De quoi parle ce livre ?
Trente-huitième volume de la saga créée en 1977 par Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski, La Selkie paraît au Lombard en novembre 2020, sur un scénario de Yann, un dessin de Fred Vignaux et des couleurs de Gaétan Georges. Tout commence par une disparition : Louve, la fille de Thorgal, est enlevée et emmenée vers Kalsoy, île escarpée de l'archipel des Féroé. Thorgal et son fils Jolan prennent aussitôt la mer. Ils abordent une communauté fermée, rude aux étrangers, vivant de la chasse aux phoques et hantée par une vieille malédiction, celle de la Kópakonan, la femme-phoque dont l'île garde l'effigie. Le folklore des îles du Nord prête à la selkie le pouvoir d'abandonner sa peau pour prendre forme humaine, et à qui s'empare de cette peau celui de la retenir à terre. Yann fait de ce motif le cœur de l'album : captivité, dette ancienne, superstition entretenue, vengeance transmise de génération en génération. Fidèle à la série, le récit avance entre navigation, brutalité des hommes et surnaturel jamais tout à fait élucidé, en resserrant l'enjeu sur ce que Thorgal et Jolan sont prêts à payer pour reprendre l'un des leurs.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
La Selkie, une peau volée sur l'île de Kalsoy
Succéder à Grzegorz Rosinski relevait moins du défi que de l'acte de foi : peu de séries franco-belges sont à ce point confondues avec un trait. Pour son deuxième album sur la série mère, après L'Ermite de Skellingar, Fred Vignaux ne joue plus la transition, il installe sa manière, pendant que Yann, au scénario depuis Aniel, continue de tirer la saga vers le sec et le rugueux. La Selkie délaisse les grands cycles asgardiens pour un décor peu fréquenté par la bande dessinée d'aventure, l'archipel des Féroé, et s'empare d'une légende qu'on y raconte encore, celle de la Kópakonan, la femme-phoque de Kalsoy. Yann en tire un récit d'enlèvement et de communauté verrouillée, où la faute la plus ancienne est aussi la moins réparable. Album de facture classique, sombre, resserré sur ses quarante-huit planches, dont les meilleurs moments doivent moins à l'action qu'au climat.
La charpente est celle que la série a le plus souvent employée : un proche disparaît, Thorgal prend la mer, l'expédition de secours aboutit dans une communauté hostile où dort un secret. Yann l'assume et s'en sert comme d'un rail. L'exposition est expédiée, la traversée réduite au nécessaire, le huis clos insulaire s'installe très vite, et l'album y gagne une tension continue qui manquait à plusieurs de ses prédécesseurs. En contrepartie, quarante-huit planches laissent peu de place aux respirations que Van Hamme ménageait autrefois, et la résolution arrive un peu avant l'émotion qu'elle vise.
L'écriture de Yann se reconnaît à sa dureté. Il aime les villages qui se referment, les coutumes qu'on n'interroge plus, la rumeur et la superstition maniées comme des instruments. La chasse aux phoques, dont vit l'île, n'est pas traitée comme un morceau de bravoure : elle sert de ciment social, elle dit qui appartient au groupe et qui n'y appartiendra jamais. C'est là que l'album est le plus juste, davantage dans l'anthropologie sommaire que dans le fantastique. Thorgal, lui, demeure ce héros qui encaisse et arrive après coup, trait constitutif du personnage depuis l'origine, mais que le format court accentue, tandis que Jolan absorbe une bonne part de l'énergie du récit.
Le motif choisi, en revanche, est excellent. La selkie condense ce qui travaille la saga depuis la première planche : un être venu d'ailleurs, retenu de force parmi les hommes, privé de ce qui lui permettrait de repartir. C'est Thorgal en creux, l'enfant des étoiles échoué chez les Vikings, et la légende féroïenne lui tend un miroir sans qu'aucun dialogue ait à le souligner. S'y ajoute cette idée très nordique que la mer reprend ce qu'on lui a pris et que la dette se transmet aux fils. Le traitement reste allusif, et c'est heureux : l'album ne surexplique pas son merveilleux et laisse à la légende sa part d'ombre.
Graphiquement, Vignaux a cessé d'imiter son prédécesseur. Il pratique un réalisme souple, plus dessiné que peint, à l'encrage nerveux, avec un découpage lisible qui s'ouvre volontiers sur des plans larges de paysage. Falaises verticales, tourbières, mers d'ardoise, scènes nocturnes : l'album y trouve ses plus belles pages. La mise en couleurs numérique de Gaétan Georges installe des dominantes froides, vert-de-gris et bleu ardoise, avec un vrai sens du climat. Elle est cohérente, souvent séduisante, mais lisse là où la couleur directe que Rosinski peignait lui-même apportait de la matière, des accidents, une épaisseur de touche. La comparaison est injuste ; elle accompagnera longtemps cette reprise.
