De quoi parle ce livre ?
Cinquantième album des Tuniques Bleues, La Traque envoie le sergent Chesterfield et le caporal Blutch sur le plus ingrat des terrains, celui de la discipline militaire. Au sortir d'une bataille où la panique a vidé les rangs nordistes, les fuyards ont entraîné dans leur débandade leurs propres officiers, et le général Grant enrage. Le dilemme est cruel: il faudrait punir la désertion pour l'exemple, mais l'Union manque trop d'hommes pour se priver des siens. L'alternative retenue tient en une phrase, reprendre sa place dans le rang ou passer devant le peloton, et il revient à quelques soldats réquisitionnés d'aller porter la nouvelle aux disparus. Chesterfield, toujours prompt à servir, et Blutch, qui a de la désertion une opinion nettement plus compréhensive, héritent de cette chasse à l'homme. La battue les entraîne loin des lignes amies, dans une zone incertaine où l'uniforme bleu cesse de protéger et où les chasseurs peuvent à tout instant changer de statut. Sur ce point de départ emprunté à l'histoire du conflit, Cauvin et Lambil bâtissent une aventure qui demande, sous le rire, ce que vaut le courage lorsqu'on l'exige par décret.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Rentrer dans le rang ou passer au peloton
Atteindre un cinquantième album avec le même scénariste depuis l'origine et le même dessinateur depuis plus de trente ans tient moins de la performance que de l'endurance. Les Tuniques Bleues y parviennent en 2006 avec La Traque, découpée en huit livraisons dans le journal Spirou avant sa sortie chez Dupuis en septembre. Raoul Cauvin et Willy Lambil se gardent bien de traiter l'anniversaire en feu d'artifice: ils reviennent à ce qui fonde la série, la guerre de Sécession vue d'en bas par deux troufions que rien ne destinait à l'héroïsme, et au motif qui donnait déjà son titre aux Déserteurs, le premier album que Lambil avait dessiné en reprenant la série après la mort de Louis Salvérius. La boucle est discrète, mais elle est bouclée.
Le scénario de Raoul Cauvin applique une méthode qu'il a portée à un rare degré d'efficacité: prendre un fait avéré du conflit, ici la désertion de masse et les grâces successives accordées faute de bras, puis le confier à deux personnages dont les convictions ne peuvent pas se rejoindre. Chesterfield y voit un devoir, Blutch une absurdité de plus, et l'album tire son énergie de ce frottement bien plus que de ses péripéties. La construction épouse la forme du récit de route: l'ordre reçu, la dispersion des fuyards, une poursuite de plus en plus improbable, l'éloignement des lignes amies, puis le retournement qui fait passer les chasseurs du côté du gibier. Cauvin procède par accumulation de saynètes plutôt que par intrigue à tiroirs, ce qui donne un rythme régulier, parfaitement calibré pour huit épisodes hebdomadaires, mais laisse au récit peu de zones d'ombre.
Le trait de Willy Lambil appartient de plein droit à l'école de Marcinelle: rondeur des visages, gestuelle appuyée, science du mouvement et du désordre collectif, là où l'école bruxelloise cultivait l'épure et l'aplat sage. Trois décennies après avoir succédé à Louis Salvérius, son dessin a gagné en densité documentaire, sur les uniformes, l'armement, les chevaux et les campements, sans rien perdre de la souplesse caricaturale qui rend un gag lisible au premier coup d'œil. Les couleurs de Vittorio Leonardo, en tons rabattus, terres, verts sales et bleus poussiéreux, tirent l'ensemble vers une gravité que le genre ne promettait pas.
Le fond, comme souvent chez Cauvin, est plus noir que l'emballage. La Traque parle de peur, de discipline arbitraire et du prix très relatif des serments quand la mort attend au bout du chemin. Le comique y sert de sas de décompression et non de finalité, et le retour de Cancrelat, l'ennemi sudiste le plus tenace de la série, adresse un signe aux lecteurs de longue date sans rien exiger des autres. C'est dans cet équilibre jamais tout à fait stable, entre la farce et le constat amer, que la série continue de valoir mieux que sa réputation de divertissement familial.
