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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

L'Or du Québec

Première publication
1987
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Vingt-sixième album des Tuniques Bleues, L'Or du Québec paraît chez Dupuis en 1987, après une prépublication dans le journal Spirou. Raoul Cauvin y éloigne ses deux héros des champs de bataille de la guerre de Sécession: un vieux chercheur d'or établi au Québec entend léguer sa fortune aux Confédérés, et le commandement nordiste n'a aucune envie de voir pareil pactole renflouer les caisses du Sud. Le sergent Cornélius Chesterfield, militaire zélé et sincèrement convaincu, et le caporal Blutch, rouspéteur lucide qui ne songe qu'à sauver sa peau, prennent donc la route du nord pour couper l'affaire à la racine. Reste à dénicher sur place un homme du cru capable de les conduire jusqu'au vieux prospecteur: ce sera Raynald, coureur des bois payé pour guider les deux militaires, et dont l'incompétence deviendra vite le principal obstacle du voyage. Les Sudistes, eux, ont lancé sur la même piste le sergent Abbott et le caporal O'Neill, du onzième régiment de cavalerie confédérée. Course de vitesse, nature indifférente et cohabitation forcée: l'album troque la boue des campagnes contre les forêts canadiennes sans rien perdre du sel de la série.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3,5/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

L'Or du Québec: la guerre de Sécession vue du fond des bois

Une série longue vit aussi de ses pas de côté. Vingt-sixième volume des Tuniques Bleues, L'Or du Québec sort Blutch et Chesterfield de la boue virginienne pour les expédier sous les sapins canadiens, sur la piste d'un magot promis aux Confédérés. Nous sommes en 1987: Cauvin et Lambil mènent la série ensemble depuis une quinzaine d'années, la mécanique du duo tourne jusqu'à l'automatisme, et l'album va précisément voir ce qui subsiste des deux personnages quand on leur retire le champ de bataille. Réponse: à peu près tout, à condition d'accepter que la satire militaire cède la place à une comédie de dépaysement.

La construction obéit à un schéma que Cauvin a porté à un rare degré d'efficacité: un ordre venu d'un état-major peu regardant, deux hommes envoyés là où personne ne veut aller, puis une ligne droite que tout vient contrarier. La mission tient ici autant de la course contre la montre que du récit de voyage, et c'est le déplacement qui fait office de moteur: chaque rivière à franchir, chaque bivouac fournit sa séquence comique, sans que le récit donne jamais le sentiment de s'égarer.

Le meilleur coup du scénario tient au dédoublement. Face au tandem nordiste, Cauvin poste une paire sudiste taillée dans la même étoffe: le sergent Abbott, aussi buté et aussi sincèrement militaire que Chesterfield, et le caporal O'Neill, aussi peu pressé d'en découdre que Blutch. Les silhouettes diffèrent, les caractères se répondent trait pour trait. Le procédé pourrait n'être qu'un gag de plus; il dit l'essentiel de ce que la série pense de cette guerre. Des deux côtés de la ligne, les mêmes hommes obéissent aux mêmes ordres absurdes avec les mêmes réticences, et l'uniforme ne décide de rien. La rivalité vire au numéro de miroir, et le lecteur comprend sans qu'on le lui dise que ces adversaires auraient toutes les raisons de s'entendre.

Deuxième bonne idée: confier une large part des gags à un tiers. Raynald, le coureur des bois recruté sur place et payé pour mener les deux Bleus à bon port, cumule tous les manques que son métier devrait interdire. Il s'essouffle au premier raidillon, ne sait pas nager, chasse mal, promène ses poux et n'a aucun sens de l'orientation. Le personnage déplace le frottement habituel du duo vers un troisième sommet et offre à Chesterfield, pour une fois, le rôle de celui qui subit plutôt que de celui qui commande. Blutch, lui, n'a même plus besoin d'ironiser: la réalité se charge de lui donner raison.

Le fond reste celui de la série, abordé de biais. Les Tuniques Bleues ont toujours parlé d'argent autant que d'honneur, et l'idée d'une fortune privée capable de peser sur le sort d'un conflit national résume assez bien ce que le scénariste pense des grandes causes: derrière les drapeaux, il y a des soldes, des fournisseurs et des coffres. Le détour par le Québec ajoute le regard extérieur. Vue depuis une cabane de trappeur, la guerre civile américaine se réduit à une querelle lointaine dont personne, sur place, ne comprend l'enjeu, et les uniformes bleus ou gris perdent beaucoup de leur évidence. Cette mise à distance vaut tous les discours, et Cauvin a le bon goût de ne jamais la souligner.

