La Vengeance de la déesse Skædhi
- ScénarioYann
- DessinFred Vignaux
- Première publication
- 2025
- Éditions référencées
- 0
De quoi parle ce livre ?
Quarante-troisième album de la saga née en 1977 sous la plume de Jean Van Hamme et le pinceau de Grzegorz Rosinski, La Vengeance de la déesse Skædhi paraît le 7 novembre 2025 chez Le Lombard, sur un scénario de Yann, un dessin de Fred Vignaux et des couleurs de Gaétan Georges. Tout commence par une disparition : Boréale, la compagne de Jolan, s’éloigne des siens, et Thorgal part à sa recherche. Sa route le conduit jusqu’aux terres d’Aniel de Valnor, son autre fils, jeune jarl qui a délaissé l’administration du domaine pour ausculter au fond d’un laboratoire souterrain une énigmatique pierre de Skædhi, déesse nordique de la chasse et des montagnes. Capturés par les hommes d’Aniel, le père et la jeune femme sont jetés au cachot, sous la garde de Rolf, chef ambitieux de la garde noire, tandis que rôde autour de l’héritier Dame Pallas, experte en philtres et en promesses. Poison, poignard, évasion à préparer et sorcellerie du Nord : l’album resserre l’aventure en intrigue de palais, sur un domaine où les liens du sang pèsent aussi lourd que les armes.
Résumé rédigé par la rédaction. Aucun texte de quatrième de couverture n’est repris.
Que vaut ce livre ?
Thorgal au cachot : une intrigue de palais sous le signe de Skædhi
Une saga parvenue à son quarante-troisième album ne se juge plus à l’invention, mais à la tenue. Depuis 2019 et L’Ermite de Skellingar, Yann et Fred Vignaux assument la charge délicate de prolonger Thorgal après ses créateurs, sans le figer en musée ni le dénaturer. La Vengeance de la déesse Skædhi choisit pour cela la voie la plus sobre : ni traversée cosmique ni grande migration, mais un castel, des cachots, une pierre énigmatique et une poignée d’ambitieux. Le volume vaut moins par son ampleur que par ce resserrement, et par ce qu’il révèle de l’équilibre actuel de la série, entre fidélité tenue et motifs déjà beaucoup servis.
La construction obéit à une mécanique éprouvée du récit d’aventure : une disparition en ouverture, une capture, puis un huis clos qui distribue l’action sur deux étages. En bas, la geôle, l’évasion à préparer, les couloirs et les caves du castel. En haut, le laboratoire du jeune jarl, ses fioles, cette pierre de Skædhi que l’on interroge autant comme une relique que comme un objet d’étude. Yann fait circuler l’information entre les deux niveaux avec une efficacité de feuilletoniste : en quarante-huit planches, il n’y a guère de temps mort et chaque séquence pousse la suivante. Le revers de cette densité est une uniformité d’accent. Les rebondissements s’enchaînent sans que le récit ménage de véritable respiration, et l’on aimerait parfois qu’une planche s’arrête pour laisser parler le paysage, comme la série savait le faire à ses grandes heures.
L’écriture de Yann assume son goût du romanesque noir : cour minuscule, ambition démesurée, philtre versé dans une coupe, lame tirée dans l’ombre. Dame Pallas, qui travaille l’esprit d’Aniel autant que son corps, en est la figure la plus vive, et l’album l’installe visiblement pour durer. Le dispositif fonctionne, mais il tire sur une corde que la saga a déjà beaucoup tendue : depuis Kriss de Valnor, Thorgal a le goût des femmes de pouvoir et de poison, et Pallas peine à échapper à la comparaison, faute de l’ambiguïté qui rendait son modèle inoubliable. Le héros, lui, passe une bonne part du volume entravé : il subit l’intrigue davantage qu’il ne la conduit, ce qui donne au tome un statut de pièce intermédiaire plutôt que de sommet. Rolf, chef de la garde noire qui gouverne à la place de son maître, tient d’ailleurs le rôle moteur que le héros lui abandonne.
Le vrai sujet est ailleurs, dans la filiation. Thorgal a deux fils que tout sépare : Jolan, resté auprès des siens et désemparé par l’éloignement de sa compagne, et Aniel, l’enfant de Kriss de Valnor, jarl trop jeune pour son domaine et trop absorbé par ses recherches pour ses hommes. Que le père arrive en captif chez ce fils devenu seigneur dit assez ce que la série explore depuis longtemps : on ne protège pas les siens, on retarde seulement le moment où l’héritage se retourne contre celui qui le transmet. S’y ajoute le motif désormais familier d’une frontière poreuse entre magie et savoir, la pierre de Skædhi tenant du fétiche divin autant que de l’objet que l’on dissèque. Dans les textes scandinaves, Skadi est cette géante devenue déesse, skieuse et chasseuse à l’arc, qui descend en armes chez les Ases réclamer réparation pour un père tué : moins une furie qu’une créancière. Son nom en couverture promet une dette de sang que l’album entretient plus qu’il ne l’acquitte, et qu’un ultime rebondissement renvoie à la suite.
