La Prison de Robertsonville
- ScénarioRaoul Cauvin
- DessinWilly Lambil
- Première publication
- 1974
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Guerre de Sécession. Au terme d'un engagement qui tourne mal, le sergent Cornélius Chesterfield et le caporal Blutch, les deux piliers du 22e régiment de cavalerie nordiste, tombent aux mains des Confédérés et se retrouvent derrière la palissade de Robertsonville, un camp de prisonniers dont la réputation assure que personne n'en sort. Baraquements surpeuplés, rations dérisoires, appels interminables, et un gardien nommé Cancrelat qui prend aussitôt les deux nouveaux venus en grippe. Chesterfield, incapable de concevoir qu'un sous-officier de l'Union reste assis à attendre la fin de la guerre, enchaîne les projets d'évasion avec l'obstination d'un homme que l'échec n'instruit jamais. Blutch, lui, ne rêve que de traverser le conflit vivant et suit son sergent en protestant à chaque pas. Autour d'eux, d'autres captifs, dont un certain Ralph, observent le manège. Sous un nom d'emprunt, Cauvin convoque le souvenir du camp d'Andersonville et pose la question qui traverse toute la série: que devient l'héroïsme militaire lorsqu'il se réduit à un carré de boue, une gamelle vide et deux appels par jour?
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Robertsonville, la comédie derrière la palissade
Sixième album des Tuniques Bleues, « La Prison de Robertsonville » est prépublié dans le journal Spirou du printemps à l'été 1974, avant de paraître chez Dupuis au tout début de 1975. C'est le deuxième album dessiné par Willy Lambil, qui a repris la série après la mort de Louis Salvérius, et c'est celui que beaucoup de lecteurs désignent comme le premier grand récit du duo: le point où les personnages, le ton et la mécanique comique trouvent enfin leur assiette. Le titre n'est d'ailleurs pas resté confidentiel hors des pays francophones, puisque c'est par lui que l'éditeur britannique Cinebook a choisi, à la fin des années 2000, d'ouvrir sa traduction anglaise de la série.
L'idée de départ est d'une simplicité redoutable: enfermer Chesterfield et Blutch. Depuis cinq albums, Cauvin les faisait courir d'un théâtre d'opérations à l'autre; ici, il leur retire l'espace et ne leur laisse qu'un enclos, une palissade et le temps. Privés de charges de cavalerie et d'ordres à exécuter, les deux hommes n'ont plus rien pour masquer ce qui les sépare: Chesterfield tient l'évasion pour un devoir, une case du règlement à cocher coûte que coûte; Blutch n'a jamais eu qu'un projet, sortir vivant, et ne voit aucune raison de risquer sa peau pour rejoindre un front où on lui tirera dessus légalement. Le camp ne fabrique pas cette opposition, il la met à nu.
La construction assume sa répétition: cinq tentatives d'évasion, chacune plus élaborée que la précédente, du trou creusé dans le plancher aux stratagèmes les plus retors. Le procédé rapproche l'album de la comédie carcérale de cinéma, dont Cauvin connaît manifestement les codes, mais il en détourne l'enjeu. La réussite compte moins que ce que l'entêtement révèle: Chesterfield ne s'évade pas pour sauver sa peau, il s'évade parce que l'armée le lui commande, et cette obéissance poussée jusqu'à l'absurde constitue le vrai sujet du livre. Le comique de répétition devient un argument, ce qui n'était pas gagné d'avance.
Lambil, formé à l'école de Marcinelle et nourri du trait rond et dynamique du journal Spirou, pousse ici son dessin vers le semi-réalisme qui deviendra la signature de la série. Ses héros restent des figures de comédie, mais le camp, lui, est documenté: la boue, les planches disjointes, les baraquements bas, les prisonniers massés à l'arrière-plan. Ce décalage entre des visages caricaturaux et un environnement tangible produit exactement le trouble recherché: on rit d'un gag, l'œil accroche une case de fond, et le rire se charge d'un poids qu'aucun dialogue n'a eu besoin de formuler.
Car Robertsonville n'est pas un nom neutre. Il renvoie à Andersonville, le camp confédéré de Géorgie où des milliers de prisonniers nordistes moururent de faim et de maladie, et dont le commandant fut pendu au sortir de la guerre. L'album ne le dit jamais et ne le montre qu'à demi: le lecteur informé fait le trajet lui-même, celui de dix ans n'y voit qu'une comédie d'évasion. Cette double lecture, l'antimilitarisme sans sermon, deviendra la marque de fabrique des Tuniques Bleues, et c'est bien ici qu'elle prend sa forme.
