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Bande dessinéeLangue d’origine : Français

La Rose de Bantry

Première publication
1989
Éditions référencées
0

De quoi parle ce livre ?

Trentième album des Tuniques Bleues, La Rose de Bantry arrache le sergent Chesterfield et le caporal Blutch aux champs de bataille de la guerre de Sécession. Condamnés à mort par la cour martiale pour avoir fui devant l'ennemi, les deux hommes doivent leur sursis au général Gooseberry, dépêché de Washington, qui monnaie leur grâce contre une mission secrète. Il leur faut embarquer clandestinement à bord d'un cargo irlandais, la Rose de Bantry, et empêcher par tous les moyens un diplomate sudiste, Jos Hogan, d'aller plaider la cause de la Confédération à Londres et à Paris. Pour franchir la passerelle sans éveiller les soupçons, le duo monte un stratagème funèbre: un cercueil, un fils en deuil et un défunt que l'on rapatrie au pays natal. Encore faut-il identifier la bonne cible, tenir son rôle jusqu'au bout de la traversée et composer avec un capitaine aussi superstitieux que porté sur la bouteille. Cauvin déplace ainsi sa série vers le récit d'infiltration maritime, sur fond de bataille diplomatique entre le Nord et le Sud pour l'oreille des puissances européennes, sans rien céder sur le duel d'humeurs qui oppose le sergent qui croit à la guerre au caporal qui n'y croit plus.

Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.

Que vaut ce livre ?

4/ 5

Note sur 5, par demi-points, sur notre échelle documentée.

Du peloton d'exécution au grand large, les Tuniques Bleues changent de guerre

Arrivée à son trentième album, la série de Raoul Cauvin et Willy Lambil tourne à plein régime et connaît par cœur ses propres recettes. Pour s'en écarter, La Rose de Bantry choisit la solution la plus radicale: l'embarquement. Exit le camp, la cavalerie et les charges suicidaires, place à une traversée vers l'Irlande en compagnie d'un homme qu'il faut repérer sans se faire repérer soi-même. Le pari coûte cher, puisqu'il prive le récit de son décor le plus reconnaissable et de la moitié de ses seconds rôles. Il tient pourtant la distance, parce que le vrai sujet des Tuniques Bleues n'a jamais été la guerre de Sécession, mais le frottement de deux tempéraments que tout sépare et que rien ne parvient à désolidariser.

La mécanique de départ est un classique de Cauvin, appliqué ici avec une réelle économie de moyens: une condamnation à mort, un sauvetage intéressé, puis une mission dont personne de sensé ne voudrait. Le premier tiers fait entonnoir et resserre l'action jusqu'à la passerelle du navire; tout le reste se joue entre le bastingage et la cale. Ce changement d'échelle est la vraie trouvaille de l'album. Privé de l'espace de la bataille rangée, Cauvin remplace le mouvement par la contrainte: un bâtiment dont on ne sort pas, un équipage à ne pas alerter, une cible à identifier et deux clandestins qui ne peuvent ni se montrer ni descendre. Le comique naît de cet étau, et les gags épousent la progression de la traversée au lieu de la freiner.

L'écriture conserve les ressorts qui ont fait la série: répliques courtes, chute en bas de planche, indignation permanente du sergent, fatalisme narquois du caporal. Le contraste gagne même en rendement, puisque les deux hommes se retrouvent enfermés ensemble et condamnés à jouer la même comédie. Chesterfield croit à l'ordre reçu, Blutch pense d'abord à sa peau, et le déguisement les astreint à une pantomime funèbre qui ridiculise autant leur hiérarchie que leur sens du devoir. L'antimilitarisme habituel de la série y prend une teinte plus froide: ce ne sont plus seulement des généraux bornés qui envoient des hommes mourir, c'est une raison d'État silencieuse qui traite deux soldats comme des outils jetables. La toile de fond, cette bataille que le Sud mène à Londres et à Paris pour arracher sa reconnaissance et desserrer le blocus, reste allusive, mais elle suffit à donner à l'ensemble une couleur historique crédible, dans le sillage lointain des incidents diplomatiques qui ont réellement émaillé le conflit.

