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Couverture de La cinquième essence

Bande dessinée

La cinquième essence

Première publication
1990
Éditions référencées
1

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

La Cinquième Essence, apothéose métaphysique de L'Incal

Dernier mouvement du cycle imaginé par Alejandro Jodorowsky et dessiné par Moebius, La Cinquième Essence (parue en deux volumes, Galaxie qui songe puis La Planète Difool) referme la grande fresque de science-fiction de L'Incal. C'est le moment où le récit d'aventures, parti d'un polar crapoteux dans les bas-fonds d'une cité verticale, assume pleinement sa vocation mystique. La quintessence alchimique, ce cinquième élément situé au-delà de la terre, de l'eau, de l'air et du feu, devient l'enjeu d'une bataille contre les Ténèbres qui menacent l'univers entier. Tout l'intérêt tient à ce basculement: peut-on clore une odyssée cosmique sans trahir l'ironie crasse qui faisait le sel des premiers tomes? Ce finale ambitieux, tour à tour grandiose et écrasant, y répond à sa manière.

Sur le plan de la construction, La Cinquième Essence fonctionne comme une vaste convergence. Répartie en deux volumes (Galaxie qui songe puis La Planète Difool), elle rassemble tous les personnages accumulés au fil des quatre tomes précédents: John Difool, détective lâche et concupiscent, le Métabaron, les sœurs Animah et Tanatah, l'enfant lumineux Solune, Kill Wolfhead et Deepo, la mouette bétonnée. Jodorowsky délaisse peu à peu la mécanique du feuilleton à rebondissements au profit d'une progression initiatique, presque liturgique, épousant le schéma d'un Grand Œuvre alchimique où la matière vile doit se transmuter en or spirituel. Le scénario déploie alors, sans retenue, les obsessions de l'auteur: gnosticisme, dualité de l'ombre et de la lumière, sexualité cosmique, transcendance par la dissolution de l'ego. Cette outrance assumée fait autant sa force que sa limite.

La grande réussite formelle tient à la structure cyclique. Le récit s'était ouvert sur la chute de Difool vers le lac acide des bas-fonds; il s'y referme. Après la fusion de tout l'univers en un être unique, Jodorowsky précipite son anti-héros hors de l'illumination et le renvoie, amnésique et misérable, à son point de départ. Ce geste circulaire, cruel et lucide, est le vrai coup de force de l'œuvre: il arrache le finale à la simple béatitude et rappelle que, chez Jodorowsky, l'éveil n'est jamais un acquis mais un éternel recommencement.

Le dessin de Moebius atteint ici l'un de ses sommets. La palette s'illumine, les architectures se dématérialisent, l'espace se fait organique. Là où le texte tend vers l'abstraction métaphysique, la ligne de Giraud conserve une lisibilité et une sensualité qui ancrent le vertige dans le charnel. La dissolution de tous les êtres dans une conscience unique doit presque tout à sa capacité à figurer l'infigurable: cette maîtrise plastique tient debout un scénario que son seul verbe ferait parfois basculer dans l'illisible.

Thématiquement, l'enjeu profond n'est pas la victoire sur les Ténèbres mais la place de l'imparfait dans le parfait. Difool, trop humain pour se fondre dans l'être total, incarne la conscience individuelle qui ne peut ni renoncer à elle-même ni accéder à l'absolu. En le condamnant à recommencer, Jodorowsky signe une cosmogonie sans salut définitif, plus proche du mythe de l'éternel retour que de la rédemption chrétienne. Reste que ce discours, saturé de tarot, d'alchimie et de symboles gnostiques, tend à recouvrir l'humour crasseux et l'énergie pulp de L'Incal noir: le sacré finit par étouffer le grotesque.