Notre verdictLa Traque ne réinvente rien et ne prétend pas le faire. C'est un album de métier, solidement charpenté, où le cinquantième numéro ne sert pas de prétexte à la surenchère mais de retour aux fondamentaux: un thème documenté, deux caractères inconciliables, une progression claire et un dessin d'une constance remarquable. Le tome se tient nettement au-dessus des livraisons les plus routinières de cette période tardive, sans approcher les sommets des années quatre-vingt. Reste une lecture franche et rapide, drôle quand il le faut et grinçante quand elle le décide, qui rappelle pourquoi la série a duré: elle n'a jamais confondu le rire avec l'innocence, et ses deux héros continuent de porter, l'un le règlement, l'autre le bon sens, une contradiction que la guerre ne tranche pas.
Points forts
- Un point de départ pris à l'histoireLa désertion de masse et les proclamations qui, à plusieurs reprises, offrirent aux fuyards de rejoindre leur unité sans passer devant le peloton appartiennent bel et bien à l'histoire du conflit. Cauvin s'en empare sans lourdeur pédagogique et en tire un moteur narratif immédiat, qui donne à l'album une assise plus ferme que bien des scénarios de circonstance.
- Un sujet taillé pour le tandemLe thème place Blutch et Chesterfield exactement là où ils se contredisent: le sergent croit au devoir, le caporal juge la fuite raisonnable, et aucun des deux ne bascule dans la caricature. Après cinquante albums, Cauvin obtient encore de cette divergence des dialogues rapides et une véritable tension morale, sans jamais peser sur le lecteur.
- Un dessin de Lambil ample et charnuHéritier de l'école de Marcinelle, le trait de Lambil marie rondeur comique et documentation sérieuse. Les scènes de foule, les débandades et les campements sont d'une lisibilité exemplaire, et les couleurs terreuses de Vittorio Leonardo installent une atmosphère d'arrière-front qui sert le propos autant que le décor.
- Le retour d'une vieille connaissanceCancrelat, l'antagoniste sudiste apparu dès La Prison de Robertsonville et revenu de loin en loin depuis, se glisse dans l'album sans réclamer la moindre révision au lecteur neuf. C'est le genre de continuité discrète qui donne à une série au long cours une épaisseur de mémoire, et qui récompense les fidèles sans les flatter.
Réserves
- Une intrigue en pointillésLe récit avance par juxtaposition de séquences comiques plutôt que par une mécanique dramatique réelle. On devine tôt vers quoi l'album se dirige, et les rebondissements relèvent du passage obligé plus que de la surprise. La lecture reste agréable, elle n'est presque jamais tendue.
- Le prix d'une série au long coursCinquante albums laissent des traces: les jérémiades de Blutch, l'obéissance bornée de Chesterfield, les colères du général tournent au rituel. Le lecteur assidu reconnaîtra des répliques et des situations déjà servies ailleurs, avec métier mais sans renouvellement, et l'anniversaire ne cherche visiblement pas à en prendre le contrepied.
- Une noirceur laissée sur le seuilLes exécutions pour l'exemple ouvraient un territoire que l'album n'occupe qu'à moitié. Le contrat humoristique de la série impose de désamorcer la tension dès qu'elle monte, et La Traque s'arrête juste avant ce que son sujet promettait de plus rude.
À qui s’adresse ce livre ?
L'album s'adresse d'abord aux fidèles, qui retrouveront intacte la chimie du duo et cueilleront au passage le retour d'une figure familière de la série. Il convient tout aussi bien à un lecteur neuf: chaque tome se lit isolément, et celui-ci pose son enjeu en quelques planches. Dès dix ou onze ans, on suit sans peine l'aventure et le comique de situation, tandis que l'arrière-plan, la désertion, la peur sous l'uniforme, la fragilité des lignes de front, donne aux adultes de quoi lire entre les cases. Les amateurs de guerre de Sécession y trouveront une vulgarisation honnête, sans prétention savante. Ceux qui viennent chercher un scénario retors ou une audace formelle feront mieux de chercher ailleurs.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 20 août 2026, mise à jour le 20 août 2026.