
De quoi parle ce livre ?
L'Oreille cassée est le sixième album des Aventures de Tintin, écrit et dessiné par Hergé. Prépublié en planches dans Le Petit Vingtième entre 1935 et 1937, il paraît en album en noir et blanc en 1937, une version couleur remaniée suivant en 1943. L'intrigue s'ouvre sur le vol, puis la restitution, d'un fétiche arumbaya dans un musée ethnographique : Tintin remarque que l'objet rendu est une copie, reconnaissable à son oreille intacte. Son enquête le mène en Amérique du Sud, dans la république imaginaire du San Theodoros, où il est mêlé à une révolution et devient un temps aide de camp du général Alcazar. L'album introduit ce personnage récurrent ainsi que les pays fictifs San Theodoros et Nuevo Rico. Le récit met en scène la guerre du Gran Chapo, transposition de la guerre du Chaco entre la Bolivie et le Paraguay, présentée comme attisée par des intérêts pétroliers et des marchands d'armes (dont Bazaroff). Les malfaiteurs Alonso et Ramón cherchent un diamant caché dans le fétiche. Hergé y aborde le trafic d'armes et les rivalités politiques latino-américaines.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
L'Oreille cassée : Tintin entre chasse au trésor et satire de la guerre
Sixième aventure de Tintin, publiée en album en 1937 après sa prépublication dans Le Petit Vingtième, L'Oreille cassée occupe une place charnière dans l'oeuvre d'Hergé. Juste après Le Lotus bleu, l'auteur y poursuit sa mue vers une bande dessinée plus adulte, où l'intrigue policière sert de tremplin à une satire mordante du commerce des armes, des compagnies pétrolières et des révolutions sud-américaines de pacotille. Le point de départ, le vol dans un musée d'ethnographie d'un fétiche arumbaya à l'oreille abîmée, lance une chasse au trésor dont la mécanique mérite qu'on s'y arrête : elle annonce le Tintin classique tout en gardant une étrangeté que la série perdra ensuite.
La construction repose sur un ressort qu'Hergé affectionnera longtemps : l'objet convoité qui passe de main en main. Le fétiche dérobé n'est en réalité que l'un de plusieurs exemplaires, un sculpteur ayant fabriqué des copies, et c'est un diamant dissimulé à l'intérieur qui attise les convoitises. Ce principe du MacGuffin, où la valeur réelle de l'objet importe moins que la course qu'il déclenche, donne au récit son rythme de poursuite. Hergé y ajoute un détail malin : seul l'exemplaire authentique porte l'oreille cassée, si bien que le titre lui-même devient l'indice qui permet de trier le vrai du faux au milieu d'une pléthore de doubles fabriqués en série. Le motif du double, du leurre et de la copie irrigue ainsi tout l'album, parfois au prix d'une progression un peu décousue : l'enquête de musée cède la place à une traversée maritime, puis à une plongée dans la politique de San Theodoros, république imaginaire promise à un bel avenir dans la série.
C'est là que le livre prend son relief. Hergé invente la guerre du Gran Chapo, décalque à peine masqué de la guerre du Chaco (1932-1935) qui opposa la Bolivie et le Paraguay, et en tire une dénonciation limpide : deux républiques pauvres, San Theodoros et le Nuevo Rico, s'entretuent pour une concession pétrolière que se disputent des compagnies rivales, chacune poussant son camp. Le personnage de Basil Bazaroff, négociant qui vend ses canons aux deux armées à la fois, renvoie sans détour au trafiquant d'armes réel Basil Zaharoff. Pour une bande dessinée de 1937 destinée à la jeunesse, la lucidité politique est remarquable : la guerre y apparaît comme un marché, déclenché par la cupidité et entretenu par ceux qui la financent.
Le style témoigne d'une ligne claire en pleine maturation, surtout dans la version couleur redessinée en 1943. Le trait est net, le découpage lisible, la mise en scène efficace, et l'humour s'appuie sur des gags de répétition : le fétiche qui se multiplie, le perroquet dépositaire d'un secret, les militaires girouettes qui fusillent puis décorent Tintin au gré des coups d'État. Hergé ose enfin une image qui détonne dans toute la série : le châtiment des deux crapules, dont les âmes sont emportées en enfer par des diablotins, séquence quasi surréaliste d'une noirceur inhabituelle chez un auteur qui lissera ensuite ses dénouements. Les thèmes (exploitation des peuples et des ressources, absurdité de la guerre, vanité des putschs à répétition) inscrivent l'album dans la veine critique que Le Lotus bleu avait ouverte, même si le trait satirique vise ici moins une réalité précise, comme l'occupation japonaise en Chine, qu'une caricature plus large de l'Amérique latine des dictatures.
