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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

La Grande Patrouille

Première publication
1976
Éditions référencées
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De quoi parle ce livre ?

Neuvième album des Tuniques bleues, La Grande Patrouille rompt avec les récits au long cours qui le précèdent: il rassemble une quinzaine d'histoires courtes de Raoul Cauvin et Louis Salvérius, parues dans Le Journal de Spirou aux tout premiers temps de la série. On y retrouve Fort Bow, poste perdu de la cavalerie américaine, où le sergent Cornélius Chesterfield mène à la baguette une troupe peu convaincue et s'appuie, sans jamais y parvenir vraiment, sur le caporal Blutch. Tournée du facteur, mascotte du régiment, sérénade au banjo, fille du colonel, fort encerclé: la vie de garnison fournit la matière de saynètes de quelques planches, jusqu'à l'épisode central, le plus développé, qui donne son titre au recueil et envoie enfin les soldats hors des murs pour escorter un convoi de pionniers. Publié chez Dupuis en 1976, quatre ans après la mort de Salvérius et alors que Willy Lambil a repris le crayon, l'album fonctionne comme un retour aux sources: pas encore de guerre de Sécession, pas encore de duo installé, mais les Tuniques bleues telles qu'elles étaient avant de trouver leur forme définitive.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

3/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Retour à Fort Bow: les Tuniques bleues avant la Sécession

On ouvre La Grande Patrouille en croyant retrouver les Tuniques bleues que l'on connaît, et l'on tombe sur autre chose. L'album, paru en 1976, remonte le temps jusqu'aux planches inaugurales de la série, celles que Louis Salvérius dessinait dans Spirou avant sa disparition en 1972: au sommaire, une quinzaine de gags brefs, un récit d'une quinzaine de planches qui donne son titre à l'ensemble, et un texte de présentation qui explique pourquoi Dupuis exhume ces pages. Pas de guerre de Sécession ici, pas de tandem Blutch et Chesterfield soudé par huit albums de bourlingue, mais un fort perdu dans l'Ouest, une garnison désœuvrée et un humour de caserne encore tout proche du western parodique. Curiosité d'éditeur autant qu'hommage posthume, l'objet a ses charmes et ses angles morts.

L'intérêt du volume est d'abord archéologique. On y voit une série avant qu'elle ait trouvé son sujet. Cauvin lance en 1968 une bande d'humour militaire située dans l'Ouest américain, avec ce que le genre traîne alors de conventions: le fort isolé, la cavalerie et ses clairons, les Indiens sur la colline. La guerre de Sécession, qui deviendra le moteur de la série et lui donnera son ton grinçant, n'est pas encore là. La conséquence se lit à chaque page: ces gags sont drôles, parfois très drôles, mais ils ne mordent pas. Il leur manque ce que Cauvin trouvera plus tard, l'absurdité d'un massacre réel comme toile de fond, ce fond de tragédie qui rend le comique des Tuniques bleues si particulier. Ici, on est dans la chronique de caserne, guère plus.

Les personnages, ensuite, ne sont pas encore eux-mêmes. Chesterfield est déjà le sous-officier zélé que rien ne décourage, Blutch déjà le tire-au-flanc lucide, mais leur antagonisme n'est pas le centre de gravité du recueil. Les seconds rôles, les caporaux Tripps et Bryan en tête, occupent presque autant de place, le fort et sa routine tiennent lieu de personnage principal, et le tandem que la série finira par installer n'existe encore qu'à l'état d'esquisse. Pour un lecteur qui découvre l'album à sa place dans la numérotation, l'effet est déroutant: après huit tomes de guerre et de fuite, on recule de plusieurs années sans crier gare.

Reste le dessin, et c'est la vraie récompense. Salvérius appartient à l'école de Marcinelle dans ce qu'elle a de plus vif: trait rond, silhouettes élastiques, nez conquérants, mouvement qui déborde du cadre. Son Ouest est un décor de comédie, très éloigné du dessin plus sec et plus documenté que Lambil imposera ensuite à la série. Les couleurs franches de Vittorio Leonardo achèvent de donner à ces planches un air de gag de journal, ce qu'elles étaient. Voir côte à côte cette manière et celle qui a suivi vaut à soi seul la lecture, tant elle rappelle qu'une série au long cours peut changer complètement de peau sans changer de titre.

