La Bataille d'Asgard
- ScénarioYves Sente
- DessinGrzegorz Rosiński
- Première publication
- 2010
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Trente-deuxième volume de la saga créée en 1977 par Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, La Bataille d'Asgard paraît au Lombard en novembre 2010 et prolonge le cycle ouvert par Yves Sente avec Moi, Jolan. Le récit avance sur deux fronts. D'un côté, Thorgal traque les magiciens rouges qui ont enlevé le jeune Aniel, et remonte une piste qui ne cesse de se dérober. De l'autre, Jolan, son fils aîné, désormais reconnu comme l'Élu, reçoit de Manthor une mission à la mesure du titre : gagner Asgard, le domaine des dieux dans la mythologie nordique, pour en rapporter une pomme d'éternelle jeunesse du jardin d'Idunn, seul remède capable de sauver la mère de son maître, une déesse qu'Odin a privée de son immortalité. Encore faut-il forcer les portes du royaume des Ases et déjouer les intrigues de Loki. Panthéon nordique et chronique familiale se mêlent, le centre de gravité de la série se déplace du père vers le fils, et les Aegirsson affrontent des divinités que Thorgal a toujours montrées intéressées plutôt que toutes-puissantes.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Jolan aux portes d'Asgard, Thorgal sur la piste d'Aniel
Il faut du cran pour reprendre Thorgal. Quand Yves Sente succède à Jean Van Hamme, il hérite de vingt-neuf albums, d'un héros usé par les épreuves et d'un lectorat qui connaît la mythologie maison par cœur. Paru en novembre 2010, La Bataille d'Asgard est le troisième volume de son cycle, et sans doute celui où son parti pris devient le plus lisible : faire passer la saga du père au fils. Rosinski, de son côté, a renoncé à l'encrage depuis Le Sacrifice et peint désormais ses planches en couleur directe. Deux mutations simultanées, qui rendent ce tome plus intéressant que ne le laisse croire son titre de bataille.
La construction repose sur un montage alterné parfaitement assumé. D'un côté la quête de Thorgal, père privé de son enfant, réduit à suivre des indices minces sur la trace des magiciens rouges. De l'autre l'expédition de Jolan, devenu l'Élu de Manthor, jusqu'au seuil du royaume des dieux, où l'attend une pomme du jardin d'Idunn. Sente ne cherche pas l'équilibre entre les deux fils : le second occupe le devant de la scène, et le titre dit clairement qui mène la danse. D'où un album à double régime, épique et merveilleux d'un côté, terrien et obstiné de l'autre, avec l'inconvénient du genre : les séquences consacrées au père tiennent parfois de l'entretien de moteur entre deux étapes du voyage.
L'écriture de Sente se reconnaît à sa densité. Là où Van Hamme laissait respirer les silences et confiait beaucoup à l'image, son successeur situe, explique, relie. Les cartouches sont nombreux, les dialogues informatifs, la mécanique mythologique exposée avec un soin d'architecte. C'est à la fois la force et la limite du procédé : on ne se perd jamais dans une cosmogonie pourtant touffue, mais la rugosité laconique des premiers Thorgal a cédé la place à un récit plus poli, plus littéraire, parfois trop bavard pour son propre bien.
Thématiquement, l'album travaille ce qui a toujours été le vrai sujet de la série : la famille comme champ de bataille des dieux. La dispersion des Aegirsson, l'enfance confisquée, l'obligation faite aux enfants de payer les dettes contractées par leurs parents, tout cela revient ici sous forme initiatique. Jolan quitte l'adolescence, mesure l'étendue de son don, et apprend surtout que servir un maître à la bienveillance affichée reste servir. Les dieux nordiques, fidèles au traitement que la série leur réserve depuis ses débuts, ne sont ni sages ni justes : ce sont des puissances intéressées, jalouses, manipulables, et Loki veille à rappeler qu'aucune faveur ne s'obtient sans contrepartie.
Reste le dessin, qui est ici l'événement. Depuis Le Sacrifice, Rosinski a renoncé au crayonné et à l'encrage pour peindre directement sur le papier. Chaque case devient une petite toile, avec ses empâtements, ses fonds vaporeux, ses ciels lourds. Asgard y gagne une matière que le trait seul n'aurait pas donnée : le royaume des dieux n'est pas décrit, il est éclairé, et le contraste de température entre les pages nordiques de Thorgal et les ors du domaine des Ases fait à lui seul office de découpage. En contrepartie la lisibilité souffre par endroits, les visages perdent en constance d'une case à l'autre, et les mouvements de foule se brouillent là où l'ancien Rosinski découpait au scalpel. C'est le pari d'un auteur qui, à ce stade de sa carrière, préfère risquer sa manière plutôt que la répéter.