Notre verdict« La Prison de Robertsonville » n'est pas seulement un bon album des Tuniques Bleues: c'est le moment où la série cesse d'être une suite d'aventures militaires amusantes pour devenir ce qu'elle restera pendant un demi-siècle, une comédie sur l'absurdité de l'obéissance, portée par deux hommes qui ne s'accordent sur rien et ne se quitteront jamais. Le dispositif du camp fermé, la répétition assumée des évasions, le dessin de Lambil qui glisse un décor crédible sous des personnages de pure comédie, tout concourt à un équilibre que les albums précédents cherchaient encore. Les limites tiennent au format et à l'époque, mais elles n'entament guère le plaisir. Un demi-siècle plus tard, l'album se relit sans le moindre effort d'indulgence, et c'est sans doute le plus beau compliment qu'on puisse faire à une bande dessinée de série.
Points forts
- Une unité de lieu qui met le duo à nuEn enfermant ses héros dans un espace clos, Cauvin les prive de tout ce qui d'ordinaire les occupe et les protège. Il ne reste que deux tempéraments face à face, le sergent qui obéit et le caporal qui compte les jours, et le récit devient d'un coup beaucoup plus lisible qu'une bataille rangée. C'est le premier album où la mécanique du couple fonctionne à plein régime.
- Le dessin de Lambil, entre comédie et documentationHéritier de l'école de Marcinelle, Lambil garde un trait souple et expressif pour ses protagonistes tout en donnant au camp une épaisseur presque documentaire: matières, lumières, foules d'arrière-plan. Ce grand écart entre le registre burlesque des visages et la crudité des décors installe une tension visuelle qui vaut mieux que bien des discours.
- L'antimilitarisme sans prêcheLe propos passe par le gag, jamais par la leçon. L'obstination réglementaire de Chesterfield, comique dans l'instant, apparaît au fil des pages comme une soumission absurde à l'institution, et la lucidité poltronne de Blutch prend des allures de sagesse. Cauvin obtient ainsi ce que la plupart des séries de guerre manquent: une critique qui ne pèse rien et qui reste.
- Une escalade burlesque parfaitement rythméeChaque tentative relance la précédente en surenchérissant sur l'ingéniosité et sur le ridicule, avec un sens du timing qui ne faiblit pas sur quarante-quatre planches. La série de variations tient debout parce que le duo réagit chaque fois autrement à l'échec.
Réserves
- La structure à sketches montre parfois ses jointuresLe principe des tentatives successives, très efficace dans la première moitié, finit par se laisser anticiper. On sait à quoi ressemblera l'issue de chaque plan avant qu'il ne commence, et l'album s'en remet alors entièrement à la qualité du gag pour tenir, ce qui n'est pas systématiquement le cas.
- Un camp adouciLe lecteur venu chercher l'ombre d'Andersonville la trouvera, mais très en retrait. La famine, la mortalité et la brutalité restent des toiles de fond suggérées, et la logique comique impose que rien de grave n'arrive aux héros. C'est le contrat de la série, ce n'est pas un défaut au sens strict, mais l'album promet une gravité qu'il ne tient qu'à moitié.
- Des seconds rôles réduits à leur fonctionCancrelat le gardien et Ralph le codétenu servent la mécanique plus qu'ils n'existent: le premier comme obstacle, le second comme relais d'information. Face à un duo aussi finement écrit, ces silhouettes utilitaires manquent de la petite épaisseur qui aurait fait du camp un lieu vraiment habité.
- Quelques scories d'époqueL'album porte les traces de 1974, dans certains ressorts comiques un peu appuyés comme dans une reconstitution qui prend ses aises avec la chronologie: les amateurs de la période relèveront ainsi des barbelés dans un camp de la guerre de Sécession, alors que leur brevet date de 1874.
À qui s’adresse ce livre ?
C'est l'un des rares albums de la série dont on puisse faire une porte d'entrée: l'éditeur anglophone ne s'y est pas trompé en le plaçant en tête de sa collection. Aucune connaissance préalable n'est requise, tout ce qu'il faut savoir du sergent et du caporal se déduit de leur comportement dès les premières pages. Il conviendra donc aussi bien au lecteur de neuf ou dix ans qui découvre les Tuniques Bleues qu'à l'adulte curieux de vérifier ce que vaut une série souvent rangée un peu vite au rayon des classiques familiaux. En revanche, celui qui attend une bande dessinée historique documentée sur la guerre de Sécession fera mieux d'aller vers les albums plus tardifs, où Cauvin s'appuie davantage sur les batailles réelles.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.