Le dessin de Lambil est l'atout le plus immédiatement visible. Formé à l'école de Marcinelle, dont il garde le trait souple et un sens très sûr du mouvement, il a fait évoluer son graphisme vers un semi-réalisme documenté, aux antipodes de la rigueur géométrique que cultive au même moment la ligne claire. Le décor canadien lui offre exactement ce qu'il aime: futaies serrées, cours d'eau, lumière filtrée, campements de fortune. Les visages restent caricaturaux et les corps très parlants, mais les paysages sont traités avec un sérieux qui donne du poids aux planches presque muettes, et la gamme de verts et de bleus froids tranche avec les ocres des albums de campagne.

Reste le rythme. En quarante-six planches, l'album alterne saynètes de survie, poursuite et dialogues de mauvaise foi avec une régularité de métronome: on avance, on tombe, on repart. La mécanique amuse longtemps, elle ne surprend jamais tout à fait, et le scénariste compense par un art très sûr de la chute de page.

Notre verdictL'Or du Québec n'est pas le sommet de la série et ne cherche pas à l'être. C'est un album de respiration, mené avec le savoir-faire de deux auteurs au meilleur de leur complicité: un scénario simple mais bien huilé, une paire d'adversaires sudistes qui relance la mécanique du duo, un guide désastreux et un Lambil visiblement heureux de dessiner autre chose que des champs labourés par l'artillerie. On lui reprochera un enjeu de façade et quelques gags qui insistent trop. Il reste un plaisir de lecture franc, très représentatif de ce que les Tuniques Bleues savent faire lorsqu'elles s'autorisent un pas de côté: de l'aventure, du rire, et sous le rire une façon tranquille de rappeler que les guerres se gagnent aussi à coups de comptes bien tenus.

Points forts

  • Un dépaysement qui réveille la formuleExtraire Blutch et Chesterfield du front et les lâcher dans les forêts canadiennes suffit à renouveler une série déjà très installée. Le décor change, les règles changent avec lui: plus de charges suicidaires ni de capitaine hurlant, mais une nature indifférente qui met tout le monde à égalité, poursuivants comme poursuivis.
  • Deux duos pour le prix d'unEn dressant face au tandem nordiste un tandem sudiste bâti sur le même moule de caractères, le scénario tire du comique de répétition une véritable idée: la guerre oppose des hommes interchangeables que seule la couleur du drap distingue. Le gag et le propos coïncident, ce qui n'arrive pas si souvent dans une série humoristique.
  • Un Lambil paysagisteLe dessinateur profite pleinement du cadre pour déployer des arrière-plans travaillés, une lumière forestière convaincante et des scènes de rivière où le mouvement compte autant que la chute. La caricature des visages, fidèle à l'école de Marcinelle, cohabite sans heurt avec des décors presque naturalistes, et la couleur froide donne à l'ensemble une identité visuelle nette.

Réserves

  • Un enjeu qui reste théoriqueL'or fonctionne comme un prétexte pur: on n'en mesure jamais vraiment le poids stratégique, et la tension repose donc entièrement sur les péripéties du trajet. Qui attend un suspense financier ou une intrigue d'espionnage construite restera sur sa faim.
  • Des gags qui tournent en rondLe comique d'incompétence du guide, très efficace dans le premier tiers, finit par se replier sur un schéma prévisible. Plusieurs séquences reposent sur le même ressort, et la partie centrale aurait gagné à varier les registres.
  • Un Québec de carte postaleLe Canada francophone vu de Belgique en 1987 tient beaucoup du folklore: accent de convention, coureurs des bois pittoresques, nature générique. Cela reste bon enfant, mais on est plus près du décor de théâtre que du dépaysement documenté que la série offre dans ses épisodes les plus historiques.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album s'adresse d'abord aux lecteurs de la série, qui y trouveront une variation bienvenue sur un duo qu'ils connaissent par cœur. Il fait aussi une porte d'entrée commode: l'histoire est autonome et rien n'oblige à avoir lu les vingt-cinq tomes précédents. Les jeunes lecteurs, à partir de neuf ou dix ans, suivront sans peine une aventure de plein air où l'humour prime largement sur la violence, tandis que les adultes apprécieront l'ironie de fond et le travail graphique. En revanche, celui qui cherche dans les Tuniques Bleues la reconstitution sérieuse de la guerre de Sécession, comme dans les albums consacrés aux grandes batailles, devra se tourner ailleurs: on est ici du côté de la comédie d'aventures, pas de la leçon d'histoire.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.