Graphiquement, la reprise demeure l’argument le plus solide. Fred Vignaux ne cherche pas à imiter la matière griffue du dernier Rosinski : son trait réaliste et ferme, son encrage souple, son découpage très lisible relèvent d’une aventure franco-belge classique, généreuse en décors et attentive aux regards. Il excelle dans la pierre, les torches, les contre-jours et les ciels bas du Nord. Les couleurs de Gaétan Georges, appliquées jusqu’à la minutie, font merveille dans les séquences de laboratoire, où la lumière devient un personnage à part entière ; on peut leur reprocher, ailleurs, un lissé numérique qui adoucit la boue, le sel et le froid d’un monde qui gagnerait à rester rugueux.
Notre verdictLa Vengeance de la déesse Skædhi est un Thorgal solide, tenu, sans surprise majeure. Yann y déploie une intrigue de palais efficace et bien rythmée, Fred Vignaux et Gaétan Georges lui offrent l’un de leurs ensembles les plus aboutis depuis la reprise, et la question de la filiation, qui court entre Thorgal, Jolan et Aniel, donne au tout davantage de gravité qu’un simple récit de captivité. Restent la sensation de motifs déjà vus, une antagoniste qui vit dans l’ombre d’une autre, et un héros longtemps privé d’initiative. On lit ce quarante-troisième album comme on suit une série dont on connaît les codes : avec plaisir, avec un peu de routine, et avec la curiosité de savoir comment le cycle se dénouera. Les fidèles n’en seront pas déçus ; les autres feront bien de remonter le fleuve jusqu’à ses sources.
Points forts
- Un huis clos qui recentre la sérieAprès les grandes échappées des tomes précédents, l’album ramène Thorgal à hauteur d’homme: un castel, des cachots, quelques ambitieux et une relique. Ce resserrement rend le récit nerveux et parfaitement lisible, et rappelle que la saga n’a jamais eu besoin d’immensité pour être efficace.
- Le dessin de Fred Vignaux, la couleur de Gaétan GeorgesTrait réaliste et sûr, encrage souple, vrai sens du clair-obscur: les intérieurs de pierre, les torches et les visages constituent la réussite la plus nette du volume. La mise en couleurs, particulièrement soignée dans les séquences souterraines, sculpte les lumières sans jamais brouiller la lecture d’un découpage resté classique.
- Une intrigue de filiation qui a du poidsVoir Thorgal jeté au cachot sur les terres de son propre fils Aniel, tandis que la compagne de son autre fils s’éloigne des siens, donne au récit une charge intime que les manœuvres de cour ne suffiraient pas à produire. La saga demeure, au fond, une affaire de famille abîmée.
Réserves
- Une antagoniste en terrain trop connuDame Pallas, manipulatrice experte en philtres, occupe une place que Kriss de Valnor a tenue avec bien plus d’ambiguïté. Le personnage est efficace, mais il rejoue une partition écrite depuis longtemps, comme plusieurs ressorts du volume: le poison, l’objet de pouvoir, l’évasion à monter depuis une geôle.
- Un héros trop souvent spectateurEntravé pendant une bonne part du récit, Thorgal subit l’intrigue davantage qu’il ne la conduit. Le procédé crée de la tension, mais il prive le personnage de ce qui fait sa singularité, ces choix moraux inconfortables qu’il devait autrefois assumer seul.
- Un album qui ouvre plus qu’il ne refermeQuarante-huit planches denses, mais nettement tournées vers la suite: le dernier rebondissement relance le cycle au lieu de le solder, et le lecteur qui n’a pas en mémoire les tomes récents risque de rester à la porte des enjeux.
À qui s’adresse ce livre ?
Le volume s’adresse d’abord aux lecteurs qui suivent Thorgal de longue date, et particulièrement à ceux qui accompagnent la reprise menée par Yann et Fred Vignaux depuis L’Ermite de Skellingar. Ils y retrouveront les visages attendus, Jolan, Boréale, Aniel, ainsi que ce climat de cour empoisonnée dont la série est friande. Les amateurs de fantasy nordique, de mythologie scandinave et d’intrigues de château y trouveront aussi leur compte, à condition d’accepter une aventure de couloirs plutôt que de grands espaces. Ce n’est en revanche pas une porte d’entrée : qui découvre la saga gagnera à commencer par les premiers albums de Van Hamme et Rosinski, ou au moins par le cycle en cours. L’éditeur annonce une lecture accessible dès neuf ans ; la violence, mesurée mais réelle, et les manœuvres d’adultes qui la portent la rendent plus confortable vers onze ou douze ans.
Informations sur l’édition
L’ISBN, l’éditeur, la langue de publication, le format et la pagination appartiennent à l’édition. L’œuvre, elle, ne porte que son titre canonique et sa date de première publication.
Aucune édition référencée pour cette œuvre.
Sources et date de mise à jour
Critique publiée le 19 août 2026, mise à jour le 19 août 2026.