Notre verdictLa Selkie est un bon Thorgal de milieu de gamme, ce qui, dans une série entrée dans sa cinquième décennie et deux fois séparée de ses créateurs, n'a rien d'un compliment mesquin. Yann a trouvé un sujet qui rime avec le cœur de la saga au lieu d'un simple prétexte d'aventure, et Vignaux confirme qu'il peut porter le dessin sans se déguiser en Rosinski. Le décor féroïen, la lumière froide et la mécanique sociale du village donnent à l'album une identité que le cycle récent cherchait. Restent une trame trop familière, un héros éponyme souvent relégué au second plan et un merveilleux qui manque d'espace pour se déployer. On referme le volume avec le sentiment d'une série en bonne santé technique, mais qui n'a pas encore retrouvé son souffle romanesque. Pour les fidèles, une étape recommandable ; pour les autres, un album à découvrir après avoir lu ce qui l'a rendu possible.
Points forts
- Un motif folklorique taillé pour la sagaLa femme-phoque retenue à terre parce qu'on lui a pris sa peau redit, sans jamais le formuler, ce qu'est Thorgal depuis le premier album: un étranger que les hommes du Nord ont voulu garder. Yann tire de cette rime thématique l'essentiel de la force du récit, et il a le bon goût de ne pas la commenter.
- Un dépaysement rare et documentéLes Féroé, leurs falaises verticales, leurs hameaux accrochés au vide et leurs mers grises changent utilement des fjords génériques. La Kópakonan n'est pas une invention de scénariste: Kalsoy lui a dressé une statue face à la mer, et la légende s'y transmet encore. Le fantastique repose ainsi sur une culture réelle plutôt que sur un décorum de fantasy.
- Un dessin qui a trouvé son assurancePour son deuxième Thorgal, Vignaux ne cherche plus le pastiche. Le découpage est limpide, l'encrage a du nerf, les scènes de mer et de nuit comptent parmi les mieux venues du cycle récent, et les visages, écueil habituel des successions, restent stables d'une case à l'autre.
- Une noirceur adulte assuméeL'album regarde en face la lâcheté collective, la peur instrumentalisée et la violence ordinaire d'une petite société fermée, sans chercher à alléger le propos par une respiration comique. C'est ce qui le sauve de la simple redite d'aventure.
Réserves
- Une trame de quête très largement rejouéeL'enlèvement d'un proche et l'expédition de secours structurent la saga depuis ses débuts. Le lecteur fidèle reconnaît la mécanique dès les premières planches et devine la plupart des étapes, ce qui prive le récit de la surprise que la série a su produire ailleurs.
- Un héros qui partage l'afficheThorgal agit moins qu'il n'encaisse et sert souvent de témoin; la place revient à Jolan et à la communauté insulaire. Ceux qui viennent chercher la mélancolie et les dilemmes du personnage-titre risquent de rester sur leur faim.
- Un merveilleux comprimé par le formatLa légende de la femme-phoque appelait de l'ampleur, du silence, du temps. Elle est traitée avec justesse mais un peu vite, et la dernière partie précipite ce qu'il aurait fallu laisser mûrir sur plusieurs séquences.
- Une couleur atmosphérique mais uniformeLa palette froide sert le sujet, au prix d'une monotonie de surface. Faute de contraste chromatique fort, le lissé numérique finit par aplatir quelques planches qui méritaient plus de relief.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux lecteurs installés de la saga, ceux qui suivent les épisodes où les enfants de Thorgal occupent le premier plan et qui acceptent qu'en quelques années la série ait changé de scénariste, puis de dessinateur. Il conviendra aussi aux amateurs de folklore des îles du Nord, en particulier à ceux que les légendes maritimes et les créatures captives intéressent davantage que les batailles. La dureté du propos et la violence des chasses le destinent à des lecteurs d'une douzaine d'années au moins, plutôt qu'à de jeunes enfants. Comme porte d'entrée dans Thorgal, ce n'est pas le meilleur choix : mieux vaut commencer par les albums fondateurs de Van Hamme et Rosinski, quitte à revenir ensuite sur ce cycle tardif. Quant aux lecteurs qui n'ont jamais accepté le départ de Rosinski, ils y trouveront de quoi nourrir leur nostalgie, mais aussi, s'ils sont de bonne foi, la preuve que la série a encore quelque chose à raconter.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.