Au dessin, Lambil demeure fidèle à l'école de Marcinelle: nez généreux, gestuelle ample, découpage limpide, énergie du trait entièrement mise au service du rire. Sa force tient à ce qu'il greffe cette rondeur sur une documentation sérieuse. Uniformes, gréement, coque, cale, malles et bagages sont rendus avec un souci du détail qui donne à la farce une matière tangible. Les hachures densifient les intérieurs et les scènes nocturnes, les plans larges sur la mer aèrent le récit, et la mise en couleurs de Vittorio Leonardo tire l'album vers des bruns et des gris verts marins qui contrastent utilement avec le bleu des uniformes. Le résultat est un objet parfaitement rodé, où la bouffonnerie et la reconstitution cohabitent sans que l'une prenne le pas sur l'autre.

Notre verdictLa Rose de Bantry est un excellent album de milieu de parcours, de ceux qui prouvent qu'une série peut se renouveler sans se renier. En expédiant ses deux héros sur un cargo irlandais, Cauvin s'offre un espace clos qui concentre le comique et donne au tandem un terrain de jeu neuf, tandis que Lambil trouve dans le décor maritime de quoi déployer une reconstitution soignée. On regrettera que la matière diplomatique reste à l'état d'esquisse et que la mécanique de la série protège un peu trop ses personnages. Mais l'efficacité est là, la lecture file sans temps mort, et l'humour de Cauvin garde ce fond de mélancolie antimilitariste qui fait le prix des Tuniques Bleues. Un tome à recommander, y compris à qui n'a jamais ouvert la série.

Points forts

  • Un changement de décor qui relance la formuleEn troquant le champ de bataille contre un navire, l'album s'impose une unité de lieu qui oblige le récit à se réinventer. La contrainte spatiale profite au comique de situation et éloigne la série de la répétition des charges de cavalerie qui la guettait à ce stade.
  • Le duo au sommet de son alchimieEnfermés ensemble et sommés de jouer un rôle, Chesterfield et Blutch livrent l'une de leurs meilleures partitions: l'un se raidit dans le devoir, l'autre esquive avec un cynisme désarmant. L'imposture les met en danger à chaque réplique et donne aux dialogues une double détente permanente.
  • Un dessin documenté sans lourdeurLambil concilie la caricature ronde de l'école de Marcinelle et une reconstitution soignée des uniformes, du navire et des accessoires d'époque. Cette double exigence ancre les gags dans une matière concrète, ce que peu de séries humoristiques à costumes parviennent à tenir sur la durée.

Réserves

  • Une intrigue diplomatique traitée en prétexteLa mission qui sert de moteur reste survolée. Les enjeux du blocus et de la reconnaissance européenne du Sud, pourtant passionnants, ne dépassent guère l'état de décor: qui vient chercher un vrai récit d'espionnage historique restera sur sa faim.
  • Le confort d'une mécanique bien rodéeTrente albums après le premier, les rouages se voient: le tandem condamné puis gracié, la mission impossible, le retour à l'équilibre initial. L'exécution est impeccable, mais l'album ne prend aucun risque sur le fond et n'inquiète jamais son lecteur régulier sur le sort des deux héros.
  • Des seconds rôles laissés à quaiEn quittant le régiment, le récit se prive de la galerie de comparses que la série avait patiemment installée, et le manque se fait sentir. Les figures rencontrées à bord, croquées avec efficacité, remplissent leur office sans laisser le souvenir des habitués du camp.

À qui s’adresse ce livre ?

L'album parle d'abord aux lecteurs de la série, qui y trouveront un épisode dépaysant sans rupture de ton, mais il fait aussi une porte d'entrée commode: l'intrigue est autonome, le contexte se comprend en quelques planches et les deux héros se présentent tout seuls. À partir de neuf ou dix ans, le récit passe très bien, la violence restant stylisée et l'humour toujours au premier plan. Les curieux de la guerre de Sécession y verront une évocation légère mais informée d'un pan méconnu du conflit, la bataille menée en Europe à coups d'émissaires plutôt qu'à coups de canon. Ceux qui cherchent une bande dessinée historique exigeante ou un suspense adulte doivent savoir, en revanche, qu'ils tiennent avant tout une comédie d'aventure familiale.

Informations sur l’édition

L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.

Aucune édition référencée pour cette œuvre.

Sources et date de mise à jour

Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.