
La Bête fabuleuse
- AuteurChristophe Arleston
- AuteurDidier Tarquin
- Première publication
- 2000
- Éditions référencées
- 1
De quoi parle ce livre ?
Sur Troy, chaque habitant possède un pouvoir magique unique, souvent dérisoire, qui ne s'active qu'en présence d'un sage. Lanfeust, apprenti forgeron du village de Glinin, n'avait reçu qu'un don modeste, faire fondre le métal, jusqu'au jour où le contact d'une épée sertie d'ivoire du Magohamoth lui a révélé une puissance sans limite et l'a jeté sur les routes du monde. Sept albums durant, il a voyagé avec le troll Hébus, le sage Nicolède et les deux filles de celui-ci, la douce C'ian et la mordante Cixi, tandis que Thanos, pirate devenu son égal en puissance, imposait sa tyrannie sur Eckmül. Ce huitième volume referme le cycle. Pendant que Cixi rejoint les résistants d'Eckmül et que Falordelle, jalouse de C'ian, rumine sa vengeance, Lanfeust descend avec Nicolède, C'ian et Hébus vers la rivière Pourpre, sur la piste du Magohamoth, la bête fabuleuse du titre, créature dont provient l'ivoire à l'origine de tout. Il s'agit donc moins d'ouvrir une aventure que de rendre des comptes: dire d'où viennent les pouvoirs de Troy, affronter la question de Thanos et décider du sort d'un monde, sans rien céder de la gouaille qui fait la série.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Fin de partie sur Troy: Lanfeust solde ses comptes
Terminer une série qui a fait la fortune de son éditeur est un exercice ingrat: il faut honorer sept albums de promesses et, dans le même mouvement, donner au lecteur le sentiment d'un événement. Paru en décembre 2000 chez Soleil, La Bête fabuleuse est le huitième et dernier volume du cycle initial de Lanfeust de Troy, celui où Christophe Arleston et Didier Tarquin doivent enfin dire d'où viennent les pouvoirs de Troy et ce que devient un garçon à qui l'on a confié la toute-puissance. Le résultat est généreux, rapide, très souvent drôle, et pas tout à fait exempt de précipitation.
La construction de l'album obéit à une logique de convergence. Depuis L'Ivoire du Magohamoth, la série avançait par vagabondage: un territoire par tome, une peuplade à moquer, une contrainte magique à détourner. Ici les fils se resserrent. Lanfeust, Nicolède, C'ian et Hébus poursuivent la créature qui donne son titre au livre, Cixi joue sa partition du côté des résistants d'Eckmül, Falordelle avance ses pions par dépit amoureux, Thanos attend son heure. Arleston mène ces lignes en parallèle avec un montage nerveux, coupant volontiers au milieu d'une scène pour relancer ailleurs. C'est efficace, et cela dissimule à moitié le fait qu'un album de format standard doit absorber ici plusieurs années de questions laissées en suspens.
Le ton reste celui qui a fait le succès de la maison: dialogues bavards et gouailleurs, calembours assumés, anachronismes glissés dans un décor médiéval, running gags de l'appétit d'Hébus et de la suffisance des sages. Le système du monde est d'ailleurs un moteur comique avant d'être un système magique. Un pouvoir unique par individu, souvent minuscule ou absurde, transforme la magie en répertoire de métiers et la société de Troy en satire corporatiste, où l'on se définit par sa guilde comme ailleurs par son diplôme. Arleston s'en amuse depuis 1994; le dernier tome y ajoute une teinte plus grave, puisqu'il faut bien décider de ce que vaut ce dispositif et de ce qu'un homme peut légitimement en faire.
Le thème central est celui du pouvoir absolu et de sa charge. Lanfeust n'est pas un élu triomphant mais un artisan promu trop vite, sans cesse ramené à sa candeur par ses compagnons. Autour de lui, les deux filles de Nicolède, C'ian la guérisseuse et Cixi, plus insolente et plus libre, installent depuis le premier tome un partage entre le devoir et le désir dont l'album fait un ressort permanent, plus efficace que subtil. Le versant politique, avec une résistance qui s'organise à Eckmül, apporte un lest bienvenu: il évite que la conclusion ne se réduise à un duel de super-pouvoirs et rappelle que la tyrannie a coûté à d'autres qu'au héros.
Graphiquement, Tarquin est au sommet de sa période Troy. Son trait, nourri de comics américains et d'illustration heroic fantasy, cultive des anatomies généreuses, des postures en tension et des plongées qui donnent de l'ampleur à l'action. Le dessin joue le plein plutôt que l'épure: détail organique, matière, décors saturés d'informations. Tarquin excelle surtout dans le design de créatures et dans les vastes panoramas, où l'invention du bestiaire de Troy trouve enfin un sujet à sa mesure. Les couleurs de Claude Guth, chaudes et saturées, accompagnent ce goût de l'abondance sans écraser les figures. La contrepartie est connue: un érotisme appuyé, des héroïnes dessinées pour le regard masculin, des cadrages qui insistent là où le récit se suffisait.