Notre verdictLa Bataille d'Asgard n'est pas le meilleur Thorgal et ne cherche pas à l'être : c'est un album de transmission, où la série accepte de vieillir en confiant ses clés au fils plutôt qu'au père. Yves Sente y montre ses qualités, une architecture narrative solide et un vrai sens du panthéon, mais aussi ses tics, à commencer par la manie de tout éclairer. Rosinski signe des planches peintes qui comptent parmi les plus belles de sa seconde manière, au prix d'une lisibilité parfois sacrifiée sur l'autel de la matière. Le résultat est un tome intermédiaire assumé, plus intéressant pour ce qu'il engage que pour ce qu'il dénoue, et que les fidèles liront comme une étape nécessaire. Les autres attendront la suite, ce qui est exactement ce que l'album leur demande.
Points forts
- Asgard peint plutôt que dessinéLa couleur directe de Rosinski donne au royaume des dieux une épaisseur de matière rare dans la bande dessinée franco-belge. Brumes, ors sourds, ciels chargés, lumières qui semblent venir de derrière le papier: les planches consacrées au domaine des Ases valent pour elles-mêmes, et l'on comprend en les regardant pourquoi le dessinateur a accepté de sacrifier le confort de l'encrage.
- Un passage de relais crédibleFaire de Jolan le moteur du récit était risqué. Sente s'en sort en lui refusant la facilité: le garçon n'est pas un Thorgal miniature, il doute, il obéit, il se trompe, et son don l'expose autant qu'il le protège. Le récit d'apprentissage tient debout parce qu'il coûte réellement quelque chose à son héros, et parce que l'auteur ose lui donner en Manthor un maître dont les intentions restent illisibles.
- Une mythologie utilisée, jamais récitéeLe corpus nordique sert ici de terrain de manœuvre, non d'exposé scolaire. Les pommes d'Idunn, la place d'Odin, la nuisance de Loki: chaque élément est mis au travail par l'intrigue plutôt que déposé en vitrine. Les dieux restent ce qu'ils ont toujours été dans la série, des puissances capricieuses avec lesquelles les hommes négocient et perdent, et l'album évite le double écueil de la révérence solennelle et du clin d'œil parodique.
Réserves
- Un tome de milieu de cycleL'album se lit mal isolé. Il suppose connus Moi, Jolan et Le Bouclier de Thor, laisse plusieurs fils en suspens et s'achève sur une attente plutôt que sur une résolution. Le lecteur occasionnel, celui qui attrape un Thorgal au hasard sur une étagère, risque d'y entrer sans clé et d'en sortir avec le sentiment d'avoir lu un chapitre plutôt qu'un livre.
- Un scénario qui parle beaucoupLa générosité explicative de Sente finit par peser. Trop de cartouches, trop de personnages qui commentent leur propre situation, et une tendance à verrouiller le sens là où l'image se suffisait. La série y perd une part du mystère et de l'ellipse qui faisaient son prix dans les années quatre-vingt, quand une case muette valait une page de commentaire.
- Une manière graphique qui diviseLa peinture directe fait des merveilles sur les paysages et les atmosphères, beaucoup moins sur les visages et les scènes d'action, où les silhouettes se dissolvent parfois dans la matière. Les lecteurs attachés au trait nerveux et immédiatement lisible des vingt premiers albums y verront autant une perte qu'une conquête, et le débat n'est toujours pas tranché chez les fidèles.
À qui s’adresse ce livre ?
Album de suite avant tout, il s'adresse en priorité aux lecteurs qui suivent la série et connaissent le cycle ouvert avec Moi, Jolan. Les amateurs de mythologie nordique en fiction, ceux que séduisent les récits d'apprentissage et les panthéons peu recommandables, y trouveront leur compte, tout comme les curieux de peinture appliquée à la bande dessinée, désireux de voir un auteur chevronné remettre sa manière en jeu. La lecture convient à partir de douze ou treize ans, la violence restant mesurée et l'imaginaire parfaitement lisible. En revanche, qui découvre Thorgal aura tout intérêt à commencer par les premiers volumes, La Magicienne trahie ou L'Île des mers gelées, plutôt que d'entrer par cette porte.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.