Notre verdictLa Cinquième Essence est moins un album autonome que la clef de voûte d'un édifice: elle ne prend tout son sens qu'au terme des six chapitres de L'Incal. Là, elle réussit l'essentiel, offrir à l'une des œuvres les plus influentes de la science-fiction dessinée une conclusion à la hauteur de son vertige. Le trait de Moebius y culmine, la vision de Jodorowsky assume son délire cosmogonique sans se renier, et le retournement final, cruel et cyclique, esquive le piège de la mièvrerie illuminée. On regrettera que la profusion ésotérique étouffe parfois l'humour et l'humanité crasse de Difool, et que le tout reste hermétique à qui n'a pas fait le chemin. Mais comme aboutissement d'un mythe personnel, c'est une réussite ample et sincère, portée par deux auteurs au faîte de leur art.

Points forts

  • Moebius à son zénithGraphiquement, ce finale compte parmi les pages les plus abouties de Giraud. La couleur devient lumière, les décors se muent en organismes, et le dessinateur parvient à représenter des états de conscience et des dissolutions cosmiques en gardant une clarté de lecture stupéfiante. C'est cette maîtrise plastique qui empêche le vertige métaphysique du scénario de basculer dans l'illisible.
  • Une conclusion qui ose le sensLà où tant de space operas se contentent d'un affrontement final, Jodorowsky assume une véritable cosmogonie, calquée sur le tarot et l'alchimie. L'ambition est totale: muer un polar de science-fiction en récit d'initiation spirituelle. Cette audace, rare dans le neuvième art, donne au cycle une cohérence de sens plutôt qu'une simple accumulation d'aventures.
  • Le retournement cycliqueRenvoyer Difool à sa condition initiale, amnésique et pathétique, juste après l'illumination universelle, est un coup de maître. Le procédé inocule une lucidité désenchantée au cœur de l'apothéose et interdit toute lecture naïvement consolante: la fin la plus grandiose du récit est aussi la plus cruelle, et c'est là sa vérité.

Réserves

  • Indissociable du cycleLa Cinquième Essence ne tient pas debout seule. Sans les quatre tomes antérieurs, la galerie de personnages, les enjeux et le vocabulaire ésotérique restent opaques. C'est une voûte, pas une porte d'entrée: la juger comme un album autonome serait injuste, mais c'est aussi admettre qu'elle ne peut fonctionner hors de son architecture.
  • Un ésotérisme envahissantL'humour crasseux et l'ironie pulp qui rendaient le premier Incal si savoureux s'effacent devant le discours mystique. La profusion de symboles gnostiques et de révélations cosmiques finit par peser, et le lecteur réfractaire à la spiritualité jodorowskienne pourra y ressentir un sermon, plus asséné que suggéré.
  • Difool réduit au réceptaclePoussé vers sa fonction de héros initiatique, John Difool perd une part de la vitalité comique et de la bassesse humaine qui faisaient son charme. Il devient davantage un vecteur du propos qu'un personnage agissant, ce qui affadit par moments l'incarnation du récit.

À qui s’adresse ce livre ?

Ce finale s'adresse d'abord aux lecteurs qui ont parcouru l'intégralité de L'Incal et en attendent le dénouement: eux seuls en goûteront pleinement la portée. Il comblera aussi les amateurs de science-fiction adulte et les admirateurs de Moebius. Les lecteurs réceptifs à la veine ésotérique de Jodorowsky (tarot, alchimie, psychomagie, quête spirituelle) y retrouveront la somme de leurs thèmes de prédilection. On le déconseille à qui cherche une science-fiction rationnelle ou hard, à qui redoute le mysticisme appuyé, et surtout à qui voudrait découvrir L'Incal: commencer par la fin, ce serait se priver de ce qui donne son sens à l'apothéose.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Éditions référencées, avec ISBN, éditeur, date de parution et format
ÉditionÉditeurParutionFormatISBNDisponibilité
La cinquième essencel'incal V, VILes Humanoides Associésn.c.Autre · Français978-2-7316-0532-7Non renseigné

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.