent le décor, les gags, et une série appelée à essaimer pendant trois décennies.

La bonne idée de l'album n'est pas son héros, c'est sa règle. Poser que chaque habitant de Troy dispose d'un pouvoir et d'un seul, et qu'il lui faut la présence d'un sage pour en tirer le moindre effet, revient à inventer une magie à la fois omniprésente et presque impuissante. Le merveilleux y devient un fait social, une donnée quasi économique, et c'est de l'écart entre la grandeur du principe et la petitesse des usages que naît le comique. Arleston ne plaque pas des gags sur un décor de fantasy: il fait sortir le rire du fonctionnement même de son monde, ce qui est autrement plus solide, et autrement plus fécond pour la suite.

Sur cette base, la charpente reste orthodoxe, et le choix est assumé. On reconnaît le récit d'initiation dans toutes ses articulations: un village clos, un garçon sans qualités apparentes, une révélation qui le désigne, un départ. Le premier tiers porte le poids de l'exposition, le temps d'énoncer les règles du jeu, puis l'album trouve son allure dès que la troupe se met en mouvement. Une quarantaine de planches suffisent à installer un univers, une mythologie, quatre personnages et un compagnon de route: le rendement est remarquable, au prix d'une intrigue propre qui tient davantage du prologue que du récit refermé sur lui-même.

Les personnages tiennent parce qu'ils sont des archétypes assumés, lisibles au premier coup d'œil. Lanfeust est le naïf par lequel le lecteur apprend les règles, Nicolède le savant qui les énonce sans jamais cesser d'être un peu ridicule, C'ian et Cixi deux versions opposées d'un même appétit de vivre. Hébus est la meilleure trouvaille du lot: la brute réputée mangeuse d'hommes convertie en partenaire comique, pourvue de ce qu'il faut de mauvaise foi pour voler chaque scène où elle paraît. La série lui devra beaucoup, et semble le savoir dès ce premier volume.

Le dessin de Didier Tarquin porte l'ensemble. Il vient d'une tradition illustrative héritée de la fantasy américaine et de ses couvertures de romans: musculatures saillantes, poses héroïques, décors grands ouverts, créatures minutieusement détaillées. Mais il la contamine par la caricature, les visages grimacent, les silhouettes s'étirent, l'action se lit d'un seul regard. Cette hybridation entre imagerie héroïque et humour de bande dessinée franco-belge, servie par les couleurs vives et saturées d'Yves Lencot, donne à l'album une identité visuelle immédiate et a durablement contribué à définir l'esthétique des éditions Soleil.

Reste le fond, que la farce dissimule sans l'annuler. L'album travaille des motifs tout à fait sérieux: l'inégalité des dons reçus à la naissance, la tentation de la toute-puissance, le prix de la connaissance, la place d'un individu privilégié dans une société qui n'était pas faite pour lui. Il les effleure plus qu'il ne les creuse, ce qui est cohérent avec son statut de lever de rideau. La réussite se mesure ici à autre chose qu'à la profondeur: à la densité d'un monde qu'on a envie de parcourir, et à la vitesse avec laquelle il devient familier.

Notre verdictPlus de trente ans après sa parution, L'Ivoire du Magohamoth se lit encore avec le sourire, et cela tient moins à la nostalgie qu'à la solidité de sa fabrication. Arleston et Tarquin y réussissent l'exercice le plus difficile du genre: rendre aussitôt familier un univers entièrement inventé, sans notice ni prologue interminable, en confiant l'exposition à des gags qui font eux-mêmes office de démonstration. Le volume reste une mise en place, l'humour force parfois la dose et le regard porté sur les personnages féminins accuse son âge. L'énergie, la générosité graphique et l'invention verbale font le reste: on referme l'album en comprenant précisément pourquoi la série a duré, et en voulant tout de suite le deuxième tome.

Points forts

  • Une mécanique de magie qui produit elle-même le comiqueUn pouvoir unique par personne, inutilisable sans sage à proximité: la règle s'énonce en quelques cases et irrigue tout le reste. Elle rend le merveilleux banal, donc drôle, et pose du même coup Lanfeust comme une anomalie dont le lecteur mesure aussitôt le prix. Rares sont les premiers tomes de fantasy où le système magique fait à ce point office de moteur narratif et de ressort humoristique.
  • Un dessin qui marie l'imagerie héroïque et la caricatureDidier Tarquin tient les deux bouts: le souffle de l'illustration de fantasy, avec ses créatures, ses paysages et ses cadrages spectaculaires, et l'expressivité comique des visages, indispensable à un récit qui blague en permanence. Servi par les couleurs franches d'Yves Lencot, le résultat se lit vite, se retient bien, et a fixé pour longtemps une manière maison chez Soleil.
  • Hébus, un second rôle qui éclipse le hérosLe troll gourmand, hâbleur et régulièrement rattrapé par son appétit apporte à la bande le grain de sable dont elle a besoin. Il entretient une tension comique permanente sans jamais alourdir le récit, et il illustre la méthode d'Arleston: détourner une figure de fantasy convenue pour en faire une machine à dialogues.

Réserves

  • Un tome d'installation plus qu'un récit referméL'album consacre l'essentiel de son espace à poser un monde, une distribution et un point de départ. La conséquence est mécanique: l'intrigue propre à ce volume paraît mince, et le plaisir de lecture dépend en partie de l'envie d'enchaîner avec la suite. Lu isolément, L'Ivoire du Magohamoth laisse l'impression d'un premier acte brillamment exécuté plutôt que d'une histoire complète.
  • Un humour qui appuie régulièrement le traitJeux de mots, calembours dans les noms propres, anachronismes assumés: le registre est constant, et l'on comprend vite que la série ne ménagera jamais ses effets. Le procédé fait mouche souvent, mais il sature parfois la page et coupe l'élan de scènes qui auraient gagné à respirer, notamment dans les passages d'action.
  • Un regard sur les personnages féminins qui a vieilliLe partage entre la sœur douce et la sœur provocante relève d'un schéma convenu, et la mise en scène des corps féminins joue d'une séduction appuyée, taillée pour le lectorat masculin de l'époque et appelée à s'accentuer dans la suite de la série. Le trait reste bon enfant, et Cixi gagnera par la suite une autonomie réelle, mais un lecteur d'aujourd'hui butera sur cette répartition des rôles.

À qui s’adresse ce livre ?

Album de porte d'entrée par excellence, à mettre entre les mains des lecteurs de douze ou treize ans et plus qui découvrent la fantasy et souhaitent l'aborder par son versant réjouissant plutôt que par ses grandes fresques austères. Il parlera aussi aux amateurs de bande dessinée d'aventure humoristique, à qui il offre un dépaysement complet sans exiger la moindre culture préalable du genre. Ceux qui attendent d'un monde imaginaire une cohérence politique et une gravité soutenue y trouveront plutôt une récréation, très bien menée mais sans arrière-plan. Les parents peuvent le confier à des adolescents en gardant à l'esprit que l'humour est souvent grivois et que les corps féminins y sont dessinés selon une esthétique très marquée par les années quatre-vingt-dix.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Éditions référencées, avec ISBN, éditeur, date de parution et format
ÉditionÉditeurParutionFormatISBNDisponibilité
L'ivoire du MagohamothHachetten.c.Autre · 252 p.978-2-01-200864-9Non renseigné

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.