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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

La Bataille du cratère

Première publication
2019
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Été 1864. Devant Petersburg, en Virginie, le siège s'enlise: solidement retranchées, les lignes confédérées résistent à tous les assauts et l'armée du général Grant piétine. Quand Grant réclame du renfort, le général Alexander lui expédie deux hommes dont le régiment doit de toute façon se reconstituer après une nouvelle charge du capitaine Stark: le sergent Chesterfield, patriote increvable, et le caporal Blutch, déserteur d'intention permanent. Sur place, ils découvrent un front paralysé et deux unités qui se détestent cordialement, l'une menée par un officier porté sur la bouteille, l'autre composée de soldats noirs qui n'ont aucune envie d'obéir à des chefs blancs. C'est alors qu'un jeune lieutenant-colonel nommé Pleasants avance une idée aussi simple que démente: creuser une galerie sous les positions ennemies et les faire sauter par en dessous. Blutch et Chesterfield vont y descendre. Cauvin et Lambil s'emparent d'un épisode authentique et sanglant de la guerre de Sécession, la bataille du Cratère du 30 juillet 1864, dont Grant dira qu'elle fut la plus triste affaire dont il ait été témoin.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Creuser sous la guerre: Cauvin et Lambil au fond du Cratère

Soixante-troisième tome d'une série lancée dans Spirou en 1968 et devenue l'un des plus gros succès du catalogue Dupuis, La Bataille du cratère paraît le 25 octobre 2019, quelques semaines après que Raoul Cauvin, seul scénariste des Tuniques bleues depuis les origines, a fait savoir qu'il passerait bientôt la main. Le tandem qu'il forme avec Willy Lambil, arrivé au dessin après la mort de Louis Salvérius en 1972, s'attaque ici à l'un des épisodes les plus sinistres de la guerre de Sécession: le siège de Petersburg et l'explosion de la mine du 30 juillet 1864. Album de guerre, album d'humour, album pédagogique, la formule est rodée depuis un demi-siècle. C'est l'usage qu'en fait Cauvin, cette fois, qui mérite qu'on s'y arrête.

La construction repose sur un dispositif que Cauvin pratique depuis toujours: prendre un fait d'armes attesté, en respecter la mécanique, et y glisser deux hommes qui n'ont rien demandé. Le récit suit l'ordre chronologique de l'opération, de l'arrivée des deux Tuniques bleues devant Petersburg au déclenchement de la mine. La galerie devient le décor véritable du livre et impose un tempo inhabituel pour la série: on creuse, on étaye, on évacue la terre, on attend. Le ressort comique est attendu, Blutch condamné à la pioche alors qu'il ne rêve que de s'éloigner du front; la tension qui monte l'est beaucoup moins. Plus la galerie avance, moins on rit.

Le second axe est le plus grave, et le plus intéressant. La guerre est ici regardée par le bas, du côté d'une armée nordiste qui se proclame libératrice et qui, dans ses propres rangs, relègue et soupçonne les soldats noirs enrôlés sous son drapeau. Cauvin met face à face deux unités qui ne se supportent pas, l'une commandée par un officier qui a la bouteille facile, l'autre formée d'hommes noirs peu disposés à obéir à des chefs blancs, et il laisse cette défiance travailler le récit. L'Histoire, sur ce point, est plus cruelle encore: la division de couleur entraînée des semaines durant pour mener l'assaut fut écartée à la veille de l'attaque et remplacée par des troupes que personne n'avait préparées, tandis que des officiers supérieurs passaient la bataille à l'abri, une bouteille à portée de main. L'album ne fait pas la leçon. Il pose ces faits sous les yeux du lecteur et le laisse conclure seul.

Willy Lambil travaille dans la grande tradition de l'école de Marcinelle, celle du journal Spirou: trait souple, silhouettes immédiatement identifiables, expressivité poussée jusqu'à la grimace, infléchie chez lui vers un semi-réalisme documenté. Les uniformes, les affûts, les parapets et les boyaux sont justes; les visages demeurent caricaturaux, et c'est ce décalage qui permet de passer du gag à la tuerie sans rupture de ton. Le dessinateur excelle dans les scènes de masse et, plus encore, dans les plans souterrains, où l'exiguïté du tunnel passe par des cadrages serrés et un éclairage de lanterne rasant. Les couleurs de Vittorio Leonardo, terres et bleus délavés, accompagnent cette économie sans chercher l'effet.