Notre verdictL'Oreille cassée est un Tintin de transition, souvent rangé parmi les albums mineurs, que l'on aurait pourtant tort de sous-estimer. Sous la chasse au trésor et les gags de répétition, Hergé signe l'une de ses charges les plus nettes contre la guerre par procuration, le trafic d'armes et les appétits pétroliers, tout en fondant un pan entier de son univers (San Theodoros, Alcazar) et en s'autorisant une étrangeté visuelle qu'il bridera ensuite. L'album souffre de son époque : représentations coloniales des indigènes, intrigue par moments décousue, seconds rôles minces. Ces réserves n'effacent ni le plaisir de lecture ni l'audace du propos. Un album attachant, en deçà des sommets de la série mais bien plus riche que sa réputation d'oeuvre de second plan.
Points forts
- Une satire politique acéréeLa guerre du Gran Chapo transpose la guerre du Chaco et met à nu le rôle des marchands d'armes et des pétroliers. Voir un album jeunesse de 1937 dénoncer aussi clairement une guerre déclenchée par le profit et alimentée par un marchand de canons reste frappant.
- La naissance d'un universL'album fonde San Theodoros et son rival le Nuevo Rico, et fait entrer le général Alcazar, figures que la série réemploiera. Hergé y bâtit une géographie imaginaire cohérente qui deviendra un terrain de jeu récurrent.
- Un moteur narratif efficaceLe fétiche au diamant caché, que tout le monde poursuit, imprime au récit un rythme de traque ininterrompu et enchaîne les rebondissements avec un vrai sens du tempo comique.
- Une audace visuelleLe final, où des diablotins entraînent les méchants en enfer, ose une étrangeté presque macabre, rare chez Hergé, qui donne à l'album une signature mémorable.
Réserves
- Un regard daté sur les peuplesLes tribus arumbaya et bibaros sont croquées à travers les clichés coloniaux de l'époque: indigènes tantôt naïfs, tantôt féroces, au langage grotesque. Ce traitement, courant en 1937, gêne aujourd'hui et mérite d'être resitué.
- Une intrigue décousueMoins documenté et moins tenu que Le Lotus bleu, le récit avance par embardées: l'enquête muséale, le voyage, la révolution et la quête finale s'enchaînent sans toujours faire système, au risque d'un sentiment d'accumulation.
- Des seconds rôles fonctionnelsLes deux tueurs, Alonso et Ramón, restent des silhouettes utilitaires, et plusieurs comparses n'existent que pour relancer la traque, sans l'épaisseur des grands personnages à venir.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album parle d'abord aux amateurs de Tintin curieux de la période où Hergé politise son récit, entre Le Lotus bleu et Le Sceptre d'Ottokar. Les lecteurs adultes qui relisent la série y trouveront une satire du commerce des armes et des guerres pétrolières plus fine qu'il n'y paraît, ainsi qu'un intérêt historique (l'écho de la guerre du Chaco, la figure de Zaharoff). Les jeunes lecteurs, dès neuf ou dix ans, suivront sans peine l'aventure et ses gags. Enseignants et parents pourront s'en servir pour aborder l'entre-deux-guerres et le pillage des objets ethnographiques, à condition d'accompagner la lecture d'un regard critique sur la représentation des peuples autochtones. Les collectionneurs, enfin, distingueront l'édition noir et blanc de 1937 de la version couleur de 1943.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Les archives tintinL'oreille cassée | Éditions Moulinsart | n.c. | Broché · Français | 978-2-87424-211-3 | Non renseigné |
| L' oreille cassée.Les aventures de Tintin | CASTERMAN | n.c. | Autre · Français | 978-2-203-00105-3 | Non renseigné |
| L' oreille casséeLes aventures de Tintin | CASTERMAN | n.c. | Autre · 140 p. · Français | 978-2-203-01106-9 | Non renseigné |
| L'Oreille cassée (mini-album en noir et blanc)Les aventures de Tintin | CASTERMAN | Autre · Français | 978-2-203-01606-4 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.