Le format court, enfin, impose sa loi. Une à quelques planches, une chute, on recommence. Cauvin est un artisan redoutable de la chute et beaucoup tombent juste, mais lues d'affilée ces saynètes révèlent leurs mécanismes: Chesterfield humilié, Blutch qui s'esquive, la troupe qui rate sa manœuvre. L'épisode-titre, mieux doté en pages, respire nettement mieux et laisse deviner le récit d'aventure que la série allait devenir. C'est l'album pris en flagrant délit de mue.

Notre verdictLa Grande Patrouille est une parenthèse plus qu'un album, un hommage rendu à Louis Salvérius en rassemblant les planches par lesquelles tout a commencé. À ce titre, il tient ses promesses: le dessin est réjouissant, les gags fonctionnent, et l'on comprend en le lisant tout ce que la série a gagné le jour où Cauvin l'a précipitée dans la guerre de Sécession. Mais c'est aussi un recueil sans colonne vertébrale, où les héros ne sont pas encore tout à fait les héros et où l'humour reste sagement cantonné à la caserne. On le conseillera donc comme complément, jamais comme porte d'entrée: un chaînon manquant réjouissant pour qui aime déjà Blutch et Chesterfield, une curiosité aimable et vite refermée pour les autres.

Points forts

  • Un document sur la naissance d'une sériePeu d'albums donnent à voir aussi clairement le brouillon d'une œuvre. On y suit un Cauvin encore installé dans le western comique, avant que la guerre de Sécession ne lui offre son sujet, et l'on mesure la distance parcourue en huit tomes. Le texte de présentation placé en tête éclaire utilement la démarche de l'éditeur, qui exhume ces pages en hommage au dessinateur disparu.
  • Le trait de Salvérius, vif et généreuxFormé à l'école de Marcinelle, Salvérius dessine des soldats de caoutchouc, toujours en déséquilibre, dans un Ouest de carton-pâte assumé. La lisibilité du gag prime sur la reconstitution, et c'est exactement ce qu'il faut à ces pages. Les couleurs de Vittorio Leonardo, franches et sans nuances, prolongent cet esprit de bande hebdomadaire.
  • Une mécanique comique efficaceEn quelques planches, Cauvin installe une situation, la fait dérailler et referme sur une chute. La mascotte imposée au régiment, la tournée du courrier ou la sérénade au banjo fonctionnent sur ce rythme sec qui reste, cinquante ans après, parfaitement lisible pour un jeune lecteur.

Réserves

  • Un recueil, pas un récitQui achète l'album en attendant une aventure complète, comme les huit précédentes, sera pris à contre-pied. L'ensemble n'a ni arc ni progression, et la lecture d'une traite fatigue: les ressorts se répètent, les personnages ne se transforment pas, et seul l'épisode-titre offre un peu d'ampleur.
  • Des héros encore à moitié dessinésBlutch et Chesterfield sont là, mais la friction qui fera la série n'est qu'ébauchée, et la charge antimilitariste que Cauvin affûtera plus tard reste ici au stade de la plaisanterie de chambrée. Ceux qui aiment les Tuniques bleues pour leur mélancolie et leur regard sur la guerre n'en trouveront rien.
  • Un imaginaire western datéCes planches de la fin des années soixante reconduisent sans distance les conventions du genre, à commencer par la figure de l'Indien, tour à tour menace lointaine et ressort comique. Rien d'infamant pour l'époque, mais un lecteur d'aujourd'hui, et surtout un adulte lisant avec un enfant, aura de quoi commenter.

À qui s’adresse ce livre ?

Album de collectionneur avant tout: il s'adresse aux lecteurs déjà installés dans la série, curieux de savoir d'où elle vient et prêts à accepter un recueil de gags là où ils attendaient un récit. Les amateurs d'histoire de la bande dessinée franco-belge et de l'école de Marcinelle y trouveront un beau témoignage sur Salvérius, disparu trop tôt pour laisser une œuvre abondante. Les jeunes lecteurs, à partir de huit ou neuf ans, s'y amuseront sans difficulté, le format court leur convenant même mieux qu'un long récit, à condition que l'adulte accompagne les stéréotypes du western. En revanche, ce n'est pas par ce tome qu'il faut entrer dans les Tuniques bleues: mieux vaut commencer par les albums de la période Lambil, où la série donne toute sa mesure.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.