Reste la question du ton. La série a toujours été une aventure humoristique qui parle de morts par milliers, et l'équilibre est ici tendu au maximum. Le Cratère fut un désastre: quelque cinq mille trois cents tués, blessés ou disparus des deux camps en une matinée, un entonnoir de plus de cinquante mètres de long transformé en piège pour ceux qui y descendirent. Cauvin ne le dissimule pas et ne s'y complaît pas davantage. Il choisit le regard de deux subalternes qui ne comprennent pas grand-chose à ce qu'on leur fait faire, et laisse le lecteur mesurer l'écart entre l'idée brillante d'un officier et ce qu'elle produit sur le terrain. C'est la manière d'un scénariste qui n'a plus besoin d'appuyer.

Notre verdictLa Bataille du cratère est un album de série tardif, fabriqué par deux hommes qui pratiquent le même exercice depuis un demi-siècle, et c'est précisément ce qui le rend solide: rien n'y flotte. Cauvin sait exactement combien de planches il peut consacrer au creusement avant de lasser, Lambil sait exactement comment cadrer une tranchée. Le résultat n'est pas le sommet des Tuniques bleues: il n'a ni l'audace formelle ni la charge émotionnelle des tout meilleurs titres. Mais c'est un excellent album d'Histoire racontée, clair, documenté, jamais complaisant, traversé par une colère froide contre les officiers qui jouent avec la vie des autres. Paru quelques semaines après que Raoul Cauvin eut fait savoir qu'il s'apprêtait à quitter la série, il a en prime la mélancolie discrète des fins de parcours. À lire, et à faire lire.

Points forts

  • Un épisode méconnu, restitué sans cours magistralL'enlisement du siège devant Petersburg, l'idée du lieutenant-colonel Pleasants, la logique implacable d'une guerre de mines: tout est exposé par les situations, sans appareil de notes ni encadré explicatif. Le lecteur ressort en ayant compris à la fois la prouesse technique et l'absurdité de son emploi, ce que peu de bandes dessinées grand public réussissent en si peu de planches.
  • Le sort réservé aux soldats noirs de l'UnionEn montrant une armée nordiste qui se présente en libératrice et qui, dans ses propres rangs, relègue et soupçonne, Cauvin refuse le partage commode entre bons et méchants. La défiance de soldats noirs envers des chefs blancs qui ne l'ont pas volée, l'incurie d'un commandement porté sur l'alcool: deux traits qui donnent à l'album une densité morale rare dans une série humoristique, et qui passent par des scènes plutôt que par des discours.
  • Un dessin de vétéran, à l'aise dans la boue comme dans le gagWilly Lambil, pur produit de l'école de Marcinelle, tient les deux registres à la fois: des visages élastiques et caricaturaux qui portent l'humour, un décor militaire d'une exactitude de maquettiste. Les séquences souterraines, cadrées serré et éclairées à la lanterne, comptent parmi les plus belles pages de l'album.

Réserves

  • Une mécanique de série entièrement rodéeBlutch tire au flanc, Chesterfield s'indigne, un officier a une idée absurde: après soixante-trois tomes, la distribution des rôles ne réserve plus la moindre surprise. Certains gags de creusement tournent à vide et l'on devine la réplique de Blutch avant de l'avoir lue. Qui espérait un renouvellement de la série ne le trouvera pas ici.
  • Quarante-huit planches pour un sujet qui en appellerait le doubleLe format de la série contraint Cauvin à traiter en quelques cases ce qui demanderait un vrai développement. Les tensions raciales sont posées avec justesse mais n'ont guère la place de se déployer, et l'un des épisodes les plus meurtriers du siège se joue en une poignée de pages. On referme le livre sur le sentiment d'un excellent chapitre plutôt que d'un récit pleinement déployé.
  • Un classicisme graphique qui peut tenir à distanceMise en pages traditionnelle, découpage sans effet, colorisation sage: l'album assume une facture franco-belge que le trait de Lambil, plus anguleux et plus appuyé avec l'âge, accentue encore. Le lecteur venu du roman graphique contemporain y verra un objet daté. C'est affaire de goût plus que de défaut, mais la question se pose.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album vise d'abord le public fidèle de la série, qui retrouvera les ressorts qu'il aime. Il fonctionne pourtant très bien comme porte d'entrée: l'histoire est autonome, aucun tome antérieur n'est nécessaire, et le sujet est assez fort pour accrocher un lecteur venu par l'Histoire plutôt que par la bande dessinée. On le conseillera aux amateurs de récits de guerre de Sécession, aux enseignants en quête d'un support de classe sur la ségrégation dans l'armée de l'Union et sur la guerre de siège, et aux lecteurs à partir de dix ou onze ans, à condition d'accompagner d'un mot la violence de l'épisode. Les habitués des graphismes d'auteur contemporains, en revanche, devront accepter un classicisme entièrement assumé.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.