Notre verdictLa Bête fabuleuse fait ce qu'on attend d'un dernier tome: elle rassemble, elle explique, elle tranche. Arleston y démontre son sens du récit populaire, capable de faire cohabiter la résolution d'une mythologie et une salve de calembours, tandis que Tarquin livre parmi ses plus belles planches de la période, portées par un bestiaire et des panoramas qui justifient le détour. Le principal reproche tient à la densité: des années d'intrigues comprimées en un album produisent des raccourcis, et le regard porté sur les personnages féminins a mal vieilli. Reste une conclusion honnête et enlevée, qui laisse la sensation d'avoir terminé quelque chose, même si la franchise, elle, repartira aussitôt vers les étoiles. Pour qui a fait le voyage depuis Glinin, c'est une fin de partie satisfaisante; pour qui découvre la série, une raison de commencer par le premier tome.
Points forts
- Une conclusion qui accepte de répondreBeaucoup de séries de fantasy se dérobent au moment de justifier leur mythologie. Arleston et Tarquin prennent le risque inverse: remonter à l'origine des pouvoirs de Troy et régler la rivalité avec Thanos. Qui a suivi les sept tomes précédents obtient un vrai point final, où l'enjeu porte sur le monde entier et non sur le seul sort du héros.
- Un rythme comique jamais pris en défautMême en album de dénouement, la mécanique du gag tient: Hébus et son appétit, les sages et leur suffisance, les dialogues qui déraillent en pleine scène solennelle. Cette façon de désamorcer le pathos par la blague est la signature de la série et lui épargne la grandiloquence qui guette les fins de cycle en fantasy.
- Le dessin de Tarquin à pleine puissanceCréatures monumentales, paysages ouverts, mouvements lisibles: la fin de cycle offre à Tarquin le matériau qu'il aime. Quelques-unes des planches les plus spectaculaires de la série se trouvent ici, portées par une mise en couleurs chaleureuse qui sature les fonds sans avaler les personnages.
- Un monde plus riche que son prétexteLe principe du pouvoir unique par habitant reste une des meilleures trouvailles de la fantasy humoristique française. Il produit une société entière, avec ses métiers, ses hiérarchies et ses ridicules, et l'album profite de huit tomes de sédimentation pour donner du poids à ce qui aurait pu rester un gag de départ.
Réserves
- Une fin dense au point d'être presséeLa somme des fils à résoudre dépasse manifestement le format. Des révélations tombent en quelques cases, des comparses sont expédiés, et l'on sent la main du scénariste accélérer pour arriver à l'heure. Un diptyque aurait laissé respirer ce que l'album traite au pas de charge.
- Un traitement des personnages féminins très datéLa jalousie de Falordelle, la sensualité instrumentalisée de Cixi, les poses et les tenues: le regard masculin de la série, déjà voyant en 1994, a vieilli plus vite que le reste. Le problème n'est pas seulement graphique, le scénario lui-même reconduit volontiers ses héroïnes au rang de rivales amoureuses.
- Aucune porte d'entrée pour le nouveau venuL'album ne fait pas la moindre concession à qui arrive maintenant. Sans les sept tomes précédents, les enjeux, les alliances et la moitié des gags restent opaques. C'est le prix normal d'une conclusion, mais mieux vaut le savoir avant de commencer par celui-ci.
- Un point final aussitôt rouvertLe cycle se referme, puis la franchise repart avec Lanfeust des Étoiles, Lanfeust Odyssey et une constellation de séries dérivées. Rétrospectivement, la solennité du dénouement perd un peu de sa force quand on sait que l'univers ne s'arrêtera pas là.
À qui s’adresse ce livre ?
Cet album s'adresse d'abord aux lecteurs qui ont suivi le cycle depuis L'Ivoire du Magohamoth: il n'a de sens qu'en position finale, et c'est précisément là qu'il vaut. Au-delà, il conviendra aux amateurs de fantasy humoristique à la française, ceux qui aiment voir l'épopée constamment sabotée par la blague, et aux lecteurs de Trolls de Troy venus au même univers par la porte dérobée. Les adolescents restent le public naturel de la série, mais le contenu grivois et la représentation très appuyée des corps féminins invitent à la réserve pour les plus jeunes. Les amateurs de fantasy grave et de construction de monde rigoureuse, eux, resteront sur leur faim: ici, la cohérence de l'univers compte moins que son rendement comique et son élan d'aventure.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
| Édition | Éditeur | Parution | Format | ISBN | Disponibilité |
|---|---|---|---|---|---|
| Lanfeust de Troy T08La Bête fabuleuse | Soleil Productions | Autre · 64 p. | 978-2-302-01597-5 | Non